Samedi 23 Septembre 2017

Élections présidentielles de 2015 au Burkina Faso: comprendre les résultats du scrutin

Résultats des présidentielles Burkina Faso

Les élections présidentielles ont livré leur verdict : le candidat Roch Kaboré du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) a été élu dès le 1er tour avec près de 53% des voix, devançant son challengeur principal Zéphirin Diabré de l'Union pour le Progrès et le Changement (UPC) qui s'est contenté de 30% des voix environ.  Cette victoire n'a pas surpris les observateurs avertis, mais son ampleur a tout de même étonné.

Bien que cette vague du MPP ait déçu une frange importante de citoyens burkinabè désireux d'un changement plus substantiel, le respect des règles du jeu démocratique impose que tous acceptent Roch Kaboré comme le Président du Faso, président de tous les Burkinabè. Néanmoins, il paraît nécessaire d'analyser les résultats et de réfléchir sur leurs significations afin de préparer le terrain pour la réflexion sur l'avenir politique du Burkina Faso.

La victoire décisive du MPP peut être qualifiée de paradoxale au regard du contexte politique ayant prévalu dans la période préélectorale au Burkina Faso. Ce parti a en effet été fondé par d'anciens proches collaborateurs de Blaise Compaoré, celui-là même qui a été chassé du pouvoir par une insurrection populaire historique à peine un an avant ces élections. Roch Kaboré, Simon Compaoré, Salif Diallo et leur suite ont quitté le navire CDP non pas par désaccord sur la façon dont le pays a été géré pendant les 27 ans de règne de Blaise Compaoré mais plutôt à cause de leur mise à l'écart du pouvoir et de la perspective de voir Compaoré s'y éterniser.  Peut-on s’interroger alors sur les raisons qui ont motivé le peuple burkinabè à reconduire au pouvoir le noyau de l'ancien régime.

De prime à bord, découle de ces résultats la nécessité d'une requalification ou, à tout le moins, d'une meilleure qualification de l'insurrection populaire. De toute apparence, l'insurrection populaire a été la manifestation d'un cri de bon sens du peuple burkinabè face à l'entêtement de Blaise Compaoré et non pas nécessairement, comme on eût pu le croire, la marque d'une révolution profonde de la société burkinabè. Ce constat transparaît déjà dès la genèse des institutions de la Transition dont la direction a été confiée à Michel Kafando, ancien soldat diplomatique de Blaise Compaoré à l'ONU et qui pour le moins dire est loin d'être la figure de la rupture. 

Le premier ministre Yacouba Zida qui symbolisait la fraîcheur et le renouveau a vite vu son ardeur se faner, rattrapée par les compromissions faites au départ vis à vis du RSP de Gilbert Djenguerré.  Zigzagant continuellement entre son yin et son yang, le parcours de Zida symbolise ce qu'a été la Transition – une ambivalence caractérisée par un discours volontariste et bien intentionnée, contrastée par un immobilisme dans l'action.

Le spectre de ce qui est entrain de se dérouler pouvait déjà être entraperçu dès la lutte contre le régime de Blaise Compaoré.  Cette lutte a été menée dans le cadre d'une large coalition hétéroclite, faite d'hommes politiques dont l'objectif principal et peut-être intrinsèque était la conquête du pouvoir, et d'organisations civiles partagées entre un profond désir de changement et celui moins noble de positionnement personnel. Le seul consensus dans cette coalition était de barrer le chemin au pouvoir à vie de Blaise Compaoré.  Pour ainsi dire, chasser Blaise Compaoré n'est pas forcément antinomique du maintien des principaux acteurs de son système, c'est-à-dire le MPP.

Au moment où on est entrain de rendre les copies, certains politiciens réalisent qu'ils se sont faits coiffés au poteau mais cela s'est produit selon les règles du jeu et ils peuvent difficilement s'en plaindre. Quant à la société civile, une partie de ses acteurs continue toujours d’espérer intégrer les rangs du pouvoir, tandis que l'autre observe – incrédule, médusée, retirée – le dénouement surréaliste de l'insurrection.

Les autres explications sur l'issue du scrutin relèvent de facteurs et de considérations pratiques qui seront détaillés dans les lignes qui suivent.

Facteur 1 : l'afflux des cadres au MPP

Le MPP a absorbé les trois quarts des cadres du pays, y compris des personnalités de l'ancienne opposition (PDS/METBA, Burkina Yirwa, etc.), du CDP, et de la société  civile – parfois tapies dans l'ombre parce qu'elles sont directement impliquées dans la Transition. De plus, un nombre de jeunes qui contemplaient depuis longtemps l'idée de s'engager en politique se sont engouffrés dans la nouvelle formation politique. 

A la constitution du MPP, beaucoup ont fait l'analyse que ce parti allait certainement gagné les élections pour les raisons suivantes : le candidat appartient à la majorité ethnique du pays (ce qui est considéré comme un atout); le MPP a beaucoup de moyens financiers, acquis licitement ou pas pendant la gestion des affaires de l'État; enfin, le MPP hérite de la machine politique du CDP (ancien parti au pouvoir) d'autant plus que ses fondateurs en constituaient le noyau. Même si certains y sont allés par rejet du camp Diabré en raison du vocable libéral dont il s'est affublé, la plupart ont rejoint le MPP par pur « opportunisme », parce que «ce parti pouvait gagner». 

D'autres facteurs expliquent la victoire du MPP, mais celui-ci semble en être le plus important car dans les campagnes burkinabè, les électeurs suivent généralement les consignes de vote donnés par «leur fils important venu de Ouaga».  L'afflux des cadres a donc fait basculé le rapport de force du côté du MPP. Les scores faibles d'Ablassé Ouédraogo, Bénéwendé Sankara et Sara Sérémé entre autres s'expliquent par le nombre de «cadres» peu abondant au sein de leurs partis politiques.

Facteur 2 : vote régionaliste?

Beaucoup ont estimé que l'échec de Zéphirin Diabré trouve partiellement son explication dans des préjugés qui auraient été véhiculés contre lui pendant la campagne. On pense notamment que l'appartenance ethnique y a joué un rôle.  Pourtant l'analyse des résultats montre que le MPP s'est imposé sur l'ensemble du territoire burkinabè à l'exception des trois provinces constitutives du fief de Diabré. Cela voudrait dire que ce n'est pas un groupe particulier qui ait décidé de voter pour le candidat du MPP ou contre celui du camp adverse. 

Ce qui peut être appelé «vote de fief», c'est-à-dire celui en faveur de Zéphirin Diabré ou de Roch Kaboré dans leurs régions natales respectives, pouvant être considéré normal.  Aussi, le score relativement élevé de Zéphirin Diabré au plateau central (Ziniaré, Ouaga, Koudougou, etc.) montre que de tels préjugés n'ont pas pu dissuader un bon nombre d'électeurs, notamment ceux instruits, de voter pour lui. Enfin, le score piètre d'Ablassé Ouédraogo qui a joué sur ce terrain miné rassure sur l'absence d'efficacité systématique d'un tel stratagème.

Par ailleurs, quand on aborde la question ethnique, il faut respirer un bon coup d'air, pour le faire sans passion. Connaissant la condition humaine, on peut s'attendre à ce que certains, tous groupes confondus, votent pour ou contre un candidat selon la proximité ou la distance apparente qu'ils croient avoir avec lui.  Tant que cette proportion de gens est faible, il n'y a pas de problème en général. En revanche, s'il y a une cristallisation autour de cette question, ça occulte entièrement le débat objectif qui devrait conduire au choix du meilleur fils du pays pour le présider.

En effet, un mauvais président l'est pour tous, et un bon président l'est aussi pour tous.  On peut en outre mesurer l'horreur que suscite l'idée qu'un être humain ne puisse pas avoir une personnalité propre en dehors du groupe auquel il appartient en essayant d'appliquer cette idée à soi-même. La personnalité, l'intégrité, la conviction, la compétence, …, d'un candidat devraient être les seuls critères de choix. Tout le peuple s'en trouverait heureux.

Même si la question ethnique ne peut être entièrement occultée, tout porte à croire qu'elle n'est pas insurmontable au Burkina Faso. Et si cette question a joué un rôle quelconque dans l'issue du scrutin, c'est vraisemblablement celui d'une prophétie auto-réalisatrice. Autrement dit, c'est l'anticipation de ce phénomène qui explique en partie la ruée des cadres vers le MPP; et c'est subséquemment cette ruée qui explique sa victoire imposante. Il eût suffi que l'UPC, ou un autre parti d'ailleurs, ait un réseau de cadres plus imposant pour que beaucoup plus d'électeurs fussent incités à voter pour elle.

Dans tous les cas, pour éviter une cristallisation autour de la question, il y a lieu de mener une réflexion sérieuse pour anticiper son effet potentiellement ravageur, non seulement pour le maintien de la paix mais aussi pour que le Burkina Faso puisse préserver la chance qu'il a de pouvoir mener des débats et des combats purement politiques, sur des enjeux exclusivement d'intérêt général. Pourquoi ne pas, par une astuce dont seule la sagesse séculaire des Burkinabè a le secret, aligner des candidats de minorités ethniques dans les grands partis par exemple? Cela forcerait une «alternance ethnique» qui dissiperait pour de bon tout malaise potentiel.

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Dernière modification le Jeudi, 07 Avril 2016 04:25

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