Lundi 16 Juillet 2018

Élections présidentielles de 2015 au Burkina Faso: comprendre les résultats du scrutin

 Autres facteurs

D'autres facteurs ont aussi contribué à l'issu du scrutin. Entre autres, le Conseil Supérieur de la Communication (CSC) est sorti de son rôle d'institution de contrôle pour descendre sur le terrain des acteurs médiatiques. Il est même devenu organisateur des débats électoraux. Si le contrôleur devient l'acteur, qui va le contrôler, lui?  Mais là n'est pas le problème. Le CSC, habitué des campagnes de l'ère Compaoré et à qui il manque imagination d'une autre façon de faire campagne, a imposé aux médias et aux Burkinabè une non‑campagne, morne et sans débats véritables.  Aux journalistes, a-t-on interdit le droit de fouiller le fond de placards des candidats.

Pourtant, ce n'est pas le contenu monotone et quasi-identique des programmes politiques qui peut décanter les partis. C'est aussi et surtout la personnalité des candidats, leurs caractères, leurs compétences, leur intégrité, … La campagne morose imposée par le CSC a servi le camp des anciens collaborateurs de Blaise Compaoré comme Ablassé Ouédraogo et Zéphirin Diabré entre autres, mais surtout le MPP de Roch Kaboré qui ont ainsi pu échapper à l'exercice de défendre leur passé.

La seconde erreur a été l'imposition d'un temps de parole égal (et d'une couverture neutre) entre les 14 candidats. Fait-il du sens de permettre des plaisantins comme Ram Ouédraogo ou Salvador Yaméogo de prétendre qu'ils vont remporter le scrutin alors qu'ils ne peuvent même pas remplir une salle de 200 places? Cela a transformé la campagne en un cirque ou le bruit assourdissant des amuseurs publics a noyé le débat sérieux qui devait se tenir entre les 5 ou 6 candidats les plus sérieux aux présidentielles.

Même si cela part d'une bonne intention, cette pratique est à revoir absolument car elle constitue un poison pour la démocratie burkinabè. Il suffit qu'un plaisantin puisse emprunter 25 millions à la banque [1] pour qu'il ait un temps de parole égal à celui de partis disposant de 30% ou 40% des députés de l'Assemblée Nationale?  Par ailleurs, la caution de 25 millions de CFA comme seule condition pour se présenter aux présidentielles est une illustration de l'absence d'imagination de ceux qui l'ont instituée. C'est étonnant qu'au pays de Thomas Sankara, on en soit réduit à penser que ce qui vous rend digne d'être président c'est le fond de votre compte en banque. 

En dehors des hommes d'affaire, quel Burkinabè peut dire que son revenu professionnel lui permet d'épargner 25 millions de CFA? Existe-t-il un seul parti politique au Burkina dont les militants peuvent cotiser une telle somme? A la place, on aurait pu instituer l'exigence d'un nombre élevé de signatures d'électeurs réels ou d'élus (dans le futur). Ça aurait pu avoir le même effet limitateur du nombre de candidats avec l'avantage d'être plus éthique et plus démocratique.

Le problème n'est pas tant le nombre élevé de candidats que le temps de parole égal qui leur est accordé. Non seulement on devrait à l'avenir imposer un minimum de députés comme condition pour bénéficier du temps de couverture égal, mais aussi on devrait insister sur l'idée que temps égal de couverture ne signifie pas instauration d'un cirque de non-sens. Couvrir la campagne ne doit pas signifier la recouvrir d'un voile obscur empêchant les citoyens d'y voir clair. Les médias peuvent donner un temps de parole à un candidat sans pour autant lui laisser tout le loisir d'endormir les citoyens ou de nier le bon sens. La pratique du débat démocratique dans des pays comme les États-Unis peut inspirer à supposer que l'intention soit d'instaurer une démocratie à l'occidental. Résultats des présidentielles Burkina Faso

A tous ces facteurs, on peut aussi ajouter une campagne réussie du MPP. Sur le fond, l'UPC a fait plus d'effort en parcourant les 45 provinces du pays mais la pratique du MPP qui consistait à remplir des stades dans les chefs-lieux de régions était consistante avec sa stratégie d'imposer au public l'idée qu'ils écraseraient tout sur leur passage.

Mis de côté le duel MPP/UPC, les résultats ont aussi étonné par l'ampleur de la déconfiture des  sankaristes de l'UNIR-PS qui se sont retrouvés avec moins de 3% des voix. Loin de signifier un abandon des idées de Thomas Sankara par les Burkinabè, cette défaite de Bénéwendé Sankara peut être attribuée à la division des sankaristes; division résultant d'un manque de discipline ou d'esprit d'équipe de leur part, ou encore d'une absence de leadership et de charisme de la part de Bénéwendé Sankara. De toute apparence, les idées et la renommée seules ne sont pas gages de succès en politique; il faut être en mesure d'inspirer le public par la pertinence et l'aisance d'expression de ses idées, de projeter un sérieux, et enfin de rassembler autour de soi pour réussir.

Puisque la science politique est loin d'être une science exacte, on ne saurait avoir la prétention de citer de façon exhaustive tous les facteurs qui ont contribué au dénouement du scrutin. Ce qui est sûr par contre, c'est que la victoire du MPP est incontestable.  Malgré la déception de certains qui espéraient un changement plus radical, le déroulement du scrutin et le contexte politique nouveau au Burkina augurent de lendemains meilleurs en termes de débat et d'ouverture politique.  La puissance retrouvée du peuple aura assurément un effet de veille sur la conduite du pouvoir.


Cet article contient plus d'une page. Cliquer ci-dessous pour naviguer entre les pages.


Notes

1. La seule condition pour pouvoir se présenter était de déposer une caution de 25 millions de CFA. [Retour]

Dernière modification le Jeudi, 07 Avril 2016 04:25

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.