Jeudi 23 Novembre 2017

Pourquoi certaines idées de Malcolm X sont-elles toujours d’actualité pour les Africains?

S’il n’avait pas été brutalement assassiné, s’il était toujours en vie, Malcolm X aurait eu 92 ans en ce mois de mai 2017. Il est incontestablement l’un des grands activistes américains de sa génération dans la lutte pour les droits civiques et politiques des Noirs Américains. Au sein de l’establishment américain, Malcolm X a toujours été présenté sans nuance, comme quelqu’un de violent, par opposition à Martin Luther King qui lui, prônait la non-violence. Quel était la véritable teneur de son message?

Malcolm X s’est investi au prix de sa vie, dans le combat contre le racisme envers les Noirs. Ce racisme, produit de l’idéologie de la suprématie blanche, avait fait des Noirs Américains des citoyens de seconde zone. La liberté, l’égalité, et la justice leur était refusé ou du moins, s’appliquaient à eux de manière arbitraire… À travers sa première organisation ‘’La Nation de l’Islam’’, Malcolm X a marqué les cœurs et les esprits de ses concitoyens de l’époque. Placé dans son contexte historique, certaines de ses idées qui étaient considérées comme radicales, trouveraient encore aujourd’hui un écho favorable auprès d’une certaine jeunesse africaine.

La première de ces idées, c’est l’estime de soi qui pour lui, doit naître de la fierté d’être Noir, laquelle fierté devrait découler de la découverte de la riche culture du peuple noir. C’est pour se reconnecter avec son passé qu'il a choisi de renoncer à son nom de naissance (Little) parce que c'était un nom d'esclave. Il a choisi X, pour mieux énoncer qu'il a été coupé de son passé et que les Noirs américains étaient dans une crise d'identité. À propos de cette crise identitaire, il disait: “A race of people is like an individual man; until it uses its own talent, takes pride in its own history, expresses its own culture, affirms its own selfhood, it can never fulfill itself.”[1] Ainsi expliquait-il aux Noirs Américains que sans estime de soi, ils ne pourraient rien accomplir de grand pour eux-mêmes et pour leur communauté. Pour Malcolm X, la fierté d’être un Noir ne devrait pas être une affirmation stérile. Elle devrait plutôt être consciente et active pour faire du Noir Américain un sujet à part entière et non un objet (de l’homme blanc).

Ce message de Malcolm X est toujours d’une actualité déconcertante dans la mesure où beaucoup d’entre nous individuellement ou collectivement, ont perdu (à jamais??…) cette estime de soi. On rencontre dans nos associations, dans nos ministères, nos partis politiques, etc., des hommes et des femmes africains qui n’ont rien d’africain excepté la couleur de leur peau. Ils ne croient pas en l’utilité de la culture africaine qu’ils rejettent en bloc pour embrasser d’autres cultures, jugées plus évoluées, plus modernes. De ce fait, tout ce qui vient de chez eux, est taxé de mauvais, de traditionnel, d’archaïque. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de nos décideurs africains à quelque niveau que ce soit, soient simplement des personnes déboussolées par le complexe d’infériorité car vivant dans une réalité d’aliénation mentale et culturelle. C’est en vain qu’on attendra d’eux, de la créativité, de l’innovation, de l’originalité pour répondre aux besoins de leurs communautés, de leurs peuples.

La seconde idée chère à Malcolm X, c’était l’indépendance économique des Noirs Américains. Il avait vite compris que sans pouvoir économique, les droits civiques et politiques que les Noirs réclamaient, n’auraient pas un réel pouvoir de transformation de la réalité socio-économique des Noirs Américains. Pour lui, ‘’the black man should have a hand in controlling the economy of the so called negro community. He should develop the type of knowledge to enable him to own and operate the businesses and thereby be able to create employment for his own people, for his own kind.’’ [2] C’est pour cette raison qu’il demandait aux Noirs de l’époque de mieux s’organiser entre eux pour la création d’entreprises afin que l’argent des leurs circule d’abord au sein de la communauté. Le slogan qu’il avait d'ailleurs lancé à ce propos était : ‘’Buy Black’’. Un message poignant que les révolutionnaires burkinabè avaient repris à leur compte dans le slogan ‘’produisons et consommons burkinabè’’.

De nos jours au niveau individuel, nous dilapidons de l’argent pour l’achat du luxe d’ailleurs au lieu d’investir au sein de nos différentes communautés pour créer de la richesse locale. Madame préfèrerait une robe de mariage qui vient de Paris et Monsieur un costume qui vient d’Italie au lieu de coudre tous les deux leurs habits de mariage chez le talentueux styliste modéliste du quartier. Au niveau national et continental, toutes les économies africaines sont extraverties surtout les pays ayant en partage le FCFA. Le commerce intra africain est très faible ce qui fait que l’on s’appauvrit chaque année un peu plus. Sans ambitions pour une indépendance économique réelle, nos États végéteront toujours dans la mentalité d’assisté faisant croire à leurs peuples qu’ils sont pauvres...

Une autre idée de Malcolm X qui résonne encore pour les Africains de notre époque, c’est l’idée de l’union. Après sa séparation avec la Nation de l’Islam, après avoir entrepris une tournée mondiale, la pensée de Malcolm X a évolué pour embrasser une vision plus globale. Ainsi voit-on son combat évoluer de la question raciale à celle des droits humains, de l’anti-impérialisme. Il explique alors que la question raciale n’est pas seulement une question américaine. C’est aussi une lutte connectée à celle contre l’impérialisme, une lutte des opprimés contre les oppresseurs, une lutte des exploités contre les exploiteurs. Pour gagner cette lutte, Malcolm X entrevoyait l’union entre Noirs pour lutter contre un ennemi commun incontournable. Il disait à juste titre que les Noirs ne pourront pas s’unir avec d’autres peuples pour défendre leurs intérêts s’il n’y avait pas au préalable une union entre Noirs.

Que gagne chacun des 54 pays africains au sein du système des Nations Unies? Imaginons l’Organisation des Nations Unies avec une seule voix africaine; le monde changerait à jamais. Au niveau personnel et individuel, nous peinons dans l’action collective, la co-création. Combien de jeunes professionnels s’associent pour créer des entreprises, ou écrire des articles ou des livres? On se nuit collectivement par notre incapacité à surpasser nos égos, pour coproduire et faire partir de quelque chose de plus grand et de plus durable que nos propres personnes.

En définitive, malgré les nombreuses décennies qui se sont écoulées depuis la disparition de Malcolm X, son combat pour la liberté, l’égalité et la justice demeure toujours d’actualité pour les Africains. Sans estime de soi, sans pouvoir économique, sans union de l’Afrique, nous Africains n’arriverons pas à jouir individuellement et collectivement de notre liberté, et nous souffrirons toujours du complexe d’infériorité devant les autres peuples de la terre.


Dernière modification le Mercredi, 24 Mai 2017 23:51

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