Vendredi 28 Juillet 2017

Guinée, Côte d'Ivoire, Burkina Faso : le succès de la démocratisation est-il la règle ou l'exception?

Les contestations et les violences qui ont émaillé les élections présidentielles organisées récemment dans plusieurs pays d’Afrique de l’ouest étalent au grand jour les limites des systèmes politiques reposant sur une organisation périodique de consultations électorales.

Sans remettre en cause ce type de système politique il apparaît toutefois nécessaire de le remettre en question dans le contexte africain afin de dégager les palliatifs indispensables à la survie des États africains.

Ce problème est inhérent au mode de gouvernance couramment appelé démocratie qu’on essaie de mettre en place en Afrique . Dans ce type de régime, il n’y a que le nombre de personnes qui s’alignent derrière soi qui compte...

 

Les contestations et les violences qui ont émaillé les élections présidentielles organisées récemment dans plusieurs pays d’Afrique de l’ouest étalent au grand jour les limites des systèmes politiques reposant sur une organisation périodique de consultations électorales. Sans remettre en cause ce type de système politique il apparaît toutefois nécessaire de le remettre en question dans le contexte africain afin de dégager les palliatifs indispensables à la survie des États africains.

La Guinée

Les événements survenus récemment en Guinée à la suite des élections présidentielles illustrent tout à fait cette problématique. Cellou Dalein Diallo qui est arrivé au premier tour avec près de 43% des voix n’a guère dépassé les 47% au deuxième tour. Il est paradoxal de remarquer le soutien massif des peulhs qui représentent près de 40% de la population de Guinée à cet ex-premier ministre de Lansana Conté alors qu’ils furent les principales victimes de la répression sanglante du régime Conté. Son échec au second tour est  tout aussi étonnant d’autant plus qu’il a été soutenu par Sidia Touré qui a obtenu 13% de voix au premier tour.

Le deuxième tour a par ailleurs fini étrangement par des heurts entre peulhs et malinkés. Cela montre bien plus la préférence qu’ont les électeurs de voir un des « leurs » arrivé au pouvoir sans égard pour son programme politique et ses intentions réelles. Il faut cependant noter le fair play de Cellou Dalein Diallo qui a reconnu par la suite la victoire d’Alpha Condé, coupant court à la contestation électorale qui se transformait déjà en un affrontement intercommunautaire. Ce dénouement s’explique sans doute par la neutralité des autorités ayant organisé les élections.

Le Burkina Faso

Au Burkina Faso, les élections ont débouché sur une victoire large du président sortant Blaise Compaoré avec près de 80% des suffrages exprimés. Il faut noter que ces élections ont été organisées dans des conditions chaotiques en totale violation du code électoral.  Le recoupement de la liste des électeurs qui devait être fait avec celle de l’Office Nationale d’Identification pour épurer la liste électorale n’a pas eu lieu.

La distribution des cartes d’électeurs et même des cartes d’identité indispensables au vote a été bâclée. On a retrouvé par exemple à Dori un enfant avec un lot de cartes d’identités au lendemain des élections. Beaucoup d’électeurs n’ont pas pu se procurer de leurs cartes d’identité pour pouvoir voter.

Il faut ajouter que la carte d’électeur a été déclarée « illégale » par un juge du tribunal administratif de Ouagadougou sur recours de l’opposition en raison de la non-mention de la date de naissance et des noms et prénoms des parents, informations qui auraient permis d’identifier l’électeur de façon unique.

Les circonvolutions juridiques utilisées par le conseil constitutionnel burkinabè pour valider ces élections ont laissé sceptiques plus d’un. Ce conseil a estimé contre toute attente que ces élections organisées sur la base d’une carte d’électeur qui violait ouvertement le code électoral étaient néanmoins valides. Cela pose toujours la question de la crédibilité des institutions censées encadrer le fonctionnement de l’État de droit dans plusieurs pays africains.

Enfin, il faut signaler le désintérêt total des burkinabè vis-à-vis de ces élections. Sur un potentiel de 6 millions d’électeurs, seuls 3 millions environs se sont inscrits sur la liste électorale.  Sur ces 3 millions, seuls 1,7 millions d’électeurs ont réellement voté. Sans compter les burkinabè de l’extérieur, seuls environ le ¼ des électeurs potentiels ont participé à l’élection du président du Faso.

D’aucuns attribuent ce désintérêt à l’absence d’une perspective de changement, le parti au pouvoir ayant verrouillé toute possibilité de jeu démocratique réel. D’autres évoquent une opposition désunie et non crédible. Cette dernière explication est cependant très peu plausible car Bénéwendé Sankara, Arba Diallo et François Kaboré sont tous des candidats aux parcours académiques et intellectuels impressionnants.  Ils sont tous cohérents dans leurs engagements politiques et par conséquent au moins autant crédibles et compétant pour diriger le pays que le président sortant.

De plus, l’unité de l’opposition n’est pas une fin en soi. Il y a autant de divergences idéologiques au sein de l’opposition qu’avec le parti au pouvoir. La diversité des idées doit balayer tout le spectre idéologique pour que chaque burkinabè puisse y trouver son compte. Le tout-sauf-Compaoré ne saurait constituer un programme politique et aurait été critiqué probablement par les mêmes personnes . Dans plusieurs pays africains, la multiplicité des candidats n’a pas empêché une mise en ballotage du candidat sortant.

Ce désintérêt semble s’expliquer par le fait que le Burkina Faso soit dans une situation de parti unique de fait. Le parti majoritaire contrôle tout l’appareil d’État jusqu’au directeur d’une école maternelle. La majorité des burkinabè instruits travaillant  dans l’administration, personne ne veut prendre le risque de mettre fin à toute possibilité d’évolution de carrière en s’engageant dans l’opposition. Même dans le privé, ceux qui s’engagent pour l’opposition peuvent essuyer des combines de toutes sortes pouvant nuire à leurs affaires.

Dans une telle situation, tout combat de longue haleine est difficilement tenable. Les citoyens veulent donc s’assurer que la victoire pointe à l’horizon avant de s’engager dans la lutte. Il n’y a pourtant de mérite à se battre que quand la victoire est incertaine et il faut nécessairement une amorce de combat pour que se dessine une perspective de victoire.

Cette forme de lâcheté est parfois masquée derrière la critique de l’opposition. Or la force de l’opposition se mesure surtout en nombre de militants. Participer aux élections même quand la perspective de victoire est lointaine permet à l’opposition de compter ses partisans et de mesurer sa force. En politique, seul le rapport de force sur le terrain compte. A la suite de l’affaire Norbert Zongo, la force de mobilisation de l’opposition lui avait permis d’arracher des concessions au pouvoir notamment sur la limite du nombre de mandats présidentiels et le mode du scrutin.

En dépit de ces anomalies majeures, l’opposition a néanmoins réalisé une percée passée inaperçue. Arba Diallo a remporté presque la moitié des voix dans la région du Sahel et Bénéwendé Sankara a réalisé un score honorable au centre et dans son fief du Zandoma. Le score de Blaise Compaoré est demeuré le même (80%) alors que celui de l’opposition a notablement augmenté, passant de 8% environ à 18% en raison de la diminution de la proportion de votes nuls.

Les burkinabè qui se passionnent pour les élections des pays voisins ne sauraient rester éternellement impassibles face aux leurs et le pouvoir serait mal avisé s’il interprétait ce score comme une caution à tout faire y compris la révision de l’article 37. Les burkinabè expriment habituellement leurs désaccord par le silence mais quand ils commencent à l’extérioriser, rien ne les arrête. Ils semblent se taire par excès de dépit bien plus que par défaut. On se retrouve presque dans la même situation qu’en 1998 quand le pouvoir pensait tout contrôler avant que n’éclate la crise consécutive à la mort de Norbert Zongo qui a failli balayé le régime en place.

La Côte d’Ivoire

Le cas ivoirien est certainement le plus dramatique et le plus préoccupant. La campagne électorale s’est déroulée dans un climat lourd marqué par des excès de langage dans les deux camps.

Dans l’ensemble, les propos tenus par les deux candidats sont restés dans les limites du raisonnable, notamment lors du débat historique ayant opposé l’un à l’autre. Ce débat a été mené de façon méthodique par les deux candidats.

Alassane Ouattara est apparu comme un économiste doué maîtrisant bien les dossiers et les sujets sur lesquels il s’exprimait. Ce langage technique a donné de lui l’image d’un homme d’État même s’il a pu paraître distant du commun des ivoiriens. Il a répété sans cesse les expressions « mon pays », « mes compatriotes », « aux ivoiriens » comme pour marteler qu’il est bel et bien un ivoirien en démentie des doutes jetés par le camp adverse sur sa nationalité.

Laurent Ggagbo s’est abstenu de défendre son bilan, rejetant tous les échecs sur la guerre dont il accuse son adversaire d’être à l’origine. Son langage direct et ses répliques lui rapprochent des ivoiriens même s’il a paru très distrait sur les sujets abordés et difficilement capable de synthétiser les idées présentées.

Le débat a globalement été courtois et apaisé. Rien ne laissait présager cela, vu les échanges acerbes entre les deux camps pendant la campagne électoral. En effet, Laurent Ggagbo qui se dit pourtant panafricaniste a échoué à encadrer ses partisans dans leurs attaques à la limite racistes vis-à-vis des ivoiriens du Nord réputés proches de Ouattara. Cette tactique s’inscrit dans sa stratégie de campagne qui a consisté à éliminer Bédié dès le premier tour par les grands moyens, pour se présenter au second tour face à Ouattara comme le « candidat de la Côte d’Ivoire face à celui de l’étranger », en allusion aux origines nordistes de ce dernier considéré comme un burkinabè.

De même, les Baoulés du centre réputés proches du PDCI, une des composantes de la coalition soutenant Ouattara, ont fait l’objet d’intimidations dans la moitié Sud du pays. Cette maladresse des partisans de Laurent Ggagbo a probablement contribué au report des voix du PDCI sur Alassane Ouattara qui selon les résultats proclamés par la Commission électorale aurait remporté l’élection avec plus de 54% des voix contre 46% pour le président sortant Laurent Gbagbo.

Les partisans de Laurent Gbagbo au sein de la Commission Électoral Indépendante ont physiquement empêché l’annonce des résultats jusqu’à l’expiration du délai de 72h00 prévu par le code électoral ivoirien. Des militaires et des policiers ont été envoyés sur place selon le témoignage de Youssouf Bakayoko, président de la commission électorale pour chasser les journalistes et s’assurer qu’aucun résultat défavorable à Gbagbo ne soit publié .

Pendant ce temps, le président du Conseil Constitutionnel ivoirien Paul Yao N’dré annonçait déjà qu’à la fin du délai de 72h00 prévu par le code électoral, le conseil constitutionnel prendrait le relais. Ce comportement est contraire aux mœurs juridiques car une cour constitutionnelle ne peut s’autosaisir. En réalité un vide juridique subsistait dans le code électoral, un délai de 72h00 était prévu sans que ne soit précisé ce qui adviendrait si les résultats n’étaient pas annoncés à la fin de ce délai. D'aucuns arguent même que ce délai s'appliquerait après la fin du "scrutin", c'est-à-dire de toutes les opérations : vote et décompte de voix.

Curieusement les résultats du premier tour ont été proclamés une heure après l’expiration de ce délai (en comptant à partir de la fermeture des bureaux de vote) sans que le camp de Laurent Gbagbo ne trouve quoi que ce soit à redire. Youssouf Bakayoko argue même que les résultats devaient être retransmis avant le délai de 72h00 mais non pas proclamés nécessairement.

La Cour constitutionnelle présidée par Paul Yao N’dré annule spectaculairement les résultats de sept départements favorables à Alassane Ouattara pour raisons de violences ayant empêchées la bonne tenue du scrutin et déclare Laurent Gbagbo vainqueur de l’élection. Les votes annulés représentent près de 10% des suffrages exprimés et pour donner une idée de leur ampleur, la deuxième ville du pays (Bouaké) qui compte près de 800 milles d’habitants a vu ses votes annulés.

Cette décision du Conseil Constitutionnel qui est légalement sans recours viole l’article 64 du code électoral [1] qui stipule que : « Dans le cas où le Conseil Constitutionnel constate des irrégularités de nature à entacher la validité du scrutin et à en affecter le résultat d'ensemble, il prononce l'annulation de l'élection. La date du nouveau scrutin est fixée par décret pris en Conseil des Ministres sur proposition de la Commission Electorale Indépendante. Le scrutin a lieu au plus tard quarante cinq jours à compter de la date de la décision du Conseil Constitutionnel. »

Clairement, en cas d’irrégularités importantes, le Conseil pouvait seulement annuler tout le scrutin mais pas une partie. De plus selon les articles 60 et 61, le Conseil  Constitutionnel ne pouvait statuer que sur les requêtes documentées faites par les candidats et amplifiées à la Commission électorale et au Représentant Spécial du Secrétaire Général de l’ONU.

Selon le Représentant du Secrétaire Général de l’ONU Young-jin Choi qui s’exprimait lors d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 03 décembre 2010 , « Même si toutes les réclamations déposées par La majorité présidentielle auprès du Conseil Constitutionnel étaient prises en compte, en nombre de procès-verbaux et donc de vote, le résultat du second tour de l'élection présidentielle tel que proclamé par le président de la Commission électorale indépendante (Cei) ne changerait pas, confirmant le candidat Alassane Ouattara vainqueur de l'élection présidentielle » [2]

Laurent Gbagbo se prévaut pourtant d’une certaine légalité pour se maintenir au pouvoir, confisque la Radio-Télévision Ivoirienne dont il dénonçait la partialité quand il était dans l’opposition, interdit tous les médias étrangers et s’adonne à une véritable propagande continue pour justifier son maintien au pouvoir. Il affirme  être la cible d’un complot international contre lui et se présente comme un leader panafricaniste de la trempe de Mugabe, Sankara ou Mandela luttant pour l’indépendance de l’Afrique contre l’impérialisme occidental.

Même si ce combat libérateur de l’Afrique peut paraître tentant, il y a des raisons d’être sceptique sur les vraies motivations de Laurent Gbagbo. En effet, dix ans passés au pouvoir avec un bilan catastrophique n’aident nullement à convaincre de sa bonne foi. Même si les échecs peuvent s’expliquer en partie par la guerre, on peut difficilement justifier la corruption massive de ses proches et de sa famille. Laurent Gbagbo déclarait lui-même à ses partisans qu’ils iraient tous en prison (pour corruption) s’il n’était pas réélu.

En dix ans de pouvoir, il n’a guère posé un acte qui dérange vraiment les intérêts français dans son pays. Tous les contrats avec les sociétés françaises ont été reconduits et aucun fait d’arme contre la françafrique ne peut être signalé.

Professeur d’Histoire et brillant analyste, Laurent Gbagbo, pour s’attirer le soutien d’une partie du peuple ivoirien présente le conflit interne comme une lutte contre l’extérieur. D’abord comme une agression du Mali et du Burkina Faso, puis ensuite de la France dont il a curieusement sollicité l’appui en 2000. En rappel, la force française Licorne est intervenue dans le conflit ivoirien sur invitation de Laurent Gbagbo pour stopper l’avancée des rebelles du Nord. Ce n’est qu’après que la France ait refusé de les repousser jusqu’à la frontière que Laurent Gbagbo s’est retourné contre elle.

La vraie raison du conflit ivoirien et de plusieurs conflits en Afrique semble être la volonté de s’accrocher au pouvoir à tout prix.

Henri Konan Bédié qui s’est réinventé soutien de Ouattara est le premier à avoir agité l’ivoirité pour exclure Alassane Ouattara des consultations électorales car il était un prétendant difficilement battable.

Le Général Robert Guéi lui emboîte le pas et exclut à son tour Bédié et Ouattara, espérant battre Laurent Gbagbo, le plus faible des candidats. Il est battu par Gbagbo et ses tentatives de confisquer le pouvoir sont mises en échec par un soulèvement des militants de Gbagbo soutenu par l’armée.

Laurent Gbagbo à son tour surfe sur l’ivoirité pour exclure l’unique prétendant vraiment redouté : Alassane Ouattara. La persécution des ressortissants du Nord augmente et ceux considérés comme électeurs potentiels de Ouattara sont privés de cartes d’identité, outils indispensables pour pouvoir voter.

La guerre civile éclate et M. Gbagbo est contraint par les différents accords politiques d’accepter la candidature de ses deux opposants. En réalité, la cohabitation entre les différents peuples de la côte d’Ivoire est plutôt bonne, la principale source du conflit est le pouvoir. Le pouvoir est comparable à cet anneau  précieux auquel nul ne résiste et pour lequel tous sont prêts à tout.

A l’issue de ces élections, il apparaît clairement que M. Gbagbo a perdu. Il rend un très mauvais service à toute l’Afrique s’il prétend se maintenir au pouvoir en son nom. Il discrédite ceux qui luttent sérieusement pour elle et pour paraphraser Obama, l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, l’Afrique a plus besoin de principes et d’institutions fortes. Plus d’un avant lui avait déjà fait usage de cette rhétorique pour se maintenir au pouvoir. Parmi ces dictateurs on peut citer Idi Amin et Mobutu.

Il n’y a pas de lutte plus légitime que la volonté du peuple pour qui on lutte. Quel que soit la noblesse de son combat on doit se plier à la volonté de son peuple. Sankara avait dit qu’il valait mieux faire « un pas avec le peuple que cent pas sans lui ».

Ingérences

Les partisans et les soutiens de Laurent Gbagbo dénoncent ce qu’ils appellent l’ingérence de l’ONU et de l’Occident dans le processus électoral ivoirien. Ils présentent leur combat comme un combat de libération pour l’Afrique.

On peut effectivement s’interroger sur le fondement des ultimatums lancés par le président français Nicolas Sarkozy ou les soutiens publiquement affichés des ambassades occidentales à la commission électorale. On peut aussi citer des exemples d’élections truquées comme celles du Gabon, de l'Afghanistan et de déni de démocratie comme en Algérie face auxquels tout le monde s’est tu.

Mais le cas ivoirien est atypique car la tentative d’usurpation électorale se déroule devant tout le monde. C’est faire preuve d’une schizophrénie que d’oublier le rôle joué par les Nations Unies dans l’organisation de ces élections. En effet, le rôle de superviseur de l’ONU a été clairement établi dans les différents accords politiques ayant permis l’organisation des élections. Même le code électoral ivoirien publié par décret par Laurent Gbagbo fait référence aux différentes résolutions des Nations Unies sur le sujet et mentionne explicitement la certification des élections par les Nations Unies.

C’est par manque de confiance des différentes parties aux institutions ivoiriennes qu’a été institué le rôle d’arbitre de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Il serait tout à fait hypocrite de signer des accords et de publier un décret prévoyant la supervision des élections par l’ONUCI et de s’étonner en même temps que cette organisation joue son rôle. L’ONU ne peut faillir à sa responsabilité de parachever le processus électoral sans perdre sa crédibilité.

Les occidentaux jouent leur rôle habituel, celui du gendarme de la démocratie et des droits de l’homme dans le monde. Ce paradigme occidental ne peut être accepté par les autres peuples du monde, les Africains en particulier. Mais pour pouvoir continuer à mener la bataille de la dénonciation de cette attitude, il faut d’abord que les Africains soient en mesure de résoudre leurs différends par eux-mêmes.

Les occidentaux ne peuvent intervenir de la sorte dans un pays que si ce pays leur ouvre une brèche par un dysfonctionnement interne. Si les Africains arrivaient à mettre sur pieds des institutions fortes capables de les départager en cas de divergences, s’ils croyaient en des principes inébranlables et arrivaient à établir un consensus interne, les portes de l’interventionnisme occidental se refermeraient.

En Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo a rompu ce consensus en refusant de reconnaître sa défaite. S’il est le seul à penser avoir gagné alors que toute l’Afrique et le monde entier pensent qu’il a perdu, il devra en tirer les conséquences et savoir qu’il fait partie du problème plutôt que de la solution. De tels comportements discréditent toute lutte réelle pour libérer l’Afrique.

Les Africains auraient tort s’ils soutenaient Laurent Gbagbo car si un président qui perd ouvertement des élections arrive à se maintenir au pouvoir par des artifices juridiques, cela créerait un précédent et on peut faire notre deuil de la démocratie. Ce n'est pas parce que la dictature s'habille du manteau de l'anti-impérialisme qu'il est plus souhaitable. Au contraire, l'attachement au pouvoir et le désir de s'y maintenir à tout prix se fait toujours au détriment des peuples.

La lucidité vis à vis de l'Occident est une condition nécessaire pour servir les peuples africains mais pas suffisante. Autant l'Afrique ne peut exister en avalisant l'idée qu'a l'Occident d'elle, autant elle ne peut exister en se contentant de s'opposer systématiquement à l'Occident. Il lui faut poser des valeurs et des principes qui résistent à toutes les tentations et à toutes les circonstances.

Analyses

Ces troubles récurrents lors de l’organisation des élections dans plusieurs pays africains doivent cependant nous interpeler sur le risque que courent les pays africains s’ils continuent dans cette voie.

Au Kenya les dernières élections présidentielles se sont terminées par des violences intercommunautaires qui ont fait des centaines de morts. Tout apparaît comme si l’appartenance ethnique est le critère le plus déterminant dans le choix de celui qui accède au pouvoir.

Nous devons analyser attentivement ce fait au lieu de l’écarter comme on le fait habituellement, se contentant juste de prêcher la bonne conduite tout en espérant se réveiller un beau jour avec des élections idéales où les gens se prononceraient sur la base d’autres critères.

En réalité, ce problème est inhérent au mode de gouvernance couramment appelé démocratie qu’on essaie de mettre en place en Afrique . Dans ce type de régime, il n’y a que le nombre de personnes qui s’alignent derrière soi qui compte, importent peu les raisons pour lesquelles ils s’alignent. Or le rapport des hommes au pouvoir ne change guère d’un système politique à l’autre. Le pouvoir demeure toujours cet anneau précieux et irrésistible.

Par conséquent les hommes politiques sont prêts à tout pour rallier le plus de personnes possible. S’ils s’abstiennent d’utiliser certaines rhétoriques dans certains pays, ce n’est pas nécessairement par vertu, c’est tout simplement parce que ça leur serait préjudiciable à cause de la tradition politique fortement ancrée dans ces pays.

Aux États-Unis, les républicains ne reculent devant rien pour démolir la présidence d’Obama. Certains groupes extrémistes se sont constitués (Tea party, Birthers) pour dénier à Obama sa citoyenneté américaine. Cela rappelle le cas ivoirien. Et les obstructions au congrès américain battent tous les records historiques.

En France, Nicolas Sarkozy et la droite d’une manière générale n’hésitent pas à jouer sur l’ethnocentrisme des français au détriment des Noirs, Arabes et Roms considérés comme la source de tous les maux français. L’Italie et la Suisse n’échappent guère à la même analyse. La Belgique quant à elle, est sur le point de se disloquer à cause des querelles ethniques entre les Flamands et les Wallons.

Il s’en suit que dans ce type de régime politique où le pouvoir est l’objet d’une convoitise permanente, les prétendants cherchent à y accéder par tous les moyens, y compris l’agitation du racisme, de l’ethnocentrisme et des sentiments religieux.

L’Afrique ne constitue nullement une exception en la matière. Le problème est que le terrain y est plus fertile que nulle part ailleurs. Pour des raisons historiques et géographiques, l’uniformisation des langues est très faible. Dans un même pays, on trouve en général un grand nombre de communautés linguistiques et de là découle le problème.

En Côte d’Ivoire, en Guinée et au Kenya, il n’y a pas d’animosité particulière entre ceux du Sud et du Nord, entre les Peulhs et les Malinkés, entre les Kikuyus et les Luos; ce sont les hommes politiques qui ont instrumenté ces différences au profit de leurs ambitions politiques.

En Côte d’Ivoire notamment, Laurent Gbagbo ne peut guère se poser en panafricaniste s’il fonde sa stratégie sur le dénigrement d’autres Africains qui plus est  dans son propre pays.

Il y a donc urgence à concevoir un système politique qui tienne compte de cette réalité plutôt que de continuer à perpétuer la logique suicidaire de la « démocratisation » dont le succès est plus l’exception que la règle. Cela fera l’objet d’un prochain article.

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 12:30

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