Jeudi 23 Novembre 2017

Gouverner par le Silence: une Leçon à Tirer pour Roch Marc Christian Kabore

 

Les raisons ne manquent pas pour expliquer le mutisme de Blaise Compaoré durant son règne. Pour les uns, il manque de curiosité intellectuelle et idéologique. L’homme n’avait pas la même brillance intellectuelle que son frère et ami Thomas Sankara qui lui, était en parfaite symbiose avec l’art oratoire. Pour les autres, c’est sa nature réservée et introvertie qui faisait qu’il s’exprimait peu en public. Sa parole était rare pour les Burkinabè au point que certains considéraient cela comme la manifestation de son mépris envers son peuple. Quoi qu’il en soit, Blaise Compaoré a toujours œuvré pour éviter au maximum les longs et fréquents exercices de communication avec son peuple. En 27 ans de pouvoir, on peut compter sur le bout des doigts le nombre d’interviews qu’il a eu à accorder à la presse écrite ou aux radios nationales. C’est à croire que le silence était devenu pour lui un outil de gouvernance par défaut.

Pourtant, tout leader d’un pays démocratique, cristallise en lui les espoirs, les rêves et le désir de grandeur de son peuple et par conséquent, est tenu de communiquer régulièrement avec ce dernier dans le souci de rendre compte et de prévenir les crises. Dans les démocraties contemporaines, les présidents et leurs partis politiques sont parfois les moteurs et les régulateurs de la vie politique nationale. À ce titre, les crises deviennent des opportunités à saisir pour mieux communiquer avec leurs peuples sur la vision qu’ils ont de leur devenir et surtout, comment ils comptent les conduire vers des sorties de crises ou vers la terre promise du bonheur national.

Pour Blaise Compaoré, c’était tout le contraire. À chaque crise, il s’enfermait davantage dans le silence pour laisser pourrir la situation… On pourrait penser que ce choix est lié au fait que l’ex président du Faso ne voulait pas faire ombrage à ses premiers ministres. Toutefois, certaines crises le concernaient directement ou indirectement et nécessitaient une communication effective et constante de sa part envers le peuple. Par exemple, suite à l’assassinat de Norbert Zongo, il ne s’est exprimé que quand la situation était au bord du précipice et ce malgré le fait que sa garde rapprochée et son propre petit frère avaient été mis en cause. Aussi, durant les mutineries de 2011, il a fallu que la grogne gagne plusieurs casernes du pays avant que le président ne sorte de son silence. Pour ce qui est de la révision de l’article 37 de la constitution devant lui permettre de briguer un troisième mandat, il ne s’est exprimé que tardivement sur des chaines étrangères pour communiquer avec son peuple.

C’est à croire qu’à chaque crise, l’instauration de la chienlit était devenue un objectif politique impératif à atteindre à court ou moyen terme, pour en tirer un dividende politique majeur sur le long terme: gagner du temps pour survivre politiquement. Cette stratégie du silence combinée à la terreur qu’il avait érigée en mode de gouvernance marchait parfaitement dans les années 1990 et 2000. Les Burkinabè durant cette période sont restés silencieux parce que intimement convaincus que leur silence protégerait leur travail, leur bien-être et celui de leurs familles. Pour certains, le silence était même une assurance vie… Cela a fonctionné jusqu’à ce que de jeunes insurgés se demandent si le silence serait l’héritage qu’ils laisseraient à leurs enfants. La suite, on la connait.

En réalité, l’un des plus grands désastres que le régime Compaoré a provoqué sur le peuple burkinabè, ce n'est pas seulement la «mort du Burkindlim» mais c'est le forgeage d'un peuple inerte et silencieux, jusque dans la vie professionnelle et sociale. Les Burkinabè souffrent dans leur ensemble d’un déficit de communication et il est évident que sans communication, même les collaborations les plus élémentaires de la vie sociale sont impossibles, à plus forte raison celles qui doivent mobiliser des gens d’horizons divers qui ne se connaissent même pas. Ceux qui ont l’occasion de comparer le comportement social des Burkinabè à celui des autres pays, remarquent toujours ce silence parfois lourd et étrange chez les Burkinabè surtout au niveau de l’élite et des intellectuels. Un silence que l’on peut prêter à une modestie légendaire mais qui, pourrait aussi tirer sa source dans le climat de peur et de terreur instauré par Blaise Compaoré.

Roch Marc Christian Kaboré qui a été élu haut les mains dès le premier tour de l’élection présidentielle, possède toutes les cartes en main pour marquer une rupture définitive avec les méthodes de Blaise Compaoré en matière de communication. Pourtant, son attitude sur les récents évènements au Burkina Faso semble indiquer qu’il n’est pas prêt à opérer cette rupture. Il s’est brièvement exprimé sur la question des Kogolwéogo et des incendies dans les marchés populaires. Durant l’attaque terroriste de splendide hôtel, le président et tout son gouvernement, se sont complètement effacés pour que le vide laissé soit comblé par l’ambassadeur de France en poste au Burkina Faso. Sur l’annulation des mandats d’arrêts contre Blaise Compaoré et Guillaume Soro, et sur les libertés provisoires accordées aux personnes suspectées de complicité dans la tentative de putch du Gal. Diendéré, le président Kaboré ne semble pas rassurer son peuple. Quant à la recrudescence des actes de protestations ou d’incivisme à travers tout le pays, Kosyam est toujours silencieux.

Pourtant, dans ce tournant décisif de l’histoire politique de notre pays, la voix du président Kaboré devrait être celle qui réunit les Burkinabè, celle qui pansent les plaies et qui renforce la solidité de la cohésion sociale. Il est bien vrai que le silence, c’est aussi l’expression de la vertu qu'ont les grands hommes d'État. Dans certaines situations de crise, ces derniers prennent parfois le recul nécessaire pour mieux apprécier tous les contours des problèmes avant de se prononcer ou d'agir. Toutefois, dans la situation actuelle du Burkina Faso, il est grand temps pour le président Kaboré  de monter au créneau pour prouver qu’il sait où est-ce qu’il veut conduire le peuple burkinabè. Son rôle en tant que président c'est aussi d'être le porte-étendard du pays, de projeter la fierté et de façonner l'esprit national.

Pour ce faire, il lui appartient de trouver les voies et moyens pour gouverner par l’image et la parole et communiquer directement et régulièrement  avec les Burkinabè, par-dessus les intérêts corporatistes, les partis politiques ou même l’Assemblée Nationale. C’est seulement cet exercice qui lui permettra de mieux expliquer ses choix politiques, de justifier ses décisions sur les questions brulantes de l’heure et surtout de rester à l’écoute sur les préoccupations du Burkinabè de la rue ou des villages. La presse écrite nationale et les radios FM locales lui seront d’un appui incontournable dans cette entreprise de communication avec son peuple. Un peuple qui aujourd’hui, a soif d’information sur son avenir et ne se contentera plus de discours solennels prononcés de temps à autre à la Radio-Télévision Burkinabè (RTB). Donc, Monsieur le président, une seule leçon demeure: se terrer dans le silence ne fait pas disparaitre une crise. Il faut mieux communiquer avec votre peuple ou périr (politiquement)!!!

Dernière modification le Mercredi, 24 Mai 2017 11:08

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