Dimanche 20 Mai 2018

Tout dans la colonisation a-t-il été mauvais?

Dans son fameux discours de Ouagadougou, le président français Emmanuel Macron n’a pas manqué de ressasser la vieille perspective européenne, et française en particulier, sur l’histoire africaine.  Parlant de l’histoire entre l’Afrique et l’Europe, il a déclaré: «Il y a eu des combats, il y a eu des fautes et des crimes, il y a eu des grandes choses et des histoires heureuses.». Autrement dit, la colonisation a aussi eu des aspects positifs (grandes choses, histoires heureuses). Ce révisionnisme a bien entendu été contré dans certains écrits, dont la nôtre.

Toutefois, à la lueur de cette nouvelle convocation de l’Histoire, des Africains dont nos lecteurs se posent la question: «tout dans la colonisation a-t-il été mauvais?». Le simple fait de se poser cette question est la preuve si besoin en est que les Africains ont presque tous évolué dans un système éducatif dont la genèse remonte à la colonisation, et qui a été peu réformé depuis le «faux» départ du colonisateur. À longueur de journée, les enseignants d'école primaire, de lycée et d’université nourrissent les jeunes esprits de préjugés sur la culture et l’histoire de l’Afrique. Ils ne présentent rien de positif que ce qui vient de l'Occident. Les médias, les religions d’origine étrangère et les références sociales renforcent ces préjugés. Alors se pose-t-on la question, «tout dans la colonisation a-t-il été mauvais?». Puisque c’est apparemment par la colonisation que le «positif» est venu remplacer «l’obscur».

Il n’y a pas de question tabou. «Sukre la bângre», dit-on en mooré (demander c'est connaître). Essayons d’y répondre. Ceux qui parlent d’aspects positifs de la colonisation s’appuient sur un certain nombre de faits. On circule à vélo à Ouagadougou, vole en avion entre Dakar et Accra, téléphone sans fil entre Douala et Pretoria. On utilise la pénicilline pour soigner des infections, des pompes mécaniques pour tirer l’eau des profondeurs du sol, des barrages pour retenir l’eau et abreuver les animaux. On a le chemin de fer entre Abidjan et Ouagadougou, la route goudronnée entre Nairobi et Dar es Salam, des bateaux qui naviguent entre les différents ports de l’Afrique. Vous l’aurez deviné: il s’agit d’utiliser le progrès des sciences et techniques en Afrique, résultat du contact avec le monde extérieur, pour justifier la colonisation comme un mal nécessaire, le mal par qui un bien est aussi venu.

Toutefois, ceci relève d’une erreur de formulation de la problématique. Pourfendre la colonisation, ce n’est pas défendre l’isolement de l’Afrique. Quand deux peuples se rencontrent, il y a surement des échanges qui peuvent bénéficier à l’un ou l’autre. Toutefois, toute chose positive qui peut avoir résulté du contact entre deux peuples peut très bien se produire sans que l'un ne décide que l'autre est inférieur et doit être dominé et exploité.

Quand on parle de sciences et techniques, il faut savoir que tous les peuples du monde ont contribué au progrès du savoir de l’humanité. Par exemple, l'Europe a bénéficié du savoir de l'Afrique, notamment la Nubie et l'Égypte antique, ainsi que celui du monde arabe, de l’empire perse et de la Chine, avant de contribuer à l’avancée de ces disciplines.  Savez-vous que le théorème dit de Pythagore a été transmis à la Grèce antique par l’Afrique? Le nombre pi qui est l’un des nombres les plus importants en mathématiques a aussi été découvert en Égypte antique. La poudre à canon, le papier, et l’imprimerie sont toutes des inventions chinoises, introduites plus tard en Europe. Cette dernière a-t-elle été colonisée pour que cet échange de savoir se produise?

Les Européens eux-mêmes avait été coupés du savoir de la Grèce antique de la même manière que les Africains ont été coupés du savoir de l’Égypte antique. Il a fallu que les Arabes le leur transmettent de la même façon qu’il a fallu que les Européens transmettent aux Africains le savoir de leurs ancêtres.

Dans la même ligne d’idée, on peut noter qu’au Japon, on circule à vélo, vole en avion, fabrique des télés, etc. alors que ce pays n’a pas été colonisé. Tout près de nous, l’Ethiopie n’a pas été colonisé mais il est en avance sur beaucoup de pays africains ayant été colonisés, sur les plans technologique et économique. On peut donc très bien échanger du savoir sans que ce ne soit dans le cadre d’un joug colonial.

Deuxièmement, on confond parfois le niveau de connaissance du monde environnant et la culture à proprement parler. On a tendance à croire que l’Afrique rurale qui, parfois baigne encore dans une certaine forme d’ignorance, est représentative de ce que serait l’Afrique sans colonisation. Pourtant quand on examine la culture africaine (comme les autres d’ailleurs), il faut savoir extirper ce qui relève de la (mé)connaissance des lois de la nature, du reste - notamment le système de valeurs. En outre, il faut noter que certains défauts actuels de l’Afrique (désorganisation du système de valeurs par exemple, cupidité, corruption) sont le résultat de la colonisation et non un héritage de sa culture originelle.

On pense aussi que l’évolution des moeurs, depuis les années 1900 à nos jours, jugée positive, est le résultat de la colonisation. Il faut noter à ce propos que même l’Occident a notablement évolué depuis les années 1900 à nos jours (droits des femmes par exemple, sur lesquels l'Occident était en réalité en retard par rapport à l'Afrique). Donc, l’Afrique aurait évolué sur bien de plans et se serait peut-être remise en question de façon plus saine si elle n’avait pas été colonisée et sa culture brutalement interrompue. Une fois de plus, les exemples du Japon et, de la Chine dans une certaine mesure, sont illustratifs.

Il faut aussi rappeler que la colonisation n’avait pas pour objectif de propager le savoir. Et l’Afrique a été le plus laissée pour compte en raison des préjugés racistes vis-à-vis des Noirs. En rappel, le taux de scolarisation au Burkina Faso en 1960 était de 0.02% ou encore 2 enfants sur 10 000. L’objectif était de façonner des intermédiaires à leur images pour mieux asservir les autres et non de disséminer la connaissance.

Enfin, cette question occulte ce que fut la colonisation. On la présente, amnésie africaine aidant, comme une balade amicale des Européens en Afrique pour organiser l’administration, transmettre le savoir, construire des infrastructures. Rien n’est moins vrai. Les quelques banales réalisations d’infrastructures ont été faites dans un but précis: non pas pour servir les Africains mais pour faciliter l’extraction des richesses et leurs rapatriements vers l’Europe. L’administration a été mise en place, non pas pour aider les Africains à gérer leur vivre-ensemble mais pour assoir la domination européenne. Ce qui est en procès ici, ce ne sont pas les incidences marginales de la chose, c’est l’objectif premier de ce que fut la colonisation sans même parler du colonialisme, son sous-bassement idéologique.

Dans son ouvrage «Discours sur le colonialisme», Aimé Césaire démonte les prétendus aspects positifs de la colonisation en nous rappelant qu’ «Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, …, le vol, le viol, …, le mépris, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission».

Il continue: «A mon tour de poser une équation: colonisation = chosification. J’entends la tempête. On me parle de progrès, de «réalisations», de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, ...On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer... Moi je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme». En claire, l’homme africain par le biais de la colonisation, a été chosifié donc déshumanisé. Il a été dépossédé du fait de l’aliénation mentale et intellectuelle qui a accompagné l’entreprise de colonisation. Cette aliénation persiste de nos jours et le simple fait que des Africains s’interrogent encore sur les supposés aspects positifs de la colonisation en est une preuve.

La réalité de la colonisation ne se limite pas à ces envolées lyriques d’Aimé Césaire. Écoutons les témoignages des acteurs de terrain de la colonisation française, reproduits par Césaire dans le même ouvrage. Colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie: « pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes.» Comte d’Herisson: «Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis.» Saint-Arnaud: «on ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres».

Les massacres coloniaux et les crimes de toute sorte sont sorties de la mémoire africaine, parce que l’école a été mise en place par ceux-là mêmes qui ont commis ces crimes et parce que ceux qui ont pris la relève n’ont fait que perpétuer la même logique coloniale. L’imagerie négative du colonisé, le Noir en particulier, par ailleurs toujours alimentée par des idées telles que celles véhiculées par le discours de Macron, est transmise par cette élite colonisée aux jeunes qui trouvent alors plus naturel de blâmer leurs propres «frères» pour leurs malheurs plutôt que la cause lointaine.

Bien entendu la situation n’est pas aussi claire, car des Africains complices il y en a plein, comme il y en a eu au moment des guerres coloniales d’ailleurs. Mais ceux-ci sont-ils des victimes d’un système qui les dépasse ou en sont-ils responsables? Il faut toujours regarder la main qui tire les ficelles plutôt que les marionnettes qui bougent. Le système qui élimine les Africains engagés pour le bonheur de leurs peuples et fait la promotion des médiocres qui jouent son jeu est le véritable responsable des malheurs de l’Afrique.

Pour comprendre ce qui fut le colonialisme, écoutons Renan, un soi-disant humaniste français, cité par Césaire: «Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi.» C’est pour atteindre cet objectif de domination et d’asservissement des peuples colonisés que l’État coloniale fut mis en place. Aujourd’hui encore, l’héritage de cet État colonial existe toujours à travers les administrations de la plupart des pays africains soi-disant indépendants. Ces pays sont dépourvus de leurs souverainetés, vidés de leur sens de nation, et ne sont pas des acteurs pleins de la scène mondiale. Sans la colonisation, sans le partage du gâteau africain à la conférence de Berlin en 1885, peut-être que le visage politique de l’Afrique serait différent de nos jours. Qui sait si les grands ensembles, les grands royaumes et empires du continent, s’ils n’avaient pas été stoppés brutalement, n’auraient pas pu se transformer en puissants États africains?  

Il faut noter en outre que le colonialisme n’avait pas forcément l’intention de donner à l’Afrique le visage qu’elle a aujourd’hui. Les astuces et la bravoure des Africains, les maladies tropicales (paludisme par exemple), ainsi que les circonstances historiques (guerre de 1939-1945, montée du communisme, etc.) ont été déterminants dans l’issue de la colonisation. En réalité, les colons avaient plus pour objectif de s'établir et occuper les territoires africains, comme ce fut le cas en Afrique du Sud ou en Algérie. Les Africains auraient pu être exterminés, laissant juste une petite population contrôlable comme les amérindiens d’Amérique ou les aborigènes de l’Océanie (Australie, Nouvelle Zélande, Papouasie).

Curieusement, ceux qui parlent d’aspects positifs de la colonisation sont saisis d’amnésie quand ils évoquent la guerre de 1939-1945. On oublie que cette guerre européenne, abusivement appelée mondiale, a alimenté le progrès des sciences et techniques. Des progrès notables dans le domaine de la télécommunication, des transports, de l’industrie, etc. furent notés pendant celle-ci. L’invention de l’énergie nucléaire, des avions à réaction, de la médecine chimique, en sont des exemples. Cependant, personne n’évoque les aspects positifs du nazisme. 

Par ailleurs, ils oublient que le nazisme n’est rien d’autre qu’une application à un peuple européen, de ce que l’Europe a appliqué aux autres peuples. A ce propos, Césaire nous rappelle, parlant de l’Européen bien pensant, qu'«Au fond ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusque là que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique».

Que l’on cite en exemple les infirmeries des «pères blancs» qui ont aidé à soigner des malades comme des preuves d’un aspect positif de la colonisation est trompeur. On peut ignorer un instant que ces infirmeries furent des pièges tendus pour convertir les Africains au Christianisme, et admettre que certains de ces infirmiers y furent par compassion. Cela ne dédouane pas le colonialisme. En effet, même dans le système le plus cruel l’humanité trouvera toujours une porte par laquelle glisser, mais le procès que l’on fait, c’est celui du système global dans lequel ces quelques rares actions ont pu avoir lieu. Une fois de plus, ces actions auraient pu avoir lieu sans la violence généralisée qui est venue avec.

Parlant de ceux qui sont dupés par ce révisionnisme, Césaire disait: «La malédiction la plus commune en la matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.»  Emmanuel Macron est-il dupe de bonne foi ou acteur de premier plan de l’hypocrisie habile? Telle est la question. Sur la colonisation, pour répéter Césaire, «L’Europe est moralement, spirituellement indéfendable». Moins elle cessera de se défendre, mieux elle convaincra qu’elle aura évolué.

Quant aux Africains qui sont dupes, on ne leur dira jamais assez: «un peuple qui néglige son histoire est un peuple condamné à la revivre». L’esclavage récent des Noirs en Libye en est une illustration parfaite.

Dernière modification le Samedi, 16 Décembre 2017 14:31

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