Vendredi 28 Juillet 2017

L'Afrique face à ses langues 2/2

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  • 12 Décembre, 2010
  • Écrit par  P. Kondombo, S.S. Boyena, N. Yameogo
  • Publié dans Afrique

 

Langue et vie sociale, économique et  politique.

 

En  ce qui a trait à la vie politique, tout le monde déplore le dysfonctionnement de la démocratie, illustré par des scores fleuves de 80%  ou plus des voix pour le parti au pouvoir dans certains pays africains. Beaucoup d'intellectuels s'investissent dans des associations dites de la société civile pour proposer des remèdes à ce mal. Les médias étrangers et leurs gouvernements feignent de s'indigner de cette situation. Mais tous occultent la racine principale du problème: la question de la langue.

En effet, la première condition de la démocratie est la participation du peuple ou du moins de sa majorité à la vie politique. Les questions lui sont soumises pour qu'il tranche. Le problème avec cette démocratie actuelle est que la vie politique est animée presqu'exclusivement dans des langues étrangères que comprennent seulement une minorité. Tout ceci se traduit par des campagnes électorales qui ne sont suivies que par cette petite minorité.

C’est dire que la grande majorité ne participe pas vraiment au  débat politique car elle en est exclue à travers la langue. Cette grande majorité se voit imposer des systèmes politiques (la démocratie par exemple) dont elle ne comprend pas le sens profond, les subtilités et les fondements. Elle ne comprend également pas la nature des institutions mises en place pour assurer la gouvernance du pays. Elle ignore également le principal rôle et la vocation des partis politiques que l’on rencontre maintenant à chaque coin de rue de certaines capitales africaines.

Par contre, si les langues nationales étaient utilisées comme outils de communication, les citoyens pourraient mieux comprendre les concepts de démocratie parlementaire ou présidentielle ou encore le rôle d’un député, d’un ministre, du président, etc. Le peuple pourrait demander des comptes à ses élus, les sanctionner aux élections, ou même réclamer un autre système politique.

Pour ce qui est de la vie sociale, la situation est probablement plus dramatique. En fait, la majorité du peuple peut même se dire étrangère dans son propre pays. Les citoyens vivent une humiliation quotidienne du fait qu'ils parlent leurs langues et ne comprennent la langue étrangère qu'on tente de leur imposer. Imaginez qu'un burkinabè peulh (par exemple) ne peut pas se faire servir dans sa langue dans une banque, payer ses factures d'eau, d'électricité ou de téléphone, etc. ni même consulter dans sa langue dans un centre de santé, dans son propre pays.

Combien de mauvais diagnostics ont conduit au décès du patient simplement parce que l'infirmier ou le médecin ne comprenaient pas les symptômes décrits par le malade? Comment ces citoyens peuvent-ils s'épanouir ou participer à la vie économique de leurs pays? Il n'y a probablement qu'en Afrique qu'on peut rencontrer une telle absurdité. Il faut dire clairement les choses, il s'agit là d'un cas de violation de droits de l'Homme.

La situation est la suivante : une minorité (probablement moins de 10% dans plusieurs pays) considère que la majorité est analphabète, illettrée, n’est pas allée à l’école occidentale, et donc ne comprend pas grand-chose et qu’il faut amener cette majorité à leur niveau; ceci à travers des programmes d’alphabétisation, d’éducation de masse, etc.

L'aboutissement de cette logique est l'anéantissement des langues africaines et le déclin des valeurs africaines. L'ironie est que les soit-disant intellectuels et la quasi-totalité des ministres qui se succèdent dans le gouvernement sont maîtres dans l'organisation des colloques et conférences pour parler de la préservation de la culture africaine alors qu'ils sont les principaux agents de la destruction de cette culture.

Le contrôle de la pensée.

Un autre aspect non moins important est le contrôle de la pensée. La langue en est un élément clé. Tout analyste averti sait que l'Afrique Noire est probablement la seule partie du monde qui ne contrôle pas les idées qui circulent sur son territoire. Par contrôle, il ne faut pas comprendre la main mise d'un régime politique sur les mécanismes de production et de circulation des idées. Il s'agit plutôt d'une certaine autonomie dans la production des idées et du fait que les acteurs de cette production doivent être internes à la société en question.

On remarque par contre que les intellectuels, les écrivains, les journalistes se content de reprendre les analyses qui viennent d'ailleurs. Ce, d'autant plus que le système éducatif tel que décrit dans la première partie de cet article incite plus à reproduire les idées qu'à les produire. Pire, les idées auxquelles on a accès sont produites et contrôlées par les autres.

Voici un exemple qui illustre ce fait : rendez-vous sur la page Wikipedia en français consacrée au Burkina Faso. On vous apprend que le pays est aussi appelé "Burkina" et que les habitants de ce pays sont aussi appelés "burkinabè" ou "burkinabés". Or le nom du pays est bel et bien "Burkina Faso" et les habitants sont des "burkinabè" selon la terminologie officielle de l'État burkinabè.

Quand au "mooré" et au "dioula", ils  sont qualifiés de langues "locales". Nous avions tenté de modifier cette page conformément à la charte de Wikipedia qui autorise toute personne ayant un compte à proposer des modifications aux informations jugées incorrectes. Mais nos modifications ont toutes été effacées par les éditeurs de cette partie du site dont on peut aisément deviner qu'ils sont français. Plus loin, ils déclinent leur version de l'Histoire burkinabè et jettent un doute sur la paternité du Mur de Loropeni. Or nous nous disons francophones et par conséquent aussi aptes qu'eux à rédiger en Français qui plus est sur l'Histoire de notre propre pays.

Un élève burkinabè qui recherche des informations sur l'Internet tombe habituellement sur ce genre de page qu'il lira sans discernement. Cela suscitera en lui une faible estime pour son pays. Dans l'avenir, la fierté qu'il a pour son pays ne lui permettra pas de défendre ardemment ses couleurs.

En revanche, supposons que le mooré ou le dioula fussent des langues d'enseignement au Burkina Faso. Les informations rédigées sur le pays et même sur les autres pays seraient rédigées par des Burkinabè. On aurait ainsi l'occasion de transmettre aux autres la version burkinabè de l'Histoire. Les Français auront ainsi l'occasion d'apprécier le regard africain sur leur propre Histoire.

Un peuple dont on contrôle les idées est un peuple sans avenir. Il n'est plus nécessaire d'envoyer des armées sur place pour l'exploiter. On peut le convaincre à s'auto-détruire. Il est incapable de prendre la moindre initiative car les problématiques sont élaborées par d'autres à sa place. C'est probablement la raison pour laquelle, malgré les professions de foi, la question de la langue n'est toujours pas tranchée en Afrique.

Pluralité des langues maternelles.

La pluralité des langues dans les pays africains est le plus souvent évoqué pour justifier le statut-quo au profit des langues étrangères. Cet argument ne résiste pourtant pas à l'analyse.

En général dans chaque pays ou région du continent, il y a des langues dominantes, des langues largement utilisées pour le commerce ou la communication quotidienne et peuvent alors être élevées au titre de langues nationales. Ces langues peuvent être utilisées pour dispenser tous les programmes d’enseignement dans les écoles.

Elles s’imposeront naturellement avec le temps, et on peut même se retrouver avec une seule langue nationale à long terme. Certains pays comme le Mali connaissent déjà une situation similaire.

Au Mali, une bonne majorité utilise le dioula comme langue d’expression. Cependant, cette langue n’a pas la valeur qui aurait due être la sienne. Elle aurait pu naturellement être élevée au rang de langue officielle et relégué le français au rang de langue seconde. Toute l’administration malienne, les institutions, les programmes d’enseignement, etc. auraient bien pu utiliser le dioula comme langue d'opération.

Au Burkina Faso, les choses sont encore loin de cela. Trois langues ont été considérées comme langues nationales au début de la révolution burkinabè, mais la situation n’a guère évolué depuis. Ces langues auraient pourtant pu être utilisées dans l'enseignement et dans l'administration si la volonté politique s'était maintenue.

Par ailleurs, la pluralité des langues n'est pas spécifique à l'Afrique. La plupart des pays qui disposent de nos jours d'une langue unique ont simplement décidé de l'imposer un jour. Certains pays comme la Suisse ou le Canada ont plusieurs langues officielles. En Suisse, il y a des régions où les panneaux de signalisation sont affichés en 4 langues différentes (Allemand, français, anglais, romanche).

Le choix politique qui a consisté dans certains États à imposer une langue unique est tout aussi discutable que les finalités "unificatrices" qu'il est censé apporter. En fait, il s'agit d'une politique de nivellement en totale négation du droit des minorités. Mieux  que la Belgique, le Canada et la Suisse , la constitution de l'Inde reconnaît 18 langues officielles. Sur le continent Africain, l'Afrique du Sud se distingue avec 11 langues officielles. Le Kenya et la Tanzanie ont aussi en plus de l'anglais, le swahili comme langue officielle.

Dans un pays, il est tout à fait possible d'avoir des langues provinciales, régionales et nationales. Par ailleurs dans un même pays, la plupart des langues ont une même racine, si bien qu'il est possible de les fusionner en une seule langue en empruntant des mots à chacune d'elles pour enrichir la langue commune. Il est sans doute plus facile d'apprendre une langue voisine qui décrit pratiquement le même univers culturel et qui offre une possibilité d'immersion qu'une langue étrangère.

La langue comme outil d'expression du génie d'un peuple.

La langue est l'outil d'expression par excellence du génie d'un peuple, et pour reprendre la formule du Professeur G. Kiendrebéogo elle est un chémin de pensée. Le génie de tout peuple provient de ce qui lui est spécifique et inimitable. Un brillant auteur kényan, Ngugi Wa Thiong'o avait proposé dans les années 70 aux écrivains africains d'utiliser les langues africaines comme support d'expression littéraire, seule condition selon lui pour se défaire de l'idéologie coloniale. Très peu lui suivirent. Cependant, des progrès dans ce sens sont entrain d'être réalisés ça et là. L'écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop a décidé d'écrire principalement en Wolof. En effet, il est inimaginable qu'un peuple puisse exprimer son génie littéraire dans une langue autre que celle qui soit propre. Les peuples africains ne peuvent pas continuer de se contenter de démonstrations sur leur égalité avec les autres. Ils doivent la poser comme telle et lui donner un contenu réel.

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 12:04

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