Samedi 23 Septembre 2017

L’Afrique doit-elle compter sur des hommes providentiels?

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  • 11 Octobre, 2014
  • Écrit par  S. S. Boyena
  • Publié dans Afrique

Homme forts vs grands hommes Tout change, tout évolue, seuls les hommes forts africains ne changent pas. On croirait entendre Mobutu Sese Seko, quand Blaise Compaoré et ses soutiens évoquent la spécificité de l’Afrique comme contre-argument au président américain Barack Obama, auteur de la célèbre phrase : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, l’Afrique a besoin d’institutions fortes ». Selon Compaoré, « il n’y a pas d’institutions fortes, s’il n’y a pas d’hommes forts pour poser les jalons de ces institutions, dans la durée ». L’opposition politique burkinabè a immédiatement répliqué que l’Afrique avait besoin de grands hommes comme Mandela et non d’hommes forts comme Mobutu.

Au-delà de la confusion sur le sens de l’expression «homme fort» qui renvoie plus à un «autocrate» qu’à un «démocrate», c’est la logique même de la dépendance du destin du continent sur quelques hommes qui est en débat. Le lecteur attentif l’aura deviné : le titre de l’article renvoie à un spectre de dirigeants plus large que les seuls «hommes forts». Cela est intentionnel car la question qui est posée ici est la suivante : l’avenir de l’Afrique passera-t-il par des hommes providentiels ou se croyant tels, ou par un sursaut collectif, résultat d’une prise de conscience des peuples?

De Mobutu Sese Seko à Blaise Compaoré : l’Afrique des «hommes forts»

Monsieur Compaoré dans sa réponse à Obama n’a pas réalisé que l’expression «homme fort» est un euphémisme pour «dictateur».  Un dirigeant qui obéit aux lois et institutions de son pays ne peut pas être qualifié d’homme fort car les institutions sont au-dessus de lui, donc plus fortes que lui. Les dirigeants qui mettent la volonté de leurs peuples au-dessus de leurs propres désirs ne peuvent donc pas être qualifiés d’hommes forts.

Obama lui-même est parfois qualifié d’homme le plus puissant de la planète mais jamais d’homme fort. Il y a bien entendu une nuance en ce sens que la puissance ne se confond pas à la force. Obama a effectivement la capacité, c’est-à-dire le pouvoir (qui en Anglais est rendu par «power» qui veut aussi dire «puissance»), de mobiliser la force américaine mais il ne confond pas cette force avec la sienne propre. De plus, son pouvoir est encadré par des contre-pouvoirs si bien qu’il ne peut pas en abuser ou l’utiliser pour brutaliser son propre peuple.

En revanche, les «hommes forts» confondent à la fois la force et la puissance publiques avec les leurs. Au lieu de gouverner au nom du peuple, ils gouvernent à la place du peuple. Ils réduisent ouvertement ou non l’État à leurs propres personnes. Ils utilisent l'armée, la police et la justice comme moyens de répression des peuples en général et des opposants en particulier. Les hommes forts sont simplement des autocrates, voire des dictateurs. Par ailleurs, aucun doute n’est permis quant à l’interprétation du sens de l’expression «homme fort» dans les propos d’Obama; il faisait explicitement référence dans son discours aux leaders qui «passent par des coups d’États ou changent les Constitutions pour rester au pouvoir»[1]

L’exemple type d’«homme fort» africain est Mobutu Sese Seko de la R.D. Congo. Mobutu est parvenu au pouvoir par un putsch en 1965 suite à l’assassinat du premier ministre congolais de l’époque, P. Emery Lumumba, par des services secrets occidentaux (CIA, MI6 et militaires belges)[2]. La dictature installée par Mobutu est connue de tous en Afrique. Il a liquidé ses opposants politiques, instauré le parti unique et s’est accaparé de toutes les richesses du pays. Il a ainsi placé des milliards de dollars dans des banques occidentales, qui ont été tout simplement confisqués à sa chute.

Mobutu a bénéficié du soutien des Occidentaux parce que, d’une part il bradait la richesse du pays à leur profit et d’autre part, constituait à leurs yeux un rempart contre le communisme. C’est pourquoi le Pr. Wamba Dia Wamba définissait le mobutisme comme « une prescription pour pérenniser, en faveur de l’Occident et de ses alliés locaux, les conditions de vie coloniale dont les Congolais, depuis Lumumba, exigeaient l’abolition complète[3] Jusqu’à la veille de sa chute, l’Occident saluait en lui l’homme à même d’assurer la «stabilité» dans cette région de l’Afrique, c’est-à-dire l’«homme fort» !

Quel que soit leurs errances, les «hommes forts» ont aussi parfois de bonnes intentions et il est honnête de le mentionner. Mobutu a par exemple forgé le concept de recours à l’authenticité africaine qui n’est pas mauvais en soi. Il a effacé toute trace de noms coloniaux de son pays, renommant la capitale, Kinshasa, au lieu de Léopoldville. Il a imposé aux congolais d’adopter des prénoms africains ainsi qu’une mode vestimentaire africaine (un «consommons congolais»). Il avait quelque part un rêve de grandeur pour son pays car il a soutenu un programme spatial qui même n’ayant pas abouti a permis le développement des sciences et techniques.

Qu’est-ce qui a donc cloché? L’erreur, c’est qu’une seule personne, aussi intelligente soit-elle, ne peut pas à elle seule être  à la fois le bon et le fort, le sage et l’impétueux,… la lumière qui éclaire l’avenir de son pays. Quant à la possibilité d’utiliser des conseillers, Bénédicte Lapeyre dans son ouvrage provocateur «10 conseils utiles aux futurs dictateurs» affirme que : «Quelques dictateurs peu sûrs d’eux préfèrent s’entourer d’incompétents pour briller plus facilement.»[4] Par ailleurs, s’entourer de conseillers, même compétents, ne suffit pas car la portée de tout conseil est limitée par la clairvoyance de celui qui les écoute. Ultimement la décision est prise par le Chef et rien ne le protège contre lui-même sans vrai contre-pouvoir. Le livre de Lapeyre part du postulat que «tout homme ayant entre ses mains l'ensemble des leviers de l'État finit par en abuser». Plusieurs l’on dit avant lui, dont Le Baron Acton : « le pouvoir a tendance à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument »[5]. C’est pour cela qu’éclater le pouvoir entre plusieurs institutions prémuni des dérives et des errances d’un seul homme.

De plus, « l’être humain peut atteindre neuf mais jamais dix (sur dix) »[6], comme le disent les Moosé. C’est en connaissance de cause que l’existence de la société humaine est conditionnée par la présence d’un système de contrôle des désirs. Imaginez donc qu’un homme soit «le Dieu» d’un pays, un «homme fort», qui contrôlera ses désirs? Même au Moogo impérial, on disait que « le roi règne et la coutume régit», autrement dit le « roi est soumis aux institutions coutumières ». En définitive, sans mécanismes de régulation (contre-pouvoirs) dans un système de gouvernance, la porte est ouverte à tous les abus, importe peu qui se trouve à la tète de ce système.

C’est faute d’avoir réalisé cela que Mobutu a sombré dans l’errance. Il a ainsi détourné ses bonnes intentions au profit des mauvaises. L’authenticité africaine qui était censée inaugurer la renaissance africaine a été ainsi détournée au profit de la justification de son pouvoir hégémonique. La fin justifiant les moyens, vendre les intérêts du pays pour bénéficier des soutiens extérieurs devient justifiable. Les commanditaires étrangers, bien conscients de ce fait, manient cette faiblesse à leur profit. Ils font semblant de dénoncer l’oppression pour mieux utiliser ce fait comme moyen de chantage afin d’obtenir ce qu’ils veulent. A ce moment, ils détournent le regard. On aboutit à une situation absurde où l’idéal prêché (l’authenticité africaine) est ainsi utilisé pour servir le contraire de cet idéal (l’exploitation de l’Afrique).

Il est fort à craindre que l’«homme fort» du Burkina Faso ne connaisse le même sort que Mobutu Sesse Seko de la RD Congo tant la similarité est frappante. Blaise Compaoré se considère comme le seul à même de poser «les jalons des institutions («démocratiques») dans la durée ». Pourtant, l’analyse faite du système Compaoré a montré que le régime instauré par celui-ci est loin d’être démocratique. Le fait que Compaoré se considère comme un «homme fort» en est la preuve car la définition de la démocratie, « le pouvoir par le peuple, pour le peuple », proscrit les «hommes forts».

Dans les faits, la séparation des pouvoirs est loin d’être effective au Burkina Faso, encore moins les libertés civiles et politiques ou l’indépendance de la justice. En témoignent, l'incapacité de la justice à agir dans l’affaire Ousmane Guiro, les récentes menaces au journaliste Newton Ahmed Barry et les insultes au Larlé Naaba pour avoir quitté le parti au pouvoir. En remontant un peu plus loin dans le temps, on peut noter qu’il n’y a jamais eu autant d’assassinats politiques (Guillaume Sessouma, Oumarou Clément Ouédraogo, Dabo Boukari, Norbert Zongo, …) au Burkina Faso que sous le règne de Blaise Compaoré. Certes, les Burkinabè ont arraché dans la lutte ayant suivi la mort de Norbert Zongo quelques libertés mais ces libertés sont chaque jour menacées.

Sur le plan purement politique, les grandes manœuvres de déstabilisation des partis d’opposition par des démissions orchestrées et médiatisées  montrent que le pouvoir n’est pas prêt à accepter la vraie compétition politique. La démocratie suppose qu’il y ait une prédisposition de ceux qui sont au pouvoir à accepter que le pouvoir passe à l’autre camp. Les agissements du pouvoir burkinabè montrent qu’il n’est pas disposé à accepter une telle éventualité. Blaise Compaoré ne semble même pas prêt à céder le pouvoir à quelqu’un d’autre de son propre camp, à plus forte raison, du camp d’en face.

Si la démocratie n’existe pas encore au Burkina Faso, faut-il compter sur Blaise Compaoré pour la mettre en place? La réponse à cette question passe par l’identification des obstacles à la démocratie au Burkina Faso. Les plus grands obstacles sont: l’absence d’une justice indépendante et d’une administration impartiale, la corruption économique et politique, l’oppression des libertés civiles et politiques, la restriction du débat publique dans une langue minoritaire (le français). Il va sans dire que la quasi-totalité de ces obstacles sont du fait du régime lui-même. L’existence d’un État de droit et d’une administration impartiale est en effet incompatible avec un pouvoir personnel à vie. Si en 27 ans de pouvoir, l’«homme fort» Compaoré n’a pas pu instaurer la démocratie, il y a lieu de se demander s’il ne vaudrait pas mieux trouver «un homme non fort» pour cela.

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Notes

1. "Now, make no mistake: History is on the side of these brave Africans, not with those who use coups or change constitutions to stay in power. Africa doesn't need strongmen, it needs strong institutions." Source http://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-ghanaian-parliament. Consulté le 05 octobre 2014. [Retour]

2. Ce fait a été reconnu par la Consul britanique de l’époque au Congo, Daphne Park. Voir http://www.theguardian.com/world/2013/apr/02/mi6-patrice-lumumba-assassination [Retour]

3. Pr. Wamba Dia Wamba, source: http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/072145.pdf. Consulté le 05 octobre 2014 [Retour]

4. Lapeyre, Bénédicte (2012), 10 conseils utiles aux futurs dictateurs : bien choisir sa femme, ses amis, ses ennemis, P52, Paris : Saint-Simon [Retour]

5. “ Power tends to corrupt, and absolute power corrupts absolutely.” [Retour]

6. «Neda ya wae, a ka ta piiga ye!» [Retour]

Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 21:39

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