Samedi 23 Septembre 2017

Notre avenir est et sera urbain en Afrique comme au Burkina Faso : 1ère partie

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  • 19 Janvier, 2010
  • Écrit par  Namalgbzanga
  • Publié dans Afrique

 

Après les indépendances, les nouveaux cadres africains semblent avoir perpétué les pratiques des colons. Ces derniers ont navigué entre héritage et mimétisme des pratiques coloniales. Formés à l’école du colon pour la plupart, l’effort d’adaptation, de conceptualisation ou de création d’un modèle urbain à partir des modèles africains antérieurs à l'arrivée des colons, n’a pas été la donne à leurs yeux.

Bien au contraire, les schémas et modèles de développement urbain du colonisateur ont été poursuivis et renforcés, aidés en cela par l’assistance technique étrangère (Jean Baptiste N. WAGO, 1997) [10]. Cet héritage colonial, le modèle de développement urbain décrit plus haut et l’assistanat technique vont ensemble conduire les Africains à tourner radicalement le dos à leurs valeurs, voire, à douter de leurs capacités intellectuelles et laborieuses.

La spoliation des citadins africains s’est donc poursuivie jusqu’à nos jours. Beaucoup dans nos villes continuent aujourd’hui de questionner l’utilité de la fiscalité et surtout des lois foncières qui excluent plus de 90% des citadins de la sécurité foncière. Les élites africaines et leurs assistants techniques ont continué à importer des modèles et des schémas de développement conçus et/ou imposés de l’extérieur. S’en est suivi un long et douloureux exercice de la gestion urbaine et municipale mise à mal par la forte croissance urbaine.

Ces concepts et outils ont fortement évolués dans le temps si bien que Richard STREN [11] parle d’une évolution du vocabulaire urbain. Les temps forts de cette évolution pourraient se résumer comme suit : le terme d’«administration urbaine» a marqué les années 60. Les villes étaient administrées par l’occupant. Ce dernier sous le prétexte de la mise en valeur des terres urbaines, a pris le soin de mettre en place une économie de traite qui consiste essentiellement à tirer de l'Afrique toutes les matières premières dont il avait besoin.

Toutes les infrastructures routières et ferroviaires mises en place répondaient au souci de l'entreposage et du transport des matières premières vers les côtes pour leur transfert final vers l'Europe. C’est également à ce moment qu’un modèle urbain ségrégationniste a été mise en place. Au centre, une trame urbaine répondant aux standards européens pour les colons. À la périphérie, un habitat précaire pour les Africains. Cet ordre urbain s’est poursuivi et n’a quasiment pas changé jusqu'à nos jours.

Tissu urbain sur une colline de  Kigali

Au tournant des années 70, la théorie du biais urbain de professeur Lipton [12] a fortement marquée les esprits des acteurs du développement urbain en Afrique. Pour ce dernier, les pays africains investissaient beaucoup d’argent dans les villes considérées moins productives que les zones rurales. D’où l’exode rural aggravant les conditions de vie en ville. Comme réponse, il fallait planifier les villes afin de lutter contre l’urbanisation c’est à dire, faire en sorte qu’il y ait moins de gens dans les villes. A la fin de la décennie 70, le bilan restera mitigé. L'exode rural difficile à contenir, entraînait une forte demande de logements que les pouvoirs publics n'arrivaient pas à satisfaire. Malgré les règles et normes urbanistiques mises en place, les villes ont continué à croître en dehors des périmètres urbains par le fait des populations elles-mêmes.

A la suite de l’échec du "containment" de la croissance urbaine, le concept de «la gestion urbaine» fut désormais consacré à la question urbaine au milieu des années 80. Un acteur de poids fait alors son apparition dans le financement des villes : la Banque Mondiale (BM).  Elle insuffla l'émergence de l’urbanisme d’opérations grâce à des projets du type Sites and Services dont l'objectif était de construire des logements pour accueillir l’installation des migrants en ville.  Cette intrusion de la Banque Mondiale n’était pas innocente. En filigrane, elle a contribué a introduire “le marché” dans la gestion de la ville. La ville a un coût et il faut que ceux et celles qui veulent y vivre acceptent cette donne. Le résultat fut décevant. D’abord l’offre de logement proposée par les opérations de la BM satisfaisait à peine 10% de la demande de logement urbain.

Ensuite, les moins nantis financièrement ont été exclus de ce “marché” foncier et immobilier car ne remplissant pas les conditions financières exigées pour bénéficier des logements ou des parcelles assainies proposées. C'est ainsi que ceux qui désriraient s'installer en ville ont pris eux mêmes l'initiative de produire leurs propres logements, l'État n'arrivant pas à anticiper l'aménagement de l'espace pour leur accueil et leur installation. Les migrants ont alors continué à s'installer à la lisière des nouveaux quartiers contribuant ainsi à l’étalement urbain et/ou au développement de quartiers d'habitats spontanés ou bidonvilles sous le regard médusé des autorités. Aujourd'hui encore pour la plupart des villes africaines, c'est le mode de production dominant de l'espace. 60 à 70% des citadins actuels en Afrique, habitent dans des bidonvilles ou habitats précaires.

Après cet épisode, des mesures d’ordre institutionnel ont fait leurs apparitions dans la décennie 90 (Fisette, 2003) [13] dans la gestion des cités africaines. Toujours sous l’impulsion de la Banque Mondiale qui a découvert entre temps que les villes africaines sont productives, on entreprend de soutenir la productivité des villes en Afrique. L’accent fut porté sur l’arrangement institutionnel. Mais en toile de fond, c’est l’intervention du secteur privé qui est recherchée.

D’où la privatisation des services urbains comme la fourniture de l'eau et de l'électricité et la gestion des ordures ménagères. Le secteur privé africain étant quasiment inexistant à l'époque  cette privatisation a simplement consisté en une dilapidation du patrimoine industriel africain au profit des multinationales occidentales. C’est aussi à cette période que les politiques de décentralisation furent mises en place. Pour les bailleurs de fonds rebaptisés partenaires techniques et financiers, cette décentralisation découlait d’un certain manque d’efficacité dans la gestion centralisée des finances publiques  par les États durant plus de trois décennies.

Il fallait alors trouver le moyen de contourner l'État pour travailler directement au niveau local avec de nouveaux acteurs : les collectivités locales. Ainsi, la décennie 90 fut une décennie institutionnelle en Afrique avec la production de textes d’orientation sur la décentralisation, des codes généraux des collectivités locales, des lois communales etc. Sur le terrain, la réalité est toute autre. D’une part, cette décentralisation intervient dans un contexte de rareté des ressources des États placés sous la tutelle des institutions de Breton Woods par l’application des Programmes d'Ajustements Structurels (P.A.S.).

D'où le fait que les États aient décidé de transférer leurs responsabilités. Ce transfert de responsabilité peut prendre la forme d'un transfert de certaines compétences exercées auparavant par l'État central (délégation), ou se traduire par la reconnaissance à la collectivité territoriale d'une compétence générale (dévolution), à l'exclusion d'un nombre limité de domaines (affaires étrangères, sécurité publique, gestion macro-économique ...) aux collectivités locales dans la gestion des affaires locales sans leur transférer les ressources (financières et humaines). D'autre part, l'avènement de la décentralisation semble se décliner comme un rendez-vous manqué. Effectivement, la plupart  des politiques de décentralisation ont été élaborées par/ou avec l’appui des experts des pays donateurs (encore une conditionnalité).

Mais ces experts étaient plus enclins à proposer des modèles de décentralisation de chez eux, qu’ils connaissent le mieux. Ainsi voit-on les collectivités locales en Afrique se doter d’un organe délibérant constitué majoritairement et/ou exclusivement d’élus issus des partis politiques. Or le niveau local en Afrique est le lieu d’expression de plusieurs sources de légitimité se côtoyant et régissant la vie des habitants. On y rencontre au moins deux sources de légitimité : la légitimité portée par le pouvoir de l’État et celle portée par le pouvoir traditionnel et coutumier. Les processus de décentralisation actuels privilégient la légitimité de l'État alors qu’il n’est pas sûr que les habitants de ces villes s’y reconnaissent forcément et/ou exclusivement. Ces derniers se réfèrent très souvent aux autorités coutumières et traditionnelles qui gèrent le foncier et la justice au niveau local en Afrique Noire.

Une fois de plus, tout un pan des acteurs locaux est officiellement écarté de la gestion des affaires urbaines. Exception faite de l'Afrique du Sud, du Ghana et de l'Ouganda qui ont reconnu les pouvoirs traditionnels dans leurs constitutions et politiques de décentralisation. On assiste aussi à un certain double langage des bailleurs de fonds. Curieusement, ces derniers découvrent l’absence de l’État au niveau local. Cette absence est marquée par la faiblesse ou la quasi inexistence des services déconcentrés de l'État au niveau local suite à une forte réduction du dispositif administratif de l’État. Ainsi, les mêmes qui financent la décentralisation au niveau local, financent-ils aussi les politiques sectorielles de l’État au niveau national.

Au terme de cette analyse rétrospective, trois enseignements majeurs méritent d’être mis en exergue. Premièrement, le poids de l’héritage colonial en matière de production et de gestion des cités d’Afrique Noire continue de peser lourdement sur la gestion des villes africaines. Deuxièmement, toutes les idées, outils et méthodes proposés jusque là sont le fait d’acteurs extérieurs et non le fait des Africains eux-mêmes. Et enfin, bien que le vocabulaire évolue dans le temps, le problème de fond, c’est-à-dire la question du financement durable du développement des villes africaines demeure entière. Il devient alors utile de rechercher d’autres types de réponses pour faire face au financement de la croissance urbaine en Afrique. Et cela ne pourrait se faire sans une rupture totale avec la pensée dominante. Donc un changement radical de perspective.

1. Changer de perspective nécessite l’acceptation que la ville n'est pas née en Occident, qu'il a existé et qu'il existe toujours de grands centres urbains en Afrique fonctionnant avec une logique culturelle complètement différente des villes occidentales.

2. Il faut accepter aussi  l'idée que l’urbanisation est incontournable dans le monde et en Afrique en particulier. En effet, les projections démographiques laissent croire que 711 millions d’habitants peupleront l’Afrique de l’ouest d’ici 2050 (UNFPA, 2009). Cette croissance démographique s’accompagnera d’une forte croissance urbaine (entre 4 % et 7% par an) qui, reste l’une des plus fortes comparativement aux autres régions du monde. Elle connaîtra aussi une forte éclosion de villes moyennes. Le nombre de villes qui était de 600 en 1960, est passé à 2 500 en 1990. En 2020, la région comptera 6 000 villes et 300 d’entre elles auront plus de 100 000 habitants (COUR, 1998) [14]. En d’autres termes, il faudra que les gouvernements de cette partie de l'Afrique se préparent à accueillir dans les villes, plus de la population actuelle de l’Afrique de l’ouest.

Cela est une bonne nouvelle car la forte concentration humaine est aussi un facteur de croissance de l'activité économique : le secteur des services se développe et il s'en suit une augmentation de la consommation interne, moteur de développement. Du reste, les villes deviennent des lieux de production de richesses et sont directement responsables d'au moins les 2/3 du PIB national dès que le taux d'urbanisation dépasse 30 % (Banque Mondiale, 1990).

3.    Les villes actuelles et à venir sont et seront constituées de jeunes. Plus de la moitié des Africains ont et auront moins de 20 ans d’ici à l’horizon 2030. Ainsi, la charge du développement des villes reposera sur moins de la moitié de leurs populations (en terme de contribuables aux finances des villes). Il y a  donc urgence à  trouver des réponses en terme d’emplois et de perspectives à “l’armée” de jeunes des villes africaines. Faire en sorte que les jeunes puissent rêver et construire leur bonheur sur le continent et non risquer leur vie pour traverser le détroit de Gilbratar à la recherche d'un bonheur imaginaire en occident.

4.    Inventer de nouveaux outils. Les outils et réponses occidentaux pour la gestion des villes africaines ont montré leurs limites pour ne pas parler d’échec. Si les villes occidentales connaissent une certaine stagnation de leur croissance urbaine, les villes africaines elles, ont leur population qui double tous les dix ou quinze ans. Utiliser les outils urbanistiques du Nord pour l’appliquer aux villes africaines conduira inéluctablement à des situations ingérables. Les Africains sont donc mis en demeure d’inventer leur propres outils et normes urbanistiques pour gérer leurs villes. La formation ici est incontournable. A ce propos, il faudra former plus de gestionnaires urbains (urbaniste, architectes, ingénieurs urbains, etc.) en Afrique et pour les Africains.

5.    Accepter le génie et le savoir faire des populations urbaines africaines en matiere de production de l'espace. Les citadins savent mieux faire que l’État en matière de construction de logement pour le plus grand nombre. Dans la mesure ou une forte proportion des populations urbaines des villes est  démunie, les États devraient se fixer des perspectives et des normes urbanistiques qui soient adaptées à a la situation du plus grand nombre et non le contraire. Dans toute les régions du monde, les gens se payent la ville qu'ils peuvent. Il faudra donc accompagner la dynamique populaire tout en essayant de l'améliorer et non la combattre surtout quand on a pas les moyens de sa politique. La reforme des textes sur le foncier urbain s'avère utile et nécessaire pour éviter toute exclusion des moins nantis financièrement pour l'accès aux fonciers  et logements urbains. Dès lors, une reconnaissance de la diversité des marchés et acteurs fonciers est de mise.

6.    Trouver une alternative endogène crédible et viable au financement durable de la ville africaine. L’accès aux sources de financements extérieurs obéit souvent à des logiques et conditionnalités échappant parfois aux collectivités locales et aux États centraux.  Même si les ressources extérieures demeureront encore la principale source de financement de la croissance urbaine africaine au moins à court terme, il n’en demeure pas moins que leur mécanisme d’accès ainsi que de mise en œuvre ne sont pas facilement maîtrisable et ils responsabilisent moins les responsables et élus locaux. Il y a donc nécessité pour les Africains de redécouvrir les vertus du prélèvement fiscal au niveau local à partir du moment où il est reconnu que les villes africaines sont productives. Bien évidemment, les personnes en charge de la gestion des finances locales devraient être irréprochables en matière de transparence et de qualité de mise en oeuvre de la dépense publique locale.

En guise de conclusion partielle, ceux/celles qui avancent que l’Afrique est et restera un continent rural ont encore une vue exotique de notre continent. La dynamique urbaine est en marche inexorablement et d’ici une vingtaine d’années, un Africain sur deux vivra en ville. Ces villes représenteront un vaste marché de consommateurs de biens et services comme dans toutes les autres régions du monde. Au lieu que chaque pays africain pris individuellement cherche à commercer avec l’occident, nous ferrions mieux de reconquérir ce vaste marché que représentent les villes africaines. Elles offrent et offriront des perspectives économiques et financières bien plus intéressantes que le traditionnel rôle de pourvoyeurs de matières premières que jouent l’Afrique et ses villes. Il y a donc une rupture à faire. Et pour y arriver, il faudra que les Africains prennent le leadership sur une gestion responsable et assumée de leurs villes.

Dans notre prochaine livraison (deuxième et dernière partie de cet article) nous procéderons à une mise en situation de cette analyse à partir du cas du Burkina Faso.


[1] Jeune Afrique, Numéro 2551 du 29 Novembre au 05 Décembre 2009.

[2] Theophile OBENGA, La philisophie africaine de la periode pharaonique 2780-330 avant notre ère, L'Harmattan, Paris, 1990, 569p.

[3] Comité scientifique international pour la rédaction d'une histoire générale de l'Afrique, Histoire Générale de l'Afrique vol. II : Afrique ancienne, Édition abrégée, Présence Africaine/Edicef/Unesco, 1987, Paris, 560p.

[4] Cheikh Anta DIOP, Civilisation ou barbarie, Anthropologie sans complaisance, Présence Africaine, Paris, 1981, 521p.

[5] François Paul YATTA, Villes et développement économique en Afrique, une approche par les comptes economiques locaux, Collection villes, Paris, 2006, 313 p.

[6] Cf. Description du légendaire palais du royaume de Zimbabwe par Nicolas Sanson d'Abbeville in l'Afrique en plusieurs cartes nouvelles et exactes, Paris, 1656, cité par JP OMOTUNDE, La traite négrière européenne: Vérité et Mensonges, Editions MENAIBUC, Paris, 2004, 171p.

[7] Cf. O. DAPPER, Description de l'Afrique, Amsterdam cité par JP Omotundé, Les Racines Aficaines de la civilisation Européenne, Édition MENAIBUC, Paris, 256p.

[8] J. POINSOT, A. SINOU, J. STERNEDEL, Les villes d’Afrique noire : politiques et opérations d’urbanisme et d’habitat entre 1950 et 1960 Ministère de la coopération et du développement, La documentation française, Paris, 1989, p20, 346p.

[9] Jean-Pierre ELONG M’BASSI, Les défis urbains et l’impact de la globalisation dans le contexte africain, PDM, Cotonou, 18p, 2001. Lors du séminaire sur la gestion urbaine et municipale en Afrique, Dakar, Sénégal, du 15 au 26 octobre 2001.

[10] Jean-Baptiste N. WAGO, L’afrique face à son destin, l’Harmatan, Paris, 1997, 206p.

[11] Richard STREN, professeur, Directeur du centre d’études urbaines et communautaires de l’université de Toronto, Canada, auteur de l’article : La gouvernance dans le développement urbain, bulletin Ville en développement, mars 2005 Num: 67-68.

[12] Michael LIPTON, Why Poor People Stay Poor: Urban Bias and World Development, Harvard University Press, 1st Edition, March 1977.

[13] Jacques FISETTE, in : François Charbonneau, Paul Lewis, Claude Manzagol, Villes moyennes et mondialisation : Renouvellement de l’analyse et des stratégies, Trames, Université de Montréal, 2003,334p.

[14] Les données chiffrées de ce paragraphe sont tirées du document suivant : Sous la Direction de Jean Marie COUR, preparing for the future – a vision of west africa in the year 2020, West Africa Long-Term Perspective Study, CSAO/OCDE, Paris, 1998, 160p


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Dernière modification le Samedi, 13 Juin 2015 21:58

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