Vendredi 28 Juillet 2017

Burkina Faso : Anatomie d’une révolution en difficulté

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  • 23 Juin, 2011
  • Écrit par  S.S. Boyena
  • Publié dans Burkina Faso
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Le Burkina Faso est plongé depuis le mois de Février dernier dans une crise socio-politique dont le dénouement se fait attendre. Deux événements atypiques ont été les catalyseurs de cette crise. Le premier est le décès de Justin Zongo, un élève du collège Guesta-Kaboré de Koudougou. La controverse sur les causes du décès est à l’origine de la protestation des élèves et étudiants.

Manifestation au Burkina FasoLe Burkina Faso est plongé depuis le mois de Février dernier dans une crise socio-politique dont le dénouement se fait attendre. Deux événements atypiques ont été les catalyseurs de cette crise. Le premier est le décès de Justin Zongo, un élève du collège Guesta-Kaboré de Koudougou. La controverse sur les causes du décès est à l’origine de la protestation des élèves et étudiants.

Tout commence avec la convocation de Justin Zongo au Commissariat de Police de Koudougou pour avoir eu mailles à partir avec une jeune fille qui entretiendrait une relation romantique avec un des policiers dudit commissariat. Par la suite, il se présente à l’hôpital de l’Amitié de Koudougou où il se fait soigné pour un «traumatisme pour coups et blessures volontaires»[1] tel qu’indiqué sur son bulletin médical.

Il porte plainte auprès du procureur du Faso à Koudougou pour brutalités policières le 18 janvier 2011. Au lieu d’enclencher une enquête judiciaire, le procureur appelle sur place le directeur régional de la police pour s’entretenir avec lui sur le sujet. Entre temps, Justin Zongo subit de nouveau les abus de la Police et se plaint à nouveau auprès du procureur le 20 janvier qui lui conseille encore d’aller «se faire soigner puis revenir». Le 12 Février, il se présente de nouveau à l’hôpital de l’Amitié de Koudougou où le médecin diagnostique dans un premier temps un paludisme aiguë.

Il rejoint sa famille à Ralo à quelques km de Koudougou puis est à nouveau transféré à l’hôpital le 17 Février où on lui diagnostique cette fois-ci une méningite. Il y trouve la mort le 20 Février sans qu’on ne soit en mesure de dire avec certitude si son décès est dû à une maladie ou aux abus de la police. Ses camarades se mobilisent aussitôt à Koudougou pour manifester leur indignation. Dans une tentative de camoufler l’affaire, le gouvernement publie un communiqué dans lequel il affirme que Justin Zongo est décédé de suite d’une méningite et non des sévices corporelles.

Tout le pays s’embrase et les affrontements entre élèves et policiers font de nouvelles victimes. Des commissariats de polices et d’autres bâtiments administratifs sont incendiés ou saccagés dans plusieurs villes du pays : Koudougou, Ouahigouya, Dori, Kaya, etc.

Le second événement aux contours similaires s’est produit approximativement à la même date mais ses conséquences se sont manifestées tardivement. Il s’agit d’un traitement dégradant sur Wendehinsa Boulou, un dessinateur de bâtiment, par un groupe de militaires qui le soupçonnait de faire la cour à la conjointe de l’un d’entre eux. Ils l’attirent alors par un stratagème dans le domicile de leur camarade où ils l’obligent à se mettre nu puis à parcourir la rue dans cet état après l’avoir molesté.

La victime porte plainte à la gendarmerie et cette fois-ci la justice se matérialise par la condamnation ferme de quatre des militaires tortionnaires, ce qui entraîne de facto leur radiation de l’armée selon la loi. Leurs camarades d’armes se mutinent dans la nuit de 22 au 23 mars 2011, saccagent plusieurs commerces et domiciles dont celui du ministre de la défense.

Depuis lors, le pays est traversé par une série de manifestations et de révoltes qui n’ont plus rien à voir avec les événements déclencheurs de la crise. La quasi-totalité des camps militaires du pays a connu des mutineries y compris le Régiment de Sécurité Présidentielle pour réclamer des hausses de soldes ou des versements de primes.

Le mode opératoire est le même : tirs en l’air, saccages de commerces et de domiciles de certains officiers, membres du gouvernement, représentants de l’État ou membres influents du parti au pouvoir. Les organisations d’étudiants, d’élèves, de commerçants et les syndicats se joignent aux manifestations pour réclamer justice et faire aboutir leurs revendications diverses : sanctions des auteurs de ces forfaits et restauration de l’État de droit pour les uns, dédommagements ou augmentation de salaire pour les autres.

Les origines de la crise

Les origines de cette crise qui ébranle les assises du pouvoir Compaoré sont de deux ordres. Il y a en premier lieu les causes immédiates liées au sentiment d’injustice ressenti par les élèves à la mort de leur camarade et les militaires suite à la condamnation des leurs. Dans le premier cas, la tentative du gouvernement de camoufler l’événement par un communiqué précipité et par la médiation de personnes dites de ressources a jeté la suspicion sur les causes réelles du décès de Justin Zongo. Dans le dernier cas, le sentiment d’injustice est lié à une rumeur d’influence du verdict du juge par l’employeur de Wendehinsa Boulou.

Dans tous les cas, le manque de confiance en l’institution judiciaire a été le ferment de ces réactions spontanées. Dans la catégorie des causes immédiates, on peut aussi mentionner la crise post-électorale en Côte d’Ivoire qui a fermé le couloir d’approvisionnement du Burkina Faso; faisant ainsi monter le coût de la vie. La vie chère qui était déjà présente s’est aggravée et a prédisposé les citoyens à la révolte.

Ces causes immédiates ne sauraient à elles seules expliquer cette crise, d’autant plus que les manifestations qui s’en sont suivies ont fini par se déconnecter des événements de départ. Cette crise trouve son origine profonde dans le dépit des burkinabè à l’égard du système de gouvernance de Blaise Compaoré. Elle s’inscrit dans le même cycle que celle provoquée par l’assassinat de Norbert Zongo, c’est-à-dire au lendemain d’une élection mal organisée et raflée par le parti au pouvoir.

L’auteur de ces lignes écrivait déjà à propos de ces élections en Janvier 2011 que : « le pouvoir serait mal avisé s’il interprétait ce score comme une caution à tout faire y compris la révision de l’article 37. Les burkinabè expriment habituellement leur désaccord par le silence mais quand ils commencent à l’extérioriser, rien ne les arrête. Ils semblent se taire par excès de dépit bien plus que par défaut. On se retrouve presque dans la même situation qu’en 1998 quand le pouvoir pensait tout contrôler avant que n’éclate la crise consécutive à la mort de Norbert Zongo qui a failli balayé le régime en place.»[2] Les causes profondes de cette crise ne se déclinent donc qu’à travers l’analyse de la nature du pouvoir Compaoré.

La nature du pouvoir Compaoré

Miamoun Somé avait résumé la nature du pouvoir Compaoré en une phrase: « un pouvoir personnel qui use d’artifices juridiques pour se maintenir ». Le pouvoir Compaoré apparaît dans sa description comme un « pouvoir brutal » qui « met en avant les médiocres pour décourager les meilleurs» et qui confisque tous les moyens de l’État au profit de ses proches et de sa «milice» chargée de le protéger[3]. A la lueur des événements récents, il semble que rien ne le protège du Régiment de Sécurité Présidentielle chargé de le protéger du reste du monde. Il apparaît aussi nécessaire d’analyser l’état d’esprit dans lequel sont enfermées les composantes de son artifice institutionnel, de même que celui du peuple.

La police et l’armée

La nature militaire du pouvoir Compaoré est apparue incontestable après les événements récents. La quiétude des citoyens burkinabè était déjà interrompue de temps à autre par des hommes dits en tenue, c’est-à-dire des militaires et des paramilitaires, qui bastonnent çà et là des civils ou qui s’affrontent entres eux pour afficher leur suprématie.

En Juillet 2010, un jeune a trouvé la mort à Gaoua de suites de tortures subies au Commissariat de Police de la ville. La révolte populaire qui a suivi et les affrontements avec la Police a fait plusieurs autres victimes.

En septembre 2009, des élèves de l’École Nationale de Police ont organisé une descente violente à Gounghin, un quartier de Ouagadougou, pour venger un de leur camarade qui avait été passé à tabac dans un bar. Cette sortie s’est soldée par plusieurs personnes blessées et des commerces saccagés.

En décembre 2006, des affrontements armés entre la Police et des militaires à la suite d’une banale altercation au Stade Municipal de Ouagadougou a fait plusieurs morts tant du côté de la Police que de l’armée. Il faut signaler que personne n’a été poursuivie dans cette affaire.

Au Burkina Faso, des incidents de ce type sont légion, sans compter les exécutions extra-judiciaires pour le compte de la lutte contre le grand banditisme.

Ce comportement de la Police s’explique en partie par l’histoire politique du Burkina Faso, dominée par des régimes d’exceptions qui ont légitimé l’usage de la force pour résoudre les différends publics. La Police burkinabè n’est généralement pas formée dans l’esprit d’un État de droit.

Elle est plutôt formée comme une armée, plus apte à l’usage de la force qu’à l’application du droit. L’illustration parfaite est le comportement des élèves policiers en septembre 2009, qui dès l’école déjà, choisissent de faire fi de l’une des règles les plus importantes de l’État de droit, à savoir que les différends entre personnes ne se règlent pas par la force.

Ce n’est pas un hasard si la gendarmerie est le seul corps à avoir été épargné par les récentes manifestations. Elle est en effet la mieux instruite de tous les corps militaires et paramilitaires et se comporte généralement mieux que la police. Elle est tout de même loin d’être entièrement épargnée par ce comportement aux forceps des forces de sécurités décrit plus tôt.La police face aux manifestants

L’armée quant à elle est structurée à dessein par la stratégie de survie de Blaise Compaoré. La tête est sciemment coupée de la base pour éviter que des officiers quelconques se faisant des idées puissent trouver appui au sein des hommes de troupe. Cela est assuré par une rotation incessante des officiers ainsi qu’un traitement pécuniaire incomparable à celui des soldats. La corruption qui y règne finit de les discréditer auprès des hommes de troupe.

Cela explique en grande partie pourquoi jusqu’à présent aucune tentative de coup d’état n’est notée. Les mouvements d’humeur des soldats se sont limités à des actions désorganisées faute de tête pensante capable de planifier et de coordonner. L’autre conséquence est que quand la troupe se rebiffe, il n’y a pas d’officiers crédibles capables de la recadrer. La pagaille observée est le résultat direct de cette situation. Autant le dire: comme on fait son lit...on s’y couche. A la différence que cette fois-ci, ce sont les citoyens qui y ont été obligés.

Cette stratégie est parachevée par la prohibition de la pensée et de la réflexion chez les militaires. En leur interdisant toute formation civique et intellectuelle, on a voulu éviter qu’ils s’avisent à se poser des questions sur la gestion des affaires de l’État. Mais pour citer le Président Sankara, « un militaire sans formation politique est un criminel en puissance ».

Le résultat obtenu est donc cohérent avec le stratagème mis en place, celui qui consiste à former de jeunes hommes - souvent incultes - aux maniements des armes sans leur inculquer leur principale raison d’être : la protection du peuple. Une armée qui est subordonnée à un individu plutôt qu’à un peuple n’en est pas une; c’est une milice. Les propos de ce jeune mutin qui affirme que «Blaise doit choisir entre nous et sa justice pourrie»[4] en est une illustration parfaite.

Autrement que dans cette perspective, il est difficile de comprendre les agissements récents des militaires. En s’attaquant au peuple par le pillage et les violences comme ils l’ont fait à Bobo Dioulasso et dans les différentes villes du pays, ils ont non seulement tari toute source de soutien mais aussi fait voler en éclat toute justification possible de leur action.

L’armée du Burkina Faso sous Blaise Compaoré apparaît radicalement différente de celle de Thomas Sankara, de Seye Zerbo ou de Sangoulé Lamizana. A l’époque, l’intérêt de la nation était l’aiguillon de leurs actions. De nos jours, on a du mal à reconnaître l’armée burkinabè qui semble ne se battre que pour des pécules.

La justice

L’institution judiciaire est au cœur de l’artifice institutionnel mis en place par Blaise Compaoré pour légitimer son pouvoir. Le manque de confiance du peuple burkinabè en la justice dont Blaise Compaoré est le premier magistrat est une des causes principales de cette crise. La cours suprême à travers ses décisions complaisantes vis-à-vis du régime à l’image de la validation de l’élection présidentielle de novembre dernier malgré la violation manifeste du code électoral dans son déroulement s’est totalement discréditée.

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Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 12:32

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