Dimanche 23 Avril 2017

La “Palabre Africaine” Peut-elle Renforcer la Démocratie en Afrique? Partie II

La première partie de l’article [1] a présenté les principes de la “Palabre Africaine” et donné une comparaison avec la démocratie occidentale. Dans cette seconde et dernière partie, il sera question d’examiner l’application des mécanismes de la PA pour renforcer la démocratie en Afrique. L’article comportera deux cas d’application. La première abordera la question des conférences nationales et commissions vérité, justice, réconciliation. La seconde s'attardera sur le cas de la gouvernance dans une ville du Burkina Faso.

Rappel des fonctions et des avantages de la PA

La PA qui peut être vue comme une démocratie participative, est dans ce sens similaire au “Ringisei” qui est la forme japonaise de prise de décision par consensus. Elle serait selon les termes de Djimbi-Tshiendé[2], “une forme juridique institutionnelle de gouvernement unissant harmonieusement la démocratie directe, la démocratie représentative et l’oligarchie, les meilleurs systèmes politiques de l’histoire connus jusqu’aujourd’hui.” Ainsi, pour T.J Able[3], Théoricien de la Palabre Africiane , la PA remplit plusieurs fonctions. Elle est la concertation sur plusieurs plans:

  • sur le plan humain en général, elle est revendication de liberté car elle permet de s’exprimer librement, d’expliquer, sans aucun risque, les faits devant la communauté.
  • sur le plan philosophique, elle est identification de la vérité.
  • sur le plan sociologique, elle est ouverture de tous à tous.
  • sur le plan politique, elle est porteuse de démocratie.

C’est dire donc que la pratique de la PA a plusieurs avantages dont:

  • la participation d’une grande représentation de la communauté.
  • le fait d’avoir et de comprendre presque l'entièreté des faits.
  • l’expression de toutes les opinions.
  • la non division de la communauté.
  • le rétablissement de l’harmonie et la cohésion sociale.
  • les conclusions sont acceptées par tous.
  • les conclusions rentrent dans la tradition de la communauté.

Au regard de tous ces avantages pour la société, il est indéniable que la PA peut renforcer la démocratie libérale pratiquée en Afrique. En effet, depuis les années 1960, dites années des indépendances, le continent a essayé cette forme de démocratie sans réellement se poser la question fondamentale de savoir si elle sied avec ses pratiques culturelles. Cela a eu pour conséquence l’introduction d’institutions politiques et économiques extractives consacrant le monopole du pouvoir et des richesses nationales dans les mains d’une poignée d’individus. Ainsi, une grande partie du peuple n'éprouve-t-elle que du mépris et du dégoût pour les hommes et femmes politiques. Bétéo D. Nébié abonde dans le même sens en disant que “la politique n’est pas d’Afrique; par exemple, chez les Mossé du Burkina Faso, pour désigner le pouvoir on utilise le mot « Nam ». Mais le mot politique n’existe pas en mooré, on dit « Polontik ». Demander à un moaga ce qu’est la politique et il vous dira que c’est la roublardise, le mensonge, la manière de dribbler les autres”[4].

La PA pourrait aider à refermer ces plaies et permettre à nos hommes politiques de mieux se rapprocher du peuple. Effectivement, il est possible de reformer les institutions ou les adapter de sorte à garder l'objectif de la PA qui est le rétablissement ou le maintien de la cohésion sociale et de l'harmonie. Il faut pour cela abolir dans la mesure du possible ou réduire au strict minimum les décisions du type électif qui ne font que diviser le peuple. Les décisions par consensus doivent être privilégiées car elles ont largement plus de chance d’être comprises et appliquées sur tout l’étendu du territoire.

Au niveau judiciaire comme au niveau législatif, on devrait remettre la dignité de l'Africain au coeur du système. Pour ce faire, il faudrait réaffirmer considérablement notre dégré d’humanisme. Molefi Kete Asanté [5] disait que « Pour nous Africains, la vie est culture, esprit et harmonie,... et que le progrès d’un point de vue afrocentrique, est lié au développement de la personnalité humaine, car nous sommes à la source de la vie, du matériel et du spirituel». C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Afrique noire s’est construite sans univers carcéral durant des siècles jusqu'à son télescopage avec l’Europe.

Un exemple contemporain d’application réussie de la palabre africaine est la mise en place des institutions de la Transition au Burkina Faso, notamment le choix du président, après l’insurrection populaire des 30 et 31 Octobre 2014. Après avoir nettoyé la capitale, le peuple s’est rassemblé à travers les partis politiques, les organisations de la société civile, les chefs religieux et traditionnels, les forces de défense et de sécurité,etc. pour choisir un nouveau Président du Faso. C’est à travers une assise de la PA que les décisions ont été prises. Un comité en charge est constitué et c’est à l’issue d’échanges de plusieurs heures de discussion que le nom du Président de la Transition est annoncé suite à une décision consensuelle. Le peuple, se reconnaissant très bien dans la PA, a accepté toutes les décisions prises et le Président de la Transition est reconnu et accepté par tous les Burkinabè.

Avec tous ses avantages, comment adapter la PA pour renforcer la démocratie dans les pays africains?

Adaptation de la “Palabre Africaine” pour renforcer la démocratie en Afrique

Essais d’application de la “Palabre Africaine” aux Conférences nationales souveraines” et “Commissions Vérité et Réconciliation”

La Palabre Africaine a été ré-introduite dans le fonctionnement de certains États africains contemporains qui ont connu de graves crises. Elle a pris la forme de “Conférence nationale souveraine” ou de “Commission Vérité et Réconciliation”, dans des pays comme l’Afrique du Sud, le Benin, le Mali et la Côte d’Ivoire récemment. Ces initiatives volontaristes avaient pour objectif de guérir les plaies nées des différentes crises socio-politiques qui ont émaillé ces pays. Ces commissions consacrent un recours salutaire aux sources. A l’exception notable de l’Afrique du Sud où la commission mise en place a permis à la nation arc-en-ciel de retrouver une certaine cohésion sociale, la plupart des essais d’application n’ont généralement pas eu des résultats probants comme la “Palabre Africaine” traditionnelle, et ce pour plusieurs raisons dont principalement:

  • Le choix des commissaires : ceci peut être un handicap majeur car dans bien des cas, les commissaires ne sont pas impartiaux. Ils proviennent souvent du camp ayant gagné la guerre ou sont des sortes de griots du système en place.
  • La langue des débats: c’est habituellement la langue du colon qui est utilisée pour la recherche de la vérité, ce qui empêche de facto plusieurs témoins de raconter les faits tels qu’ils se sont passés en raison de la difficulté qu’ils éprouvent à s’exprimer dans cette langue. Il est ressorti dans la première partie de l’article, que manier l’art de la parole pour exprimer les idées sans blesser ou humilier autrui est important dans le processus de la palabre. Le fait que la langue de débat soit étrangère à plusieurs témoins pose par ailleurs un sérieux problème de restitution fidèle des faits. Une solution possible serait de choisir une langue nationale populaire comme langue de travail pour la commission. Bien évidemment cela demandera qu’une bonne partie des commissaires soient capables de s’exprimer dans cette langue nationale. A défaut, on pourra faire recours aux interprètes durant les débats.
  • Le respect du public envers les commissaires: le public n’a généralement pas le même respect envers les commissaires que celui qui sied à un Chef traditionnel comme on le voit en Afrique noire. Cette insuffisance de respect conduit facilement les témoins à mentir sans gêne.
  • Les représailles: vues de fois comme une justice des vainqueurs, ces commissions n’encouragent pas toujours la liberté d’expression; beaucoup ne parlent pas par peur des représailles du système en place, qui peuvent être de nature économique ou aller jusqu’à l’atteinte à l'intégrité physique de ces personnes.
  • Le lieu des assises: le plus souvent, ces assises ont lieu dans la capitale ou dans la plus grande ville du pays, et vue l’état des infrastructures de transport, beaucoup de personnes ne peuvent participer. Cette situation pourrait trouver une solution en facilitant l'hébergement des participants qui ne viennent pas du lieu des assises. Une autre possibilité serait la mise en place des commissions régionales qui auront des assises secondaires dans les chefs lieux de provinces et régions du pays. Les procès verbaux de ces assises secondaires pourraient être envoyés à la commission nationale.
  • Le pardon et l’amnistie: le pardon et surtout l’amnistie n’étant pas garantis, certaines personnes préfèrent ne pas se mêler de ces débats. En effet, certaines personnes ayant commis des atrocités hésiteront de raconter les faits si elles ne sont pas certaines d’être pardonnées à l’issue des débats et de pouvoir reprendre leur vie quotidienne dans la quiétude.
  • La durée des assises: ces commissions ne donnent pas tout le temps aux témoins de s’exprimer; le plus souvent, on demandera à chacun d’être très bref et de raconter les faits en moins de 15 minutes; ce qui est parfois insuffisant et même contraire au principe de la palabre africaine. Aussi, la durée même des assises n’est pas étendue de sorte à permettre aux participants de réagir et d’élaborer sur les récits des témoins. Dans le processus normal de la PA, après le récit d’un témoin, toute la communauté présente a la possibilité de réagir et commenter ce qui vient d’être dit, et ainsi donner la possibilité au témoin d’apporter d’autres preuves ou de compléter son récit;
  • La décision finale: la parole dite n’engageant plus comme autrefois, surtout avec ces politiciens de la démocratie occidentale, le peuple a du mal à faire confiance en l’application des décisions prises; les rapports de ces commissions dorment le plus souvent dans des tiroirs ou sont même oubliés; ce qui n’est pas dans le sens de renforcer la confiance du peuple en ces dirigeants.

Au Burkina Faso, les autorités de la Transition, après l’insurrection populaire des 30 et 31 Octobre 2014, ont mis en place la CRNR (Commission de Réconciliation Nationale et des Réformes) et il serait bien judicieux que les raisons citées plus haut soient prises en considération afin d’atteindre l’objectif de cette commission. Il faut rappeler que dans la PA traditionnelle, toutes les personnes impliquées doivent témoigner, expliquer clairement leurs versions des faits, afin que le peuple puisse comprendre toutes les raisons. Le peuple, une fois la vérité éclatée, peut ainsi décider d’accorder le pardon et l’amnistie dans le dessein de rétablir l’harmonie et la cohésion sociale. Toute personne ne vaut que 9, jamais 10; et la raison d’être d’une personne est qu’elle soit l’aide ou le médicament d’une autre personne: dit un proverbe du Burkina Faso. Les personnes pardonnées doivent s’engager à travailler pour retrouver leur Burkindi et mériter à nouveau la confiance du peuple. Elles peuvent par exemple faire des travaux communautaires et montrer à travers des faits et exemples qu’elles ont bien compris leurs fautes et qu’elles ne recommenceront plus, pour le bien être de toute la communauté

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Notes

1. http://www.burkinathinks.com/index.php/analyses/analyses-afrique/220-la-palabre-africaine-peut-elle-renforcer-la-democratie-en-afrique-partie-i [Retour]

2. http://lepangolin.afrikblog.com/archives/2007/03/24/4414463.html [Retour]

3. http://www.civox.net/La-Palabre-africaine-face-a-la-democratie-occidentale_a131.html [Retour]

4. http://www.lefaso.net/spip.php?article60623 [Retour]

5. http://www.burkinathinks.com/index.php/analyses/analyses-afrique/154-critique-dun-ouvrage-qlafrocentriciteq-de-molefi-kete-asante [Retour]

Dernière modification le Samedi, 20 Juin 2015 17:48

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