Lundi 19 Novembre 2018

L’Afrique doit-elle compter sur des hommes providentiels?

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  • 11 Octobre, 2014
  • Écrit par  S. S. Boyena
  • Publié dans Afrique

 

Le second aspect est l’asymétrie du combat auquel se livre l’Afrique. Une asymétrie en termes d’information qui remonte jusqu’à la période de l’esclavage. Au moment où l’Afrique entrait en contact avec l’extérieur et ce jusqu’à maintenant, elle ne savait pas ce que les autres tramaient sur elle. Les rois africains ignoraient le degré d’organisation des conquérants européens ainsi que leurs intentions. Alors qu’ils croyaient signer des traités de protectorats par exemple, les Européens y voyaient simplement une astuce pour les dominer. Alors qu’ils croyaient pouvoir faire face un à un à la déferlante qui s'abattait sur eux, les conquérants savaient qu’ils n’avaient aucune chance. Si les Africains de l’époque avaient su que leur continent avait été indexé comme «ahistorique» et leurs peuples qualifiés de «sans âmes», ils auraient probablement répliqué au Congrès de Berlin par une entente de leur côté et l’histoire se serait déroulée différemment. Mais pour élaborer une stratégie, encore faut-il savoir ce à quoi on fait face!

Cela a-t-il changé de nos jours? Pas si sûr! Certes, tout est là pour être vu mais encore faut-il avoir les yeux ouverts et pointés dans la bonne direction! Dirigeants et élite dominante de l’Afrique actuelle sont exactement dans les mêmes chaussures que les rois africains qui ont fait face à l’esclavage et la colonisation. Ils manquent de stratégie parce qu’ils ne comprennent pas les enjeux. Ils ignorent que le monde des relations internationales est un monde sans pitié où c’est souvent la loi de la jungle qui l’emporte. Ils vont jusqu'à parfois nier la simple évidence que De Gaulle avait exprimée: «les États n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts».

Alors qu’eux-mêmes sont des ignorants, ils privent leurs peuples de l’accès à l’information qui leur aurait permis de comprendre. En effet, la plupart des Africains d’aujourd’hui n’ont pas accès à l’information sur ce qui se passe dans le monde, non pas parce qu’ils sont incapables de comprendre, mais parce que leur élite a renoncé à décrypter l’information pour la présenter sous un angle africain. Pour preuve, les chaînes de télévisions nationales de certains pays africains y inclus le Burkina Faso, rediffusent intégralement les informations des chaînes occidentales (CFI, TV5) comme pages internationales de leurs journaux télévisés. Pour une partie de l’élite, la référence c’est RFI, TV5, BBC et VOA. Le lion confie au chasseur le soin de raconter sa propre histoire! Est-ce un hasard si Compaoré ne s’exprime que sur ces chaînes?

Cela ne se limite pas aux médias. Les intellectuels qui sont justement censés mener la bataille idéologique réfléchissent avec le cerveau des autres; ils sont des caisses de résonance des idées extérieures; ils ont les armes retournées contre eux-mêmes.  La plupart des Africains savent donc qu’ils vont dans la mauvaise direction, qu’ils empruntent la mauvaise voie. Ils ne connaissent pas nécessairement la bonne mais quand ils voient quelqu’un qui la leur montre, ils savent alors la reconnaître. C’est ce qu’ils ont vu en Sankara, Lumumba et Nkrumah. Ils savent qu’ils ont besoin d’un leader pour les diriger dans la lutte. C’est ce qui explique leur attente de «héros».

Si cela peut bien expliquer la foi aux grands hommes, quid des autocrates qui se prennent systématiquement pour des hommes providentiels? En partie, à cause de ce qui a été évoqué ci-dessus. Puisque l’Afrique est dans une logique d’attente de «grands hommes», chaque dirigeant se prend pour tel non sans un certain narcissisme. ll suffit d’attendre un messie pour que tous se prennent pour un.

Cependant, la raison la plus probable c’est que ce soit une astuce pour justifier leur maintien au pouvoir. La plupart de ces dirigeants savent qu’ils ne sont pas exceptionnels mais selon Lapeyre, « Une fois au faîte de sa gloire, le dictateur n'a plus qu'une obsession : tenir. Loin de songer à préparer sa succession et à quitter le pouvoir, il s'engage alors dans une spirale de violence et d'aveuglement. »[1] La justification de son obsession à demeurer au pouvoir passe d’abord par une auto-déception (je suis exceptionnel et indispensable) puis ensuite par une tentative de déception des autres.

Mobutu disait en effet : « Avant moi le déluge et après moi le déluge »[2]. Est-ce pour signifier que sans lui c’est le chaos ou plutôt qu’il se soucie peu de ce qui arrivera au pays sans lui? Si c’est le premier cas, c’est avoir une courte vue que de penser que la stabilité va perdurer après sa mort s’il est la seule personne à même de l'asseoir. Si c’est le second cas, c’est faire preuve d’un égocentrisme inqualifiable que de se montrer à ce point insensible face à l’avenir de son propre peuple. Blaise Compaoré puise dans le même registre quand il avance la stabilité comme raison de son maintien au pouvoir. Et si la stabilité reposait sur le peuple entier, peut-être serait-ce la garantie qu’elle ne s’effondrera pas avec le seul «homme fort»?

Il est évident que des «hommes forts» les peuples africains n’en veulent pas. Mais qu’en est-il des «sauveurs»? Faut-il continuer à les attendre? La réponse à cette question est très délicate. Comme mentionné plus haut, le peuple africain dans sa grande majorité est un peu perdu. Il n’a pas une idée claire du chemin à emprunter pour sa renaissance. Par moment, il est conscient des sacrifices à consentir pour y arriver mais les redoute, en partie parce qu’au nom de ces sacrifice peuvent aussi se perpétuer l’obscurité et la démagogie. Il est donc normal qu’il espère un leader éclairé et intrépide, non seulement pour lui montrer le chemin mais aussi pour le conduire sur ce chemin sinueux.

En plus, ils sont nombreux pour ne pas dire tous à prétendre être ces leaders indispensables et providentiels mais très peu ont une lecture même décente de la situation africaine pour y arriver. Les doigts de la main n’ont pas la même longueur. Certains des fils et filles de l’Afrique bénéficient, dans un mélange de talents exceptionnels et de concours de circonstances, d’une clairvoyance, d’un charisme et d’une capacité de leadership sans mesure commune. Il est donc irrésistible pour l’Afrique d’espérer de tels «femmes» et «hommes».

Cependant, l’expérience a montré que les «héros» africains constituent à la fois la force et la faiblesse de l’Afrique. Il a suffi qu’on tue Sankara ou Lumumba pour jeter leurs pays respectifs dans l’obscurité pour une période indéterminée. Et si tous les Africains étaient des Sankara ou des Lumumba, il serait sûrement difficile de les tuer tous. Ce qui a été dit plus haut montre évidemment que tous ne peuvent pas être comme ces hommes. Toutefois, il y a une alternative à l’attentisme et au fatalisme qui consistent à compter uniquement sur d’autres pour réaliser les rêves communs. Il s’y cache en effet une certaine forme de renoncement, une «vie par procuration» : on souhaite voir quelque chose se réaliser en espérant que quelqu’un d’autre le réalisera.

Au lieu donc de compter sur des «hommes providentiels», on peut envisager une révolution collective, ce qui par ailleurs est un pléonasme mais cela prend tout son sens dans le contexte actuel de l’Afrique. Concrètement, cela voudra dire qu’on devra cultiver un engagement collectif, on devra faire en sorte que chaque citoyen soit un «rempart» contre l’exploitation. Que les bonnes idées ne soient plus l’apanage des «hommes providentiels» mais de tout Africain. Cela implique évidemment que chaque personne s’engage, lise, s’éduque, milite... mais ce n’est pas tout. Pour que l’objectif se réalise il faut indiscutablement de la discipline. La modestie et la patience de convaincre. La capacité d’agir ensemble. Celle de gérer les désaccords.

Cette idée se décline politiquement par la mise en oeuvre d’institutions fortement adossées au peuple et inspirées des idées collectives qui en sont les précurseurs. C’est à ces institutions que reviendrait le devoir de défendre et protéger l’Afrique contre le désordre et les prédateurs et non les «hommes providentiels». Les hommes se succéderont mais le coeur de la défense demeurera car ce sera tout le monde. C’est la meilleure garantie de stabilité qu’on puisse imaginer et c’est sur cela que l’Afrique devrait compter. Sur la culture d’un idéal commun à tous qui la conduirait vers la prospérité et la liberté dans la paix.

En définitive, l’Afrique pourra donc continuer à espérer des héros sans compter exclusivement sur eux car cette propension de l’Afrique à ne compter que sur les hommes providentiels l’expose aux dictateurs et autres «hommes forts». La jeunesse africaine devrait donc s’éduquer et se conscientiser pour se mettre à la hauteur des «héros» qu’elle attend. Il faut que la jeunesse s’apprête à devenir elle-même ceux qu’elle est en train d’attendre.  Il faut qu’elle soit et qu’elle se dise: «we are the ones we've been waiting for »[3]

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Notes

1. Lapeyre, Bénédicte (2012), 10 conseils utiles aux futurs dictateurs : bien choisir sa femme, ses amis, ses ennemis,  Paris : Saint-Simon [Retour]

2. Source: http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/072145.pdf.  Consulté le 02 octobre 2014 [Retour]

3. En anglais signifie: «nous sommes ces héros que nous attendions». Cette citation est du président américain Barack Obama. [Retour]

Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 21:39

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