Vendredi 21 Septembre 2018

L’Afrique doit-elle compter sur des hommes providentiels?

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  • 11 Octobre, 2014
  • Écrit par  S. S. Boyena
  • Publié dans Afrique

 

Ce qui est remarquable dans les arguments de Compaoré, c’est qu’il puise dans le registre de la longue liste des «hommes forts » africains l’ayant précédé. Blaise Compaoré pense que « rien ne vaut l’expérience de chaque peuple. Il n’y a pas d’expérience unique à partager pour le monde.»[1] Comment comprendre une telle assertion? Le peuple burkinabè serait-il tellement bête qu’il n’y a personne d’autre que lui pour le diriger? Ou alors, retombe-t-on dans la spécificité africaine, à mettre en parallèle avec l’«authenticité africaine» de Mobutu, qui rendrait les Africains allergiques à l’alternance?

Au secours de Blaise Compaoré est récemment intervenu Mélégué M. Traoré, ancien président de l’Assemblée Nationale du Burkina Faso, lui-même ayant connu une traversée de désert si longue qu’il est devenu, comme atteint du syndrome de Stockholm, ardent défenseur de Blaise Compaoré. Dans un exercice plutôt remarquable, M. Traoré, dénonce la rencontre entre les Chefs d’État africains et le président américain comme une «humiliation». Et pour cause, l’attente des Africains vis-à-vis d’Obama afin « qu’il donne des leçons à tous ces chefs d’État, "minables", "corrompus", ces "kleptocrates prédateurs" qui vont à contre-courant de l’histoire et "contre les aspirations de leurs peuples" »[2]. Il dénonce avec vigueur :« le spectacle humiliant et piteux de tout un continent où on exige de manière incantatoire et quasi obsessionnelle que les autres respectent notre souveraineté, notre identité, notre histoire et notre dignité, mais une Afrique qui demeure incapable, soixante ans après les indépendances, de trouver en elle-même les ressorts de ce qu’elle veut et doit être sur les plans économique, social, culturel, politique et institutionnel. »[3]

Tout Africain conscient des enjeux de son continent ne peut qu’être d’accord avec ces récriminations. Le problème, c’est le contexte dans lequel elles sont formulées et surtout l’objectif poursuivi par leur auteur. L’objectif du texte de M. Traoré est à peine caché : jouer sur le registre de l’impérative autonomie de pensée de l’Afrique pour récuser toute critique extérieure de l’«homme fort» autoproclamé du Burkina Faso. Cette tactique n’est pas nouvelle non plus. On se rappelle la déclaration de Mobutu à l’ONU en 1989 en réponse aux critiques occidentales sur la question des droits de l’homme dans son pays : « Quand on veut parler des droits de l'homme, il faut d'abord savoir de quel droit, et de quel homme il s'agit »[4] Autrement dit, les Occidentaux ayant eux-mêmes violé systématiquement les droits des Africains manquent de crédibilité pour le critiquer.

Les «hommes forts» africains qui n’hésitent pas à humilier le continent quand ça leur permet de rester au pouvoir découvrent subitement la fierté de l’Afrique quand leurs amis occidentaux commencent à les critiquer. Ainsi donc, pour Blaise Compaoré et son défenseur Mélégué Traoré,  accueillir des bases militaires secrètes sur son territoire[5], à l’insu de son propre peuple et sans aucun débat démocratique, ne constitue pas une violation de notre indépendance. Envoyer des policiers français fouiller cinq fois les Burkinabè chez eux à l'aéroport de Ouagadougou avant qu’ils ne prennent l’avion, ce n’est pas de l’humiliation. Mépriser la presse de son pays en n’évoquant les questions politiques internes qu’avec des médias occidentaux (RFI, BBC, TV5, VOA), et en violation de toutes les habitudes des Nations respectables, ce n’est pas de l’humiliation. Mais quand on s'attaque à leur pouvoir personnel, là on découvre la nécessité pour l'Afrique de défendre sa souveraineté et sa dignité.

Le drame de cette attitude c’est qu’elle discrédite tout combat sérieux pour la libération de l’Afrique. Ainsi, des concepts comme l’authenticité africaine n’ont plus droit d’être cités en Afrique en raison de l’utilisation qui en a été faite par des dictateurs. Laurent Gbagbo de la Côte d’Ivoire qui a pris son avion pour aller signer tous les contrats d’exploitation de la Côte d’Ivoire en France avec les Bolloré, Bouygues et Compagnies, qui a envoyé des mallettes d’argent à Chirac, n’a pas hésité à jouer sur le même registre.

Lumumba, Nkrumah et Sankara : l’Afrique des «hommes visionnaires»

Mélégué Traoré, dans sa défense de l’«homme fort burkinabè», a récusé catégoriquement l’existence d’une nuance entre «homme fort», «grand homme» et «homme charismatique». Pour lui, c’est juste de la sémantique, omettant que la sémantique a pour but d’apporter plus de clarté dans le discours. Il défend donc l’idée que Churchill, De Gaule, Roosevelt, Mao sont tous à la fois «grands hommes» et «hommes forts». Et pourtant elle existe...la nuance! Les «grands hommes» sont des hommes qui ont changé à jamais le destin de leurs peuples, soit par l’ampleur des  défis auxquels ils ont pu faire face avec succès, soit par l’impact exceptionnel qu’ils ont eu sur l’histoire de leurs peuples en raison de leur vision.

L’Afrique retient Lumumba, Sankara, Nkrumah et Mandela entre autres comme de grands hommes ayant marqué son histoire  de façon exceptionnellement positive. Les trois premiers ont notamment élaboré des idées dont toute la jeunesse africaine s’inspire jusqu’aujourd’hui. Ils ont fait respectivement neuf (9) mois, quatre ans et cinq ans au pouvoir. Mais l’histoire retient mieux leurs noms que ceux des «hommes forts» ayant passé des décennies au pouvoir.

L’argument de Mélégué tient au fait que certains de ces hommes politiques précités n’ont pas eu recours à des suffrages directs pour légitimer leur pouvoir. Certains mêmes ont été qualifiés de dictateurs par l’Occident. Bien évidemment, qualifier un leader de «dictateur» est dans une certaine mesure un jugement politique. Le terme «dictateur» est ainsi abusivement utilisé par l’Occident pour dénigrer tout dirigeant soucieux de l'indépendance réelle de son pays. Fidel Castro, Hugo Chavez et Rafael Correa y ont eu tous droit alors que Hosni Moubarak et Ben Ali y ont  échappé jusqu’à la veille de leur chute. Il faut donc se méfier de l’utilisation facile de ce terme. Toutefois, il y a des conditions objectives pour qualifier un régime de dictature.

Le premier critère est la nature personnelle du pouvoir. La différence entre Mao, Staline et Sankara d’un côté, et Moubarak, Ben Ali et Compaoré de l’autre, c’est que les premiers se sont soumis aux règles d’institutions internes qui ont été mises en place au moment où ils accédaient au pouvoir ou parfois bien avant. Ces institutions peuvent n’avoir pas été «démocratiques» dans le sens (occidental) où elles ne sont pas constituées au moyen de consultations électorales directes mais elles n’en demeurent pas moins représentatives du peuple et de ses intérêts.  En Chine par exemple, le président est choisi par le Comité Central du Parti Communiste pour une période donnée et cède sa place à la fin de ses deux mandats. Le pouvoir est en réalité aux mains du parti communiste qui joue le rôle d’institution centrale. Ce n’est pas un pouvoir personnel!

Sous la révolution, c’était le Conseil National de la Révolution (CNR) qui prenait les décisions. Sankara gouvernait par la force de la verve et dirigeait sous la supervision de ce conseil. Ce n’était pas un pouvoir personnel! Pour preuve, dans une critique directe des erreurs des CDR[6] à Bobo Dioulasso le 04 avril 1986, il dénonça le culte de personnalité qui lui était dédié par certains CDR en ces termes : « Eh bien, il faut écarter, et c'est très important, les formes de louanges qui sont des expressions de réflexes mal étouffés en nous, mal éteints. Par exemple, cette chanson: «Oh CNR, Thomas Sankara qu'il soit toujours le Président», ce n'est pas bon parce que quand on est Président, on est Président. On est Président, ou on ne l'est pas. Il faut que nous soyons clairs. Cette chanson n'est pas bonne. A ce rythme, dans un an, dans deux ans, eh bien nous allons nous retrouver dans certains festivals avec certaines troupes qui sont beaucoup plus entraînées à cela, et puis, peut-être, qui n'auront que ça à faire. »[7] Ça, c’est l’attitude d’un président qui ne se prenait pas pour un «homme fort». C’est l’attitude d’un «grand homme»!

A contrario, les seconds ont bâti des pouvoirs personnels enrobés de de faire-valoir institutionnels qui ne jouent pas vraiment leurs rôles. Être un grand homme ne signifie donc pas forcément que l’on est «démocrate» dans le sens occidental du mot. Toutefois, mettre l’intérêt de son peuple au-dessus de la liste de ses priorités est une condition sine qua non.

Sur qui l’Afrique doit-elle compter?

En Afrique, peut-être plus que nulle part ailleurs, on admire les grands hommes, les «héros». C’est pourquoi Sankara, Lumumba, Um Nyobé, etc. reviennent sans cesse dans nos chansons. On admire les grands hommes passés et on attend des sauveurs au présent et au futur. Il faut aussi noter que la quasi-totalité des dirigeants africains se prennent pour de grands hommes, des hommes providentiels, irremplaçables à l’image de Blaise Compaoré. Ces deux phénomènes sont disjoints mais l’un alimente l’autre.

La foi aux grands hommes s’explique principalement par le fait que l’Afrique se trouve en période de « résistance». Elle sait - consciemment ou non - qu’elle a perdu la bataille contre les conquérants étrangers. Elle est sous-domination étrangère. Certains font remonter cette défaite à la chute de l’Égypte antique entre les mains des conquérants perses, grecs et romains. La pénétration des Arabes en a été la suite logique et le coup de grâce fut porté par la colonisation.  Les dites indépendances n’ont rien changé à cet état de défaite. Les indépendances ont simplement consisté à substituer aux exploitants européens des Africains marionnettes dont on peut tirer les ficelles à distance.

Au-delà des dirigeants, c’est la grande majorité de l’élite «occidentalisée» qui se rend complice du «meurtre» de l’Afrique. Le «meurtre» de sa culture, de ses valeurs, de ses langues, de sa civilisation tout court.  Au meurtre s’ajoutent les pillages et le confinement dans la misère. Par exemple, une étude faite par un consortium d’ONG révèle qu’entre le flux d’argent qui entre et qui sort illégalement de l’Afrique, la perte annuelle s'élève a 58.2 milliards de dollar[8].

Quand on a perdu la bataille contre la conquête, on ne peut que se replier dans la résistance car l’histoire nous montre que toute défaite n’est pas définitive et l’Afrique espère renaître. Le problème c’est que c’est un combat pernicieux car on ne sait plus contre qui ou contre quoi on se bat, les mains qui portent les coups adverses étant elles-mêmes africaines (certains dirigeants, certaines composantes de l’élite).  Dans ce combat obscur de soi contre soi-même, il apparaît par moments des éclaircis qui exposent plus clairement l’ennemi : des éclaircis comme Thomas Sankara ou Lumumba qui sont irrévocablement du côté des peuples africains; c’est ce qui donne toute l’importance à ces héros. Toute résistance se nourrissant d’espoir, l’Afrique qui a un optimisme invincible place son espoir dans quelques-uns de ses fils et filles les plus éclairés afin qu’ils illuminent le sens de sa lutte : les «hommes providentiels».

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Notes

1. Source: http://www.rfi.fr/emission/20140807-blaise-compaore-histoire-usa-pas-celle-afrique. Consulté le 05 octobre 2014. [Retour]

2. Source: http://www.lefaso.net/spip.php?article60847. Consulté le 05 octobre 2014. [Retour]

3. Source: http://www.lefaso.net/spip.php?article60847. Consulté le 05 octobre 2014. [Retour]

4. Mobutu Sese Seko, Nations Unies, 1989. [Retour]

5. Voir: http://www.washingtonpost.com/world/national-security/the-african-network/2012/06/13/gJQAmozvaV_graphic.html. Consulté le 05 octobre 2014.
http://www.sanfinna.com/?p=52649. Consulté le 18 août 2012. [Retour]

6. Comité de Défense de la Révolution [Retour]

7. Thomas Sankara (1988), Oser inventer l'avenir, La parole de Sankara (1983-1987), présenté par David Gakunzi, Pathfinder et l'Harmattan, 1988. [Retour]

8. Source: https://www.globalpolicy.org/component/content/article/211-development/52662-development-aid-to-africa-negligible-in-comparison-to-illicit-outflows-.html. Consulté le 05 octobre 2014. [Retour]

Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 21:39

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