Dimanche 19 Novembre 2017

La “Palabre Africaine” Peut-elle Renforcer la Démocratie en Afrique? Partie I

La civilisation africaine est par essence communautaire. Les Africains placent donc au cœur de leur mode de vie le bien-être de la communauté au-dessus de celui des individus. Toutefois, comme dit ce proverbe togolais d’origine Ewe “deux calebasses placées  sur une même surface d’eau finissent par se cogner”. C’est dire que la cohabitation et la vie communautaire n’est pas toujours sans tension. Que faire donc pour solutionner les conflits qui peuvent surgir de temps à autres? Nos ancêtres ont trouvé une excellente solution à cette problématique en la “Palabre Africaine”. C’est dans l’objectif de mieux comprendre cette pratique ancestrale et aussi de voir comment elle peut aider à consolider la démocratie en Afrique en général et au Burkina Faso en particulier que cet article est écrit.

Définition et Principes

De prime abord, il faut noter que le sens péjoratif malheureusement retenu par les Occidentaux, considérant la Palabre Africaine (PA) comme des “bavardages interminables et inutiles” ne correspond pas à la réalité.

La “Palabre Africaine” a ses origines dans les mythes africains, observe Bétéo D. Nébié[1]. C’est un processus de concertation et d’échange, visant à une prise de décision (cas d’une résolution de litiges, cas d’un choix stratégique pour l’avenir de la communauté, etc.) dont l’unique but est le rétablissement ou la préservation de l’harmonie sociale et la solidarité. “Se rassembler pour discuter et échanger des idées, ne laboure pas un champ mais permet de régler des problèmes de société”, rappellent les Mossé du Burkina Faso.

La “Palabre Africaine” est animée par l’espérance qu’aucun problème humain n'est sans solution. Elle dure en général plusieurs jours, voire plusieurs semaines, afin de donner la possibilité à tout le monde d’exprimer son opinion, d’explorer toutes les possibilités, pour trouver un consensus permanent accepté par tous. Les anciens ne disaient-ils pas qu’une décision prise à la hâte n’est habituellement pas une bonne décision; d’où leur suggestion : “ la nuit porte conseil”. Les conclusions adoptées  à la fin des assises de la “Palabre Africaine” deviennent des précédents qui rentrent directement dans la tradition.

Ceci étant dit, pour la renaissance africaine en marche, il faudra rebaptiser ce concept pour mieux exprimer l’idée originale qu’il contient, du point de vue africain. Certains chercheurs et intellectuels africains ont fait des propositions comme le terme “récojustice” suggéré par Djimbi-Tshiende, dans son livre "Réciprocité - Coopération et le système palabrique africain", où il présente la PA comme un système de communication réciproque, un système de coopération ayant aussi un message sociopolitique solide[2].

La “Palabre africaine” se passe habituellement le matin, sous un hangar ou un grand arbre à feuillage comme le Baobab (d’où le terme “arbre à palabre”); très rarement, elle a lieu dans la cour du Chef.  Le processus se déroule en plusieurs étapes et est en général présidé par le chef du village, accompagné de ses conseillers, et ceci lorsque la conciliation n’a pas abouti dans la famille ou le quartier (une PA est d’abord organisée au niveau du quartier et c’est lorsque cette dernière n’aboutit pas qu’une autre plus générale est organisée). Il faut ajouter que dans le cas d’un litige, c’est le plus souvent un des protagonistes qui prend l’initiative d’informer le Chef afin qu’il convoque la communauté.

Ci-dessous les différentes étapes du processus.

Avant le Jour J:

  • Identification du problème (choix à faire pour l’avenir de la communauté, apparition d’un litige, etc.).
  • Faire part au Chef du problème.
  • Le Chef choisit une date de début des assises.
  • Convocation de la communauté et des concernés : dans la tradition africaine, seules les personnes d’un certain âge sont aptes à prendre la parole. Il s’agit le plus souvent des sages ou le conseil des anciens, ou encore les Chefs des différentes familles.
  • Choix du modérateur: habituellement, il s’agit du conseiller du chef qui est à l’aise avec la parole, les proverbes et adages et qui connait très bien les coutumes et traditions afin de faire ressortir les précédents. Il doit également savoir dire les vérités sans blesser.

Jour J:
Le Chef ne parle habituellement pas; lorsqu’il prend la parole, c’est pour donner la décision qui est prise pour le bien de la communauté et pour clore les débats.

  • Le modérateur, après des éloges au Chef, présente le problème à la communauté, et déclare au nom du Chef, l’ouverture des assises.
  • S’il s’agit d’un litige, le modérateur donne la parole aux protagonistes à tour de rôle pour donner leurs versions des faits; le plaignant d’abord suivi de l’accusé.
  • “Une oreille ne faisant pas une histoire”, le modérateur donne la parole aux témoins.
  • Le reste de la communauté convoquée est alors demandée de donner chacun à son tour, sa pensée et ce qui devrait être fait; ce sont les plus âgés qui commencent toujours.
  • Les échanges peuvent prendre plusieurs jours, voire des semaines. On prend tout le temps qu’il faut pour écouter tous les avis. On accorde une grande importance à cette écoute car comme disent les Mossé du Burkina Faso “Quand une histoire ou un fait est bien raconté, il peut recevoir une bonne écoute, laquelle bonne écoute conduit à une bonne compréhension, laquelle permet de tirer une bonne conclusion”.
  • Le Chef, après avoir écouté l’avis de ses conseillers, prend une décision qui va dans le sens du consensus et qui doit être respectée. A travers proverbes et citations, le modérateur explique au peuple la décision prise dans le sens de la réconciliation et l’harmonie. Il rappelle qu’il ne s’agit pas de condamner quelqu’un, mais de trouver un consensus permanent. Il fait cas des valeurs ancestrales et de la jurisprudence pour faire accepter à tous cette décision. Le plus souvent dans le cas d’un litige, on demande aux protagonistes de venir boire à la même calebasse d’eau, l’eau étant source de vie et de paix pour les Africains. Le protagoniste se sentant le moins satisfait, s’accommode du résultat des assises, à travers citations et adages comme celui-ci: “Lorsque vous avez perdu votre chèvre et que vous ne retrouvez que sa tête et ses pattes, il faut les prendre sinon vous êtes perdants sur toute la ligne”. Dans l’Afrique traditionnelle, la parole engageant - ce qu’on dit, c’est ce qu’on est et c'est ce qu'on fait - on est certain de la réconciliation. Il convient d’ajouter qu’il arrive bien souvent qu’on impose des sanctions, mais elles sont symboliques.
  • Les débats sont clos. Des fois, des danses impromptues terminent les assises dans la joie.

 

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Notes

1. http://lepangolin.afrikblog.com/archives/2007/03/24/4414463.html [Retour]

2. http://www.beck-shop.de/fachbuch/leseprobe/9783631608074_Excerpt_001.pdf [Retour]

Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 21:37

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