Jeudi 23 Novembre 2017

Le cas du Franc CFA

Aussi, le mérite de la stabilité monétaire est exagéré. Bien sûr que la fragilité des systèmes politiques peut en théorie déstabiliser les monnaies et provoquer des inflations terribles.  Mais ces cas sont extrêmement rares au point qu’il faille se demander pourquoi ce qui n’arrive pas ailleurs arriverait dans les pays de la zone Franc.  On agite le spectre du chaos monétaire pour effrayer. Selon l’économiste Bruno Pinel,  la notion de stabilité «donne trop souvent l'impression de servir à apporter de la respectabilité à une politique monétaire en réalité trop restrictive et servant principalement les intérêts bien compris des groupes européens – en particulier français – intervenant dans les pays membres de ces zones monétaires et de leurs élites rentières.»[1]

En réalité les enjeux de la stabilité monétaire se posent en termes d’inflation contre croissance. Si la fluctuation monétaire permet de générer plus de croissance que l’inflation, ceci est bénéfique. La hantise anti-inflation et sans préoccupation pour la croissance est donc mal fondée. L’une des conséquences du CFA est l’absence de politique monétaire d’encouragement de la croissance.

Le deuxième avantage souvent mentionné est l’intégration monétaire à l’intérieur des zones concernées (position récemment tenue par le franco-béninois Lionel Zinsou). Toutefois, on peut sursauter à l’évocation d’un tel argument car ceux qui militent contre le CFA n’appellent pas à une dissolution des zones monétaires. Pourquoi les pays africains ne contrôleraient pas leurs monnaies tout en conservant une monnaie commune? L’euro est une monnaie commune mais il n’est tout de même pas fabriqué en Chine ou en Inde.

L’aspect politique et stratégique du FCFA

Plus qu’économique, la question du FCFA est aussi une question politique. Cette monnaie encastre la dépendance des pays africains vis-à-vis d’une puissance coloniale. Sans indépendance, les pays africains peuvent-ils défendre leurs intérêts qui, qu’on le veuille ou non, seront parfois en compétition avec les intérêts français?

Est-il acceptable que près 60 ans après les dites indépendances, un certain nombre de pays africains ne maîtrisent toujours pas les outils dont ils peuvent se servir pour forger leur destin? Ceux qui redoutent les risques d’instabilités qui résulteraient d’une autonomie africaine dans la gestion de la monnaie doivent réaliser que ces risques font partie intégrante d’un processus d’apprentissage que l’on ne peut reporter indéfiniment.

Le Franc CFA est un cas unique au monde. Beaucoup d’autres pays y compris africains gèrent leur propre monnaie et la plupart ne s’en sortent pas mal. Cela voudrait-il dire que dans le monde entier, seul un petit nombre d’Africains sont incapables de gérer leur propre monnaie? On voit le caractère infantilisant (pour ne pas dire raciste ou complexé) d’un tel argument.

La garantie par la France de la convertibilité du FCFA n’est nullement une aubaine dans la mesure où des pays comme l’Inde, le Nigeria, la Thaïlande, le Rwanda, le Botswana, etc. ont des monnaies non directement convertibles mais représentent des modèles de puissances économiques émergentes.

La France est à mesure de garantir la convertibilité du FCFA parce que les économies des zones Franc ne représentent qu’une infime proportion de sa propre économie (7% en 2014) pour une population 2.5 plus grande. De cela transparaît la seconde absurdité du système FCFA. Il n’est viable que si les pays africains sont pauvres. On se demande comment certains leaders africains peuvent défendre avec bec et ongle ce système tout en décrétant que leurs pays sont devenus «émergents».

L’actualité de la lutte contre le CFA

L’actualité de la lutte contre le FCFA est marquée par une mobilisation sans pareil de l’opinion publique africaine, menée par Kémi Séba, un béninois qui possède aussi la nationalité française et qui s’était installé au Sénégal il y a quelques années. Kémi Séba avait quitté la France pour échapper au harcèlement que les autorité françaises lui faisait subir dans sa lutte pour l’éveil de la conscience des Noirs.

Récemment, il a été expulsé par le Sénégal vers la France, une véritable humiliation pour toute l’Afrique, du fait qu’un Africain ait été expulsé par un pays africain vers la France, pays que ce dernier a précisément quitté par attachement à l’Afrique. On se demande comment des dirigeants africains peuvent être aussi attachés à une monnaie au passé (d’aucuns disent au présent) colonial. Toute accointance avec les autorités françaises mise à part, il se pourrait que le Sénégal soit intéressé au maintien du CFA en raison du fait qu’il héberge la BCEAO. Le président Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire a aussi défendu le FCFA, probablement parce qu’elle est la puissance économique dominante de la zone CFA en Afrique de l’Ouest. Toutes ces raisons sont difficilement justifiables dans la mesure où le Sénégal peut héberger la future Banque Centrale indépendante et la Côte d’ivoire continuer de jouer le même rôle si son économie le permet.

Dans une tentative de dénigrer le messager pour mieux tuer le message, une certaine entreprise d’intoxication essaie de faire passer Kémi Séba pour un raciste noir qui flirterait avec l'extrême droite française (aussi incongrue que cela puisse paraître). D’autres remettent en cause sa stratégie de combat. Des Africains se sont mêlés à la danse du dénigrement. A ce propos, Jean-Baptiste Natama rappelle que «Partout où l’homme noir s’est levé pour défendre ses droits ou intérêts, il y a toujours eu d’autres Noirs pour le combattre». En effet, vouloir que tout militant soit parfait ou qu’il ait exactement la même compréhension ou le même talent d’euphémisme avant de se joindre à son combat, c’est renoncer à toute idée de combat collectif. Il faut simplement observer que la mobilisation de Kémi Séba a permis de ramener en première ligne le débat sur la question du CFA. Des économistes ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps sans être véritablement écoutés.

Bien qu’on affirme que la France ne tire aucun intérêt du maintien du FCFA, on perçoit paradoxalement ceux qui critiquent le FCFA comme des anti-français. En toute logique, on n’a pas besoin d’être anti-français pour vouloir d’une monnaie africaine autonome. Une fois convaincu des effets néfastes du FCFA sur le développement des zones concernées, on ne peut que vouloir y remédier, surtout si on tient l’avenir de ces pays à cœur. Être pro-africain est donc amplement suffisant pour souhaiter une alternative au FCFA. Une minute de retard sur le chemin de la prospérité est simplement inacceptable.

Conclusion

De cette analyse, il découle que le Franc CFA est un cas unique au monde: des pays soit disant indépendants qui continuent d’utiliser une monnaie contrôlée par l’ancienne puissance coloniale. Une monnaie à parité fixe avec celle d’une zone économique dont le poids est astronomique devant la sienne. Alors que la monnaie doit refléter la situation économique d’une zone, les principes de fonctionnement du FCFA sont totalement découplés des priorités de la zone franc. Les économistes sont presque unanimes, en dehors du petit nombre qui défend les intérêts de la France, que le FCFA est un frein au développement de l’Afrique.

Plus qu’économique, la monnaie présente aussi un enjeu de souveraineté. L’histoire du monde entier nous enseigne que tous les pays qui ont pris leur indépendance politique ont aussi pris leur indépendance monétaire à l’exception de ceux de la zone Franc (supposant qu’ils soient indépendants). 

Ce qui est intrigant, c’est le silence de la plupart des chefs d’État africains de la zone concernée sur la question. A l’exception de Déby, Kaboré, Ouattara et Sall qui ont fait connaître leur position, tous les autres sont restés silencieux. Soit ils ont peur de la France et ça voudrait dire qu’ils cachent à leurs peuples qu’ils ne sont pas indépendants, soit ils ont peur de la réaction de leurs peuples s’ils tiennent une position impopulaire. Dans tous les cas, cela est inquiétant pour les Africains de la zone concernée car ils doivent se demander à qui leurs leaders doivent leurs loyautés. Quoiqu’on dise, le peuple a toujours le dernier mot, tel que l’a montré le peuple burkinabè lors de l’insurrection populaire de 2014. Un Chef d’État qui est adossé à son peuple est plus tranquille que celui qui veut plaire à un commanditaire étranger car celui-ci n’hésitera pas à le lâcher au moindre détour du vent.

Des arguments en faveurs du FCFA sont quasi inexistants. Stabilité et intégration peuvent être assurées dans le cadre d’une monnaie indépendante. Du coup tout argument en faveur du FCFA est aussi un argument à son encontre. Deux voies s’offrent aux pays de la zone Franc pour résoudre la question du CFA. Ils peuvent rapatrier leurs réserves de change à Dakar et Yaoundé et prendre le contrôle total de leurs monnaies, en rendant son taux de change variable (ou même fixe s’ils le veulent). Ils peuvent aussi s’impliquer dans la création des monnaies communes au sein de leurs sous-région respectives (CEDEAO et CEMAC).

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Notes

1. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01391233/document [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 22 Octobre 2017 12:44

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