Lundi 19 Novembre 2018

Élections présidentielles de 2015 au Burkina Faso: comprendre les résultats du scrutin

Facteur 3 : Erreurs de stratégie politique de l'UPC et du reste de l'Opposition

Le résultat du scrutin marque certes une victoire du MPP mais expose surtout un échec de l'UPC. Ce parti était pressenti pour dominer l'après Compaoré, il y a moins de 24 mois. Son échec s'explique partiellement par des erreurs de stratégies «politiciennes» aussi bien de sa part que du reste de l'opposition de l'ex Chef de File de l'Opposition Politique (CFOP).

La première erreur est l'échec à contenir le MPP. On se rappelle comment Zéphirin Diabré, Ablassé Ouédraogo et Bénéwendé Sankara ont accueilli à bras ouverts et lèvres souriants les «dissidents» du CDP qu'étaient Roch Kaboré, Salif Diallo et Simon Comaporé. C'est en effet cet accueil qui a absous ces derniers aux yeux de l'opinion publique au lieu que leur soient exigés des comptes sur leur gestion commune avec Blaise Compaoré. L'UPC notamment aurait pu sentir déjà que le MPP était son plus grand adversaire et tenter de l’étouffer dans le berceau.  En réalité, l'acte posé visait un objectif estimé noble, car pour eux l'urgence était de combattre Compaoré et à cette fin, toutes les forces étaient les bienvenues. Noble ou naïf, c'est selon, mais le fait est que cela a contribué à réorganiser le paysage politique avec le résultat qu'on connaît.

La deuxième erreur de toute l'opposition de l'ex-CFOP est l'acceptation de l'exclusion du CDP. Une analyse politique rigoureuse aurait pu révéler que le CDP avait très peu de chance de remporter le scrutin. Ce parti opérait sur la même base électorale que le MPP et s'il avait pris part au scrutin, cela aurait sûrement divisé les voix au premier tour et incontestablement provoqué un second tour. L'exclusion du CDP s'est justifiée par la peur d'une possible restauration du système Compaoré – aveu d'échec de la démocratie tant prônée –  mais de telles craintes n'auraient-elles pas aussi motivé le bannissement du MPP?

En outre, l'exclusion du CDP n'a servi que les intérêts du MPP; ce que les autres partis ont échoué à anticiper.  Bien sûr ce n'est pas simple, car la réticence d'un seul parti (l'UPC par exemple) aurait alimenté l'idée qu'il invitait le CDP sur son lit. Cela aurait sûrement été une mauvaise opération de communication dont la portée aurait pu être tout aussi tragique pour ce parti.  Mais si tous les partis de l'ex CFOP avaient parlé d'une même voix, cela aurait fait la différence.  Il n'est d’ailleurs pas exclu que l'exclusion du CDP ait été orchestrée par les stratèges du MPP.

Dans tous les cas, cet aspect de l'analyse relève exclusivement du jeu d'échec politique. Il ignore momentanément à dessein la dimension morale et éthique de l'action politique. La conduite des partis de l'ex-CFOP a permis de se débarrasser de Blaise Compaoré.  L'Histoire peut leur accordé cela au moins.

La troisième erreur stratégique de l'UPC, qui remonte à sa constitution, a été le positionnement idéologique libéral. Il faut méconnaître la scène politique burkinabè pour ignorer qu'elle est dominée depuis la révolution d'août 1983 par les forces révolutionnaires d'inspiration marxiste-léniniste. La plupart des acteurs politiques actuels ont été à l'école de formation des syndicats (se réclamant de lutte ouvrière) ou des associations scolaires et estudiantines telles que les célèbres Association des Élèves et Scolaires de Ouagadougou (AESO) et Association Nationale des Étudiants du Burkina (ANEB), d'inspiration similaire. La semence étant antilibérale, il n'est pas étonnant que le produit le soit aussi. 

De plus, la lutte contre le libéralisme (soft comme dur) a été le lieu de rencontre des militants burkinabè avec ceux des autres peuples du monde (anti et alter-mondialistes par exemple). La mobilisation des travailleurs et étudiants se fait régulièrement sinon continuellement sur la base de l'opposition au libéralisme prôné par le FMI et la Banque Mondiale, et qui bien plus qu'un système économique symbolise à la fois –  à tort ou à raison – l'impérialisme et le néocolonialisme, l'oppression socio-culturelle de l'occident tout court. Qu'un libéral veuille être président du Burkina Faso est comparable – à un degré peut-être moindre – à un communiste qui veut être président aux États-Unis.

En politique, la façon de dire le message compte, parfois plus que son contenu. Un examen des programmes politiques des différents partis a montré que les propositions de l'UPC n'étaient pas plus libérales que celles du MPP. Ce dernier s'est tout de même positionné comme social-démocrate. C'est juste une question de vocables, mais ça a fait la différence en le rendant fréquentable aux yeux de beaucoup. L'erreur de positionnement de l'UPC lui a coûté la sympathie de toutes les forces politiques progressistes, soutien qui l'aurait probablement propulsé bien plus loin que là où elle est actuellement.

C'est cela qui a expliqué la création de la Coalition Contre la Vie Chère (CCVC) et le sabotage qu'elle a orchestrée sur la lutte contre la modification de l'Article 37, ne voulant pas faire le jeu d'un «néolibéral». On se rappelle du meeting organisé par la CCVC le 20 juillet 2013 et de la célèbre phrase de Tolé Sagnon : «nous devons développer notre esprit critique vis-à-vis des différentes forces politiques qui tentent aujourd’hui de se présenter comme des alternatives au pouvoir actuel mais qui, pour la plupart, partagent les fondamentaux de la politique néolibérale du régime en place ».

En écoutant attentivement Zéphirin Diabré, le positionnement libéral s'explique par un soucis d'honnêteté intellectuelle, celui «d'appeler un chat un chat» afin de clarifier le débat intellectuel. Mais le constat est qu'en face, il y a des gens pour qui les apparences comptent au moins autant que le fond. Il a en payé le prix.

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Dernière modification le Jeudi, 07 Avril 2016 04:25

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