Jeudi 23 Novembre 2017

Le cas du Franc CFA

Le débat sur le Franc CFA fait rage en ce moment, grâce à la mobilisation insufflée par le mouvement Urgences Panafricanistes et son leader Kemi Séba. Ce mouvement critique violemment l’existence du FCFA, perçu comme le symbole et l’outil de l'oppression coloniale française de l’Afrique. Les défenseurs du Franc CFA louent la stabilité monétaire qui résulterait de son attelage à l’Euro. Qu’est-ce que le Franc CFA? Que représente-il? Cette monnaie est-elle opportune pour l’Afrique en plein 21ème siècle?

Qu’est-ce que le Franc CFA?

La zone Franc fut créé en 1939 pour restreindre les échanges commerciaux entre les colonies françaises et le reste de l’Afrique et pour donner à la France un avantage dans l’extraction des matières premières. A la sortie de la guerre de 1939-1945, la France qui était appauvrie s’est vue contrainte de dévaluer sa monnaie, le Franc. Le Franc CFA (Franc des Colonies Françaises d'Afrique) fut ainsi créé le 26 décembre 1945 avec pour objectif d’éviter que la dévaluation du Franc d’alors ne touche les colonies. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître de nos jours, le FCFA était plus fort que le Franc Français (FF) avec un taux de change de 1 FCFA = 2 FF. 

Le FF fut multiplié par 100 en 1958; ce qui établit le taux de change à 1 FF = 50 FCFA. Le taux de change est resté ainsi jusqu’en 1994 quand le FCFA fut dévalué de 50%, établissant le taux à 1 FF = 100 FCFA. Ce taux fut conservé à la création de l’Euro et simplement converti au taux d’équivalence entre le FF et l’euro (1 € = 655.957 FCFA).

Plusieurs pays ont quitté le navire du FCFA depuis sa création, dont le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie, la Guinée, Madagascar. Ces pays ont créé leurs monnaies nationales. Deux types de FCFA circulent en Afrique, celui de l’Afrique de l’Ouest (rebaptisé Communauté Financière Africaine en 1960) et celui de l’Afrique centrale (rebaptisé Coopération Financière en Afrique Centrale). Ces deux monnaies ont une valeur égale mais sont non convertibles d’une région à l’autre. A ces deux s’ajoute le Franc comorien, qui a la même origine et est régie par des accords similaires.

L'instauration du FCFA s’est accompagnée d’accords dits de coopération entre la France et les pays qui l’utilisent. La convertibilité de la monnaie en Franc puis en Euro, à parité fixe, est garantie par la France. En contrepartie, les pays africains sont tenus de déposer une grande proportion de leurs réserves de change dans des comptes du trésor public français connus sous le nom de «comptes d’opérations». De plus, il y a le principe de libre transférabilité entre la France et la zone franc.

La monnaie du CFA est imprimée et battue en France. Le coût étant facturé aux pays africains qui l’utilisent comme monnaie. La France siège au conseil de gouverneurs des deux Banques Centrales africaines (BCEAO et BEAC, pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale respectivement). Puisqu’aucune décision importante ne peut être prise au sein de ces instances qu’à l’unanimité des membres, la France dispose de facto d’un droit de veto. De plus, les pays africains doivent respecter des critères strictes en terme de déficit budgétaire.

Quel est l’impact du FCFA sur l’économie des pays de la zone franc?

Les critiques sur le FCFA sont de deux ordres: économique et politique. Avant d’aborder ces questions en profondeur, il y a lieu de rappeler ici les principaux mécanismes du FCFA:

  • Les États membres de la zone Franc, à travers leurs banques centrales, doivent posséder auprès du Trésor français un stock de réserves de change équivalent à au moins 20% de la quantité de monnaie émise par les banques centrales africaines.
  • Les États membres doivent déposer auprès du Trésor français 50% de leurs réserves de change pour l’Afrique de l’Ouest et 65% pour l’Afrique Centrale, ceci servant à assurer entre autres le maintien des 20% de réserves mentionnés ci-haut et à garantir la convertibilité illimitée du FCFA.
  • Les critères de convergence monétaire restreignent l’inflation cible à 2% en Afrique de l’Ouest et 3% en Afrique centrale. En rappel, l’inflation est l’ajustement en hausse du coût des biens et services d’une année à l’autre.
  • Trois des 13 administrateurs de la BEAC sont français (deux sur 16 pour la BCEAO). Bien que la France n’ait pas un droit de veto en théorie, les décisions importantes sont tout de même prises à l’unanimité, ce qui lui confère de facto ce droit de veto.
  • La parité entre FCFA et euro est fixe et la convertibilité garantie par le trésor public français.

La conséquence de la parité entre l’euro et le CFA est une forte valeur du CFA par rapport aux autres monnaies, ce qui rend les exportations africaines peu compétitives. Le FCFA opère comme un frein à l’exportation et un encouragement à l’importation. Cela contribue à rendre déficitaire la balance des paiements et donc à réduire les réserves de change disponibles.

Pour comprendre comment les réserves de change se constituent, lorsqu’un pays comme le Burkina Faso vend du coton à la Chine, il ne reçoit pas directement des FCFA mais des devises comme le dollars ou l’euro. Lorsqu’il achète des habits à la Chine, il doit lui verser ces mêmes devises. On voit donc que si le Burkina Faso achète plus qu’il ne vend, c’est comme s’il devait expédier plus de devises qu’il n’en reçoit.

Même si en théorie, la France s’est engagée à permettre aux pays africains d’avoir des comptes d’opérations déficitaires, la rare fois dans l’histoire où cela s’est vraiment produit, elle a imposé unilatéralement une dévaluation du FCFA de 50% aux pays africains (en 1994). Cela lui a permis de renflouer son trésor en réserves de change, qui de nos jours tournent autour de 100% de l’émission monétaire de la zone CFA, au lieu des 20% minimalement prévues dans les accords.

L’absurdité du système CFA c’est qu’il provoque une baisse continue des réserves de change, puisque cette monnaie décourage les exportations en raison de la forte valeur de l’euro à laquelle elle est arrimée, jusqu’à un seuil insupportable par la France et survient alors la dévaluation. Elle décourage aussi la production locale puisqu’elle est arrimée à la monnaie de pays fortement industrialisés desquels l’on peut importer à un coût parfois plus avantageux que les produits locaux. Étant plus forte que celle du Maroc ou de la Chine par exemple, les pays de la zone Franc ont tendance à importer de ces pays plus qu’à développer une industrie locale.

Il faut noter aussi que les réserves de change excédentaires auprès du Trésor français sont rémunérées à hauteur d’à peine 0.3% de taux d’intérêt alors que les prêts contractés par les pays africains auprès des institutions internationales sont remboursés à un taux plus élevé.

En toute rigueur, même si le FCFA n’était pas garanti par le trésor français, il aurait fallu que les pays africains immobilisent des réserves de change pour assurer la valeur de leur monnaie vis-à-vis des autres monnaies. La monnaie fonctionne selon la loi de l’offre et de la demande. Quand la valeur de la monnaie diminue, on vend ces réserves pour «racheter» sa propre monnaie afin de faire remonter sa valeur, et vice versa.

De cela découlent deux constats: primo, les pays africains auraient pu se passer de la France et garantir eux-même la valeur de leurs monnaies. Secondo, la France n’assume pratiquement aucun risque puisqu'elle exige des réserves de change qui en pratique ne baissent jamais sous le seuil minimal. C’est comme si elle jouait le rôle d’intermédiaire: elle prend les sous des Africains pour faire leur marcher à leur place et s’assure qu’elle n’achète jamais plus que pour l’argent qu’elle a reçu.

Aussi, le problème avec le système CFA c’est que les réserves de change immobilisées excèdent ce qui est strictement nécessaire pour garantir la valeur d’une monnaie. Les pays de la zone Franc auraient pu non seulement utiliser une partie de ces réserves immobilisées, mais aussi investir ces réserves à un taux nettement plus avantageux sur les marchés financiers internationaux.

Quel bénéfice la France tire-t-elle du système? Elle se sert des réserves de change pour financer sa propre dette, en proportion, certes petite (0.5%)[1], mais cela est énorme pour les économies africaines plus petites en taille. Mais le bénéfice du FCFA pour la France va au-delà des comptes d’opérations. C’est plutôt le rapport de domination, qui augmente son prestige sur la scène internationale, et le lien étroit entre les économies de la zone Franc et celle de la France qui constituent sa principale motivation. Ainsi, plus de la moitié du système bancaire de l’UEMOA est-elle sous contrôle de Banques Françaises. La main-mise sur l’économie de la zone CFA par des entreprises françaises est facilitée par ce contrôle du circuit monétaire au détriment des initiatives locales.

L’arrimage à l’euro rend toute politique monétaire très limitée. Et là encore, l'obsession avec le contrôle de l’inflation interdit presque toute politique qui puisse encourager la croissance. Ceci est une question technique mais en substance, les pays africains de la zone Franc n’ont pas de marge de manœuvre pour stimuler la croissance.

L’illustration de cette problématique est l’absence de liquidité au sein de la zone franc. Le ratio dette/PIB est d’environ 25% en Afrique de l’Ouest et 13% en Afrique centrale (zone franc), contre 60% en moyenne dans toute l’Afrique, 150% en Afrique du Sud et 100% en Europe[2]. Le décorticage de ce fait est simple: tout jeune qui veut lancer une affaire, créer une entreprise, a du mal à obtenir un financement dans la zone franc. Cette situation constitue donc un frein à l’industrialisation et au développement tout court.

Le Franc CFA présente-il des avantages?

Les défenseurs du FCFA ont du mal à sortir le moindre argument autre que le maintien du statu quo et la peur de l’initiative pour justifier leur position. Le seul argument valide est la stabilité monétaire assurée par le CFA. Cela aurait pour conséquence d’attirer les investisseurs dans la zone CFA. Cependant, on ne peut démontrer qu’il y ait plus d’investissements dans cette zone que dans des pays à économies similaires comme le Ghana ou la Mauritanie. Aussi, la libre convertibilité de la monnaie permet une fuite des capitaux. Les entreprises européennes peuvent extraire autant de profits que possible et les rapatrier sans aucun frein.  La conséquence est qu’on assiste à des investissements du type prédateur plutôt que bénéficiaire aux pays de la zone Franc.

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Notes

1. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01391233/document [Retour]

2. http://roape.net/2017/05/18/cfa-franc-french-monetary-imperialism-africa/ [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 22 Octobre 2017 12:44

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