Samedi 23 Septembre 2017

Notre avenir est et sera urbain en Afrique comme au Burkina Faso : 1ère partie

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  • 19 Janvier, 2010
  • Écrit par  Namalgbzanga
  • Publié dans Afrique

 Lorsqu’on aborde la question du «développement» de l’Afrique, les concepts, les idées – pour ne pas dire les idéologies – foisonnent ; en particulier pour ce qui concerne le fait urbain. La question de la croissance et de la gestion des villes africaines n'est généralement abordée que sous un angle exclusivement dramatique. Les images que l'on projette sur ces villes illustrent très souvent des scènes de désordre ou de chaos [1]. Urbanisation sauvage, bidonvilles, criminalité dans les villes, incivisme des populations, immondices des ordures ménagères, etc. telles sont les expressions qui reviennent le plus souvent dans les écrits.

Vue partielle de Ouagadougou

Les techniciens et édiles municipaux ne sont pas non plus épargnés. Ils sont aussi sur la ligne de mire de la critique car dit-on, ils sont soit corrompus, soit incompétents ou simplement irresponsables. Rarement la gestion des cités d’Afrique est examinée à travers une analyse rétrospective pour situer l’action publique dans son contexte et comprendre ainsi la logique, les intérêts et les mécanismes qui ont sous-tendu son évolution jusqu’à nos jours. D’où viennent ces courants de pensées ? Comment sont–ils mis en œuvre ? Quelle est la réalité de la ville africaine ? Un changement de perspective est-il possible ? Voici les questions auxquelles cet article tentera d’apporter des éléments de réponses.

L’origine de la ville : une arnaque de l’histoire

Les fausses idées ont la vie dure. En effet, une certaine  interprétation de l'Histoire voudrait qu’il n’y ait jamais eu de villes en Afrique avant le contact du continent avec les colons occidentaux. Pire, la ville aurait pris naissance en Europe (Grèce). De telles constructions historiques sont encore enseignées dans toutes les écoles et universités occidentales et même africaines.  Pourtant, cette arnaque de l’histoire ne résiste pas à l'épreuve des faits.

En effet, l’Histoire nous révèle que la pyramide a degrés de calcaire blanc est l’œuvre d’un Africain de la vallé du Nil : le grand savant, architecte, médecin et vizir du pharaon, Imothep. Construite vers 2630-2611 avant l'ère Chrétienne, cette pyramide a degrés est la première construction monumentale en pierre taillée dans l'histoire scientifique et culturelle de l'humanité (T. OBENGA, 1990) [2]. Aujourd'hui encore, savants et spécialistes de la construction restent mystifiés par la prouesse dont ont fait preuve les bâtisseurs africains de la grande pyramide de Khoufou (Cheops). 2 300 000 pierres dont chacune pèse en moyenne deux tonnes et demie ont été utilisées pour l'édification de cette œuvre gigantesque.

En dehors de la pyramide, nombreuses sont les formes architecturales comme la colonne, la voûte, inventées par les Africains de l'époque pharaonique. Mieux, "le génie grec ne semble pas non plus avoir eu la primeur de l'urbanisme.  Dès -1895, sous le règne de Sesostris II, nous avons une agglomération comme Kahoun entourée d'une enceinte rectangulaire. La ville comporte à la fois des habitations et des édifices administratifs. (...) Chaque maison occupe une superficie au sol de 100 à 125 m2 et comporte une dizaine de pièces de plain-pied. (...) Les rues sont pourvues en leurs centres d'une rigole pour l'évacuation des eaux." (G. MOKHTAR, 1987) [3].

Il est donc évident qu'au moment  ou les Africains de la vallée du Nil construisaient leurs temples, leurs pyramides, leurs cités, l'Europe (à commencer par la Grèce et la Rome) était dans la nuit, semi-barbare et réfractaire à la science. Cheikh Anta DIOP (1981) [4], démontre avec preuves à  l'appui comment l'Égypte antique a initié et fécondé l'Europe aux techniques de constructions. Cette partie cachée de l’histoire des villes de l'Afrique ancienne mériterait une investigation poussée par les Africains eux-mêmes. Les découvertes historiques qui en sortiraient ne feront qu’enrichir et valoriser l’apport considérable de l’Afrique à la formation des premiers établissements humains.La Pyramide de Khoufou et le Sphynx

Face à ces faits, les contempteurs de cette lecture de l'Histoire ne peuvent que se réfugier derrière des définitions équivoques de la ville. Pourtant, il est difficile et souvent hasardeux de donner une définition objective et universelle du concept de ville. Elles sont différemment appréciées selon les civilisations qui les ont vu naître. Ainsi, Francois YATTA (2006) [5] distingue-t-il par exemple quelques critères non exclusifs, souvent utilisés dans la définition d'une ville. Il s'agit de la morphologie (densité, superficie, présence d'équipements structurants, etc.), la fonction (économique, administrative ou politique) ou même la taille et le poids démographique.

Quoi qu'il en soit, les villes à travers les âges ont toujours été des lieux d'affirmation du pouvoir et aussi de la puissance administrative. Cela rime avec une capacité de l'autorité à organiser l'espace pour qu'il réponde à une fonction bien précise. Deux implications en résultent : d'abord le développement d'une division du travail au sein de la société et aussi et surtout, une maîtrise de la science relative aux techniques de construction (architecture, ingénierie).

Le poids de l’ordre urbain colonial : un passé lourd de conséquence sur les politiques urbaines du continent

Si l'on quitte le registre de l'Afrique ancienne, le passé encore récent nous informe sur l’existence et la magnificence des villes africaines au moment de la pénétration occidentale sur le continent. De nombreux écrits et témoignages de voyageurs arabes, hollandais et même français [6] existent à ce propos.

En Afrique centrale, concernant le royaume Lovango, Dapper (explorateur Hollandais) [7] décrivait sa capitale comme suit : "à peu près de la longueur de (la ville de) Rouen, mais les  bâtiments ne s'y touchent pas (...) Elle a de grandes rues et d'autres transversantes que les habitants ont grand soin de tenir nettes. Il y a devant les maisons de grandes allées de palmiers, de bananiers, de bakoves. Les maisons sont longues. Le toit est soutenu par des colonnes (...). Il y a dans chaque maison deux à trois chambres séparées de même qu'en Europe. Celle où ils gardent leur argent a ordinairement une porte de derrière et est fermée par un cadenas. Ils se gardent les uns aux autres une grande fidélité et se secourent promptement au besoin."

Dans la partie ouest de l'Afrique, on assiste à une forte éclosion urbaine dans le sahel. Des voyageurs arabes comme El Bekri, visitant l’intérieur du continent rapportent que certaines d’entre elles étaient des capitales de royaumes. On pourrait citer par exemple, l’empire du Ghana, l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le Moogho (Gao, Tombouctou, Djenné, Niani, Ouagadougou). Des villes comme Kano étaient fortement peuplées et constituaient l’une des plus grandes Cités-États haoussas.

Les villes d’Afrique noire du XVIIIième siècle étaient des plaques tournantes de l’expression politique, commerciale, et intellectuelle. Les rois et princes avaient une forte emprise sur les différentes communautés qui habitaient leurs villes. Les palais constituaient des symboles forts de leur  puissance politique. Quant aux agents économiques, ils tiraient leur autorité des marchés populaires ou à défaut, dans les habitations des commerçants comme à  Djenné. Selon "La gestion de l’espace urbain n’est pas contrôlée par une autorité centrale mais dépend de différents groupes qui produisent des formes d’occupation de l’espace remarquable aussi bien dans les villes que dans les villages" [8].

Il apparaît clairement que les cités d’Afrique noire, moteurs de développement de grands royaumes et empires, avaient déjà leurs modes de représentations spatiales. De plus, ces cités étaient gouvernées par des autorités locales jouissant de réels pouvoirs locaux, autonomes de la tutelle centrale. La révolution économique et industrielle du XIXième siècle a contraint les puissances industrielles européennes à rechercher de nouveaux marchés et surtout des matières premières. L’Afrique se prêtait bien à cette nouvelle exigence et la colonisation trouvera alors une justification. Suite aux contacts des puissances colonisatrices avec l’Afrique, deux ordres urbains majeurs se produisirent.

Le premier ordre urbain concerne la désorganisation géographique du réseau urbain existant. Les villes précédemment décrites ont donc malheureusement été razziées, détruites par l'agresseur qui, a décidé de s’installer pour son bonheur et non pour celui des africains en dépit des arguments civilisationnistes avancés. Les villes de l’intérieur ont été détruites ou ont connu un déclin progressif au profit de nouvelles villes-comptoirs aux abords des fleuves ou sur les côtes de l’atlantique. Dakar, Saint Louis, Accra, Porto Novo, Lagos, etc. Autant de villes qui ont connu une nouvelle forme d'organisation et de gestion grâce à l'économie de traite mise en place.

Le deuxième ordre urbain se trouve être l’ensemble des changements radicaux qui ont été institués dans la pensée, la pratique et l’exercice de l’administration des villes. En effet, gérer l’espace urbain n’était plus le propre de groupes locaux précédemment bien structurés et organisés mais relevait de la puissance coloniale. Chaque puissance coloniale a chacun en ce qui le concerne appliqué sur son pré-carré, des modèles de formation et d’administration de la ville. Dès lors, les politiques urbaines de l’époque ne ciblaient ni un développement local, ni une valorisation du savoir faire africain en matière de gestion des terroirs. Bien au contraire, à cette forme africaine de gestion urbaine existante se substitue un modèle d’obédience colonial coupé des pratiques locales.

De nouvelles politiques foncières et fiscales ont fait leurs apparitions. Le droit coutumier qualifié de traditionnel donc, d’anti-développement fut écarté au profit d’un droit supposé positif de gestion foncière. Au nom du nouveau régime domanial et de celui de la propriété foncière, les Africains sont mis en demeure d'immatriculer et de transformer leurs terres conformément à des cahiers de charges imposés par l'occupant. Pour les contrevenants, leurs terres sont purement et simplement déclarées vacantes et sans maîtres. Pourtant, nous savons que toute terre même dans la brousse ou dans la forêt africaine a un occupant, un propriétaire : le chef de terre ou Tengsoaba chez les Mossés par exemple.

L’application de cette politique foncière imposait par là même un projet de société d'un type nouveau dont les Africains n’ont pas été invités pour discuter de sa conception. Ces derniers devaient alors quitter une société dans laquelle la terre est perçue comme un bien commun (pour sa valeur d’usage), pour assimiler une société dite moderne qui prône la terre comme un bien privé et aliénable. Beaucoup d'Africains furent ainsi dépossédés de leurs terres au profit de l'Administration coloniale.

Concernant la question de la politique fiscale, elle est une émanation de la nouvelle société dans laquelle la terre est perçue comme un bien privé. Cette société a ses exigences dont la plus astreignante devient le paiement de l’impôt. Sous la colonisation, les villes se résumaient à deux aires biens distinctes. Une partie bien aménagée selon les standards européens dans laquelle résident les colons et quelques serviteurs africains de l'administration coloniale. Ces derniers avaient peu de devoirs (ne payaient pas d’impôt) et beaucoup de droits (accès aux services urbains).

Une autre partie de la ville se découvre à la lisière de la ville officielle et est dépourvue de services urbains de base. Dans cette partie de la ville se rencontrent les populations africaines devant faire face à beaucoup de devoirs et peu de droits (Elong MBASSI, 2001) [9]. La force et la brutalité furent utilisées pour contraindre les Africains à des niveaux très élevés de prélèvements fiscaux dont ils ne bénéficiaient d’aucune retombée. Les mémoires sont encore vivaces parmi les citadins actuels ayant vécu cette période.

 

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Dernière modification le Samedi, 13 Juin 2015 21:58

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