Samedi 23 Septembre 2017

Que Font Les Armées Américaines Et Françaises Sur Le Sol « Libre » Du Burkina Faso?

Il n’y a plus de doute possible. Les armées américaines et françaises ont une présence effective sur le sol burkinabè. MaliJet[1]. parle de la prédisposition au pays des hommes intègres, de forces spéciales de l’armée française, prêtes à agir à tout moment. Le journal Le Monde va plus loin en révélant qu’environ 220 soldats[2] français sont stationnés au Burkina Faso. Le journal Jeune Afrique[3] explique à son tour que ces hommes des opérations spéciales françaises sont des instructeurs, des pilotes, des mécaniciens et des soldats d’élites, tous présents au Burkina Faso depuis deux ans. Le Washington Post[4] signale de son côté la présence à l’aéroport de Ouagadougou d’un personnel de l’armée américaine travaillant pour le compte d’une opération de surveillance du nom de code de « Creek Sand ». Le Journal Libération confirme cela de manière ironique en affirmant que « sur l’aéroport de la capitale, les Français côtoient leurs homologues américains qui sont également à demeure au Burkina Faso, un pays jusqu’ici prisé pour sa stabilité politique que pour sa vitalité démocratique[5]. » Il ressort clairement que le monde entier est au courant de la présence de ces deux forces étrangères sur notre sol sauf vraisemblablement le peuple burkinabè, sa presse, et ses dirigeants qui, jouent à la politique de l’autruche avec cette question.

Pourtant, Américains et Français, à la faveur de la lutte contre le terrorisme dans la bande sahélo sahélienne, ont profité pour réorganiser leur présence militaire en Afrique de l’Ouest. Ainsi voit-on les français lancer l’opération Barkhane le 1er aout 2014, avec un pôle de renseignement à Niamey (Niger), un groupement tactique désert à Gao (Mali), une force aérienne à N’Djamena (Tchad), et enfin des forces spéciales à Ouagadougou. Les Etats Unis quant à eux, considèrent le Burkina Faso comme un allié stratégique au plan militaire, dans leur programme de lutte contre le terrorisme dans le sahel, opérationnel depuis 2005.

Si l’objectif de ces armées c’est de combattre effectivement les djihadistes et terroristes, pourquoi ne vont-elle pas s’implanter ou renforcer leur présence au Cameroun, au Mali, au Nigéria, ou en Somalie ? Comment peut-on expliquer la présence de troupes d’élites étrangère au Burkina Faso pour combattre un ennemi qui ne s’y trouve pas ?

On pourra spéculer indéfiniment sur les raisons réelles de la présence de ces forces militaires étrangères dans notre pays. Toutefois, cela n’écartera point les épineuses questions de savoir par quel mécanisme juridique ces forces étrangères se retrouvent-elles au Burkina Faso ? Pour combien de temps ? Et quel impact cela aurait-il sur l’indépendance d’action de notre État ? Ce sont là des questions bien embarrassantes à Ouagadougou.

D’un point de vue burkinabè, cette présence militaire de puissances étrangères sur notre sol pose cinq problèmes majeurs. Le premier et le moins surprenant, ce n’est pas tant l’attitude hégémonique et expansionniste de la France ou des USA mais l’inqualifiable incapacité des dirigeants de la IV République à assumer l’histoire récente de notre peuple souverain. En effet, on peut tout reprocher à Maurice Yaméogo sauf le courage politique qu’il a eu de fermer la base militaire française à Bobo Dioulasso dès les toutes premières heures de l’indépendance de notre pays. En acceptant la présence militaire française et américaine dans notre pays, Blaise Compaoré et son régime ont bradé le peu de souveraineté qui nous restait en matière de défense nationale. Ils ont mis fin à une cinquantaine d’année de résistance des autorités burkinabè pour abriter des forces armées étrangères sur notre territoire.

Ce régime en pleine déconfiture, a cru en tirer des dividendes en termes de soutien et de protection de son pouvoir par ces deux puissances surtout au lendemain de la mutinerie de 2011. Blaise Compaoré et tous les futurs présidents de notre pays doivent retenir cette leçon : En politique, aucune armée étrangère ne peut garantir la sécurité d’un président détesté et vomi par son peuple. La meilleure protection, c’est celle du peuple et non le fait d’avoir des armées étrangères sur son sol. Aussi, la seule et unique façon pour un leader de se protéger contre le courroux de son peuple, c’est de l’aimer, et de servir ses intérêts sans compromission. Que les vainqueurs de l’élection présidentielle d’octobre 2015 prennent bien note!

Le second problème, c’est la question de l'attachement des leaders politiques actuelle à la souveraineté du Burkina Faso. Face à cette présence de bases militaires étrangères que l’on pourrait qualifier de menace sur la souveraineté de notre pays, comment expliquer le silence de la plupart des leaders des partis politiques sur cette question ? La raison est simple : c’est par pur calcul politique. Chaque parti voulant s’attirer les faveurs de l’une ou l’autre de ces deux puissances pour les élections présidentielles d’octobre prochain, évite soigneusement les sujets qui fâchent. Pourtant, nul ne peut douter que les intérêts des États sont parfois divergents et on est en droit de poser la question de savoir si les candidats aux élections ne sont pas prêts à vendre les intérêts de notre pays si cela leur permettait d'accéder au pouvoir?

Un troisième problème que soulève cette présence militaire étrangère au Burkina Faso, c’est la question de notre démocratie. Quelle est le fondement juridique de la présence des forces étrangères sur notre territoire ? L’article 59 de notre constitution stipule qu’ : « (…) En aucun cas, il ne peut être fait appel à des forces armées étrangères pour intervenir dans un conflit intérieur. (…) » Si déjà notre loi fondamentale rejette l’idée de la présence d’armées étrangères dans notre pays en cas de conflit intérieur, comment justifier la présence de telles armées sur notre sol en l’absence de conflits intérieur ? L’ancienne Assemblée Nationale s’est-elle prononcée sur la question ? Somme toute, tout porte à croire qu’il existerait une flagrante contradiction entre ces opérations quasi secrètes sur notre sol et la prétention de ces deux puissances à défendre la démocratie et la transparence au Burkina Faso.

Le quatrième problème, c’est l’utilité réelle ou imaginaire du Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) dans notre pays. Il a été scandé sur tous les toits que le RSP est une unité d’élites aguerrie aux questions de sécurité intérieure et de lutte contre le terrorisme. Si tel est le cas, comment expliquer que notre pays accepte la présence de 220 hommes d’élites de l’armée française sur notre territoire alors que nous en disposons de 1300 ? Quand le chien d’un voisin très éloigné vient défendre ta cour, il faut se poser de sérieuses questions sur l’utilité de son propre chien.

Le cinquième problème, c’est l’influence à terme que Paris et Washington auront sur nos choix politiques tant au niveau domestique que sur le plan international. De la même manière que les graines de mil ne se sentiront pas en sécurité devant la poule, il faut savoir qu’aucun régime politique au Burkina Faso n’aura les mains libres avec la présence de bases militaires de puissances étrangères sur son territoire. Déjà que sans présence militaires ces deux puissances extérieures avaient des moyens de pressions sur notre État, ce n’est pas maintenant qu’ils ont des bases militaires dans notre pays que de telles pressions s’estomperont.

Au final, nous avons manqué une opportunité en or pour résoudre une bonne fois pour toute, ces cinq problèmes. Le soulèvement populaire d’octobre dernier avait créé les conditions d’une remise en cause de cette présence militaire dans notre pays. Il est fort regrettable que ni les partis politiques, ni le Conseil National de la Transition (CNT) n’aient profité pour exiger le départ de ces bases militaires de notre sol. Les Organisations de la Société Civile (OSC) semblent aussi avoir baissé leurs gardes. Sinon, comment expliquer leur silence sur les soupçons de pédophilie à l’endroit de deux fillettes par des deux soldats français à Ouagadougou[6] ? Si bon nombre de nos OSC clament leur attachement à la justice, à la transparence et à la souveraineté de notre peuple, on ne peut que s'étonner qu’aucune protestation n’ait été conduite sur le rapatriement de ces deux soldats français!

Rien n’est perdu car le peuple burkinabè a le droit et la légitimité de son côté. Aucune force militaire étrangère ne peut s’installer dans un vrai pays démocratique sans au préalable un véritable débat au sein de son assemblée nationale. Aussi, dans l’élan de la consolidation de notre démocratie, il est plus que souhaitable que les prochains élus du peuple se saisissent de cette question d’intérêt national. Pour ce faire, nous avons le devoir d’accentuer la pression sur nos hommes politiques afin qu’ils agissent en vrais responsables dignes de la confiance du peuple pour ce qui concerne sa liberté et sa souveraineté. Les organisations de la société civile (OSC), les leaders d’opinion, la presse et les média, les syndicats, les intellectuels, etc., tous, nous devons prendre au sérieux cette question et exiger des réponses à nos hommes politiques. Il y va de la liberté et de l’avenir de nos enfants car lorsque ces deux puissances installent des bases militaires dans un pays, elles ont tendance à y demeurer... indéfiniment!!!

Notes

1. http://www.maliweb.net/armee/loperation-barkhane-france-disposera-bases-militaires-gao-tessalit-430422.html [Retour]

2. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/06/30/des-militaires-francais-soupconnes-de-pedophilie-au-burkina-faso_4665222_3212.html [Retour]

3. http://www.jeuneafrique.com/141632/politique/au-burkina-faso-l-arm-e-fran-aise-se-fait-discr-te/ [Retour]

4. https://www.washingtonpost.com/world/national-security/us-expands-secret-intelligence-operations-in-africa/2012/06/13/gJQAHyvAbV_story.html [Retour]

5. http://www.liberation.fr/monde/2014/11/03/le-burkina-faso-une-base-pour-paris_1135494 [Retour]

6. http://www.liberation.fr/monde/2015/07/01/deux-soldats-francais-soupconnes-de-pedophilie-au-burkina-faso_1341103 [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 30 Août 2015 19:58

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