Dimanche 19 Novembre 2017

La transition démocratique peut-elle réussir au Burkina Faso sous le régime de Blaise Compaoré?

Armoirie du Burkina FasoLe mot «democracy» dans le moteur de recherche Google Schoolar produit environ 40 millions de liens que le lecteur pourra consulter. De cette simple expérience de recherche sur Internet, on pourra conclure que si la démocratie était un concept simple, il ne serait peut-être pas nécessaire de consacrer tant d’efforts sur le plan académique pour l'expliquer. En dépit de cette complexité, de nombreux pays se tournent de plus en plus  vers la démocratie. L’organisation de défense des pratiques démocratiques, Freedom House (2012)[1], estime que 117 pays dont le Burkina Faso, ont opté pour la démocratie, entendue comme un moyen de sélection des leaders politiques ou des gouvernements à travers des élections libres et transparentes dans lesquelles tout citoyen adulte peut voter.

Par conséquent, sans une analyse plus approfondie de ce que revêt le concept de démocratie, on peut émettre l'hypothèse que le Burkina Faso dirigé par le régime actuel de Blaise Compaoré (BC) est une démocratie. Si tel est le cas, comment expliquer le passif du régime en matière de protection des libertés civiles, de garantie de l’indépendance de la justice et surtout du respect de la règle de l’État de droit?

Si le Burkina Faso n’est pas encore une démocratie, il y a lieu de s’interroger si Blaise Compaoré (BC) peut entreprendre les réformes nécessaires pour l’instauration d’un véritable régime démocratique qui répondrait aux aspirations profondes des Burkinabè ?  Cet article tentera d’apporter des éléments de réponse à ces questions à travers une revue de la littérature sur les transitions démocratiques dans les pays autoritaires ainsi que la consolidation de la démocratie (ou des acquis démocratiques) dans les pays ayant réussi cette transition.

Bref rappel de l’histoire politique du Burkina Faso

Le Burkina Faso a acquis son indépendance le 5 Août 1960, avec Maurice Yaméogo comme premier président et l’adoption d'une nouvelle Constitution par référendum la même année. En Janvier 1966, trois jours [2] de protestation syndicale ont conduit au renversement du régime civil de Maurice Yaméogo et un officier de l'armée,  le Lieutenant-Colonel Sangoulé Lamizana prenait le pouvoir.

Ce fut le début d'un long règne militaire au sommet de l’État et dans la conduite des affaires politiques du pays. En effet, de 1966 à 1991, le pays a connu seulement six années de gouvernement civil et 25 ans de pouvoir militaire sans interruption, marqués par cinq coups d'État[3] militaires successifs, y compris la révolution du capitaine Thomas Sankara. La révolution d'Août 1983 a marqué un tournant décisif dans l'histoire du pays.

Bien qu'il y ait eu des restrictions sur les droits politiques et les libertés civiles, Thomas Sankara a réussi à mettre en œuvre des politiques sociales, obtenu des résultats significatifs dans la lutte contre la corruption, et conduit le pays à réaliser l'autosuffisance alimentaire en seulement quatre ans (Dorrier, 2012)[4]. Il a changé le nom du pays en Burkina Faso qui signifie le pays des hommes intègres et dignes.

Le 15 Octobre 1987, le capitaine Blaise Compaoré monta un coup d'État et renversa le gouvernement révolutionnaire. Thomas Sankara et 13 de ses plus proches collaborateurs furent assassinés ce jour-là. Blaise Compaoré est toujours au pouvoir après 25 ans, dont quatre ans en tant que dirigeant d’un régime militaire et 21 ans en tant que dirigeant élu par la voie des urnes.

Le pays a adopté une nouvelle Constitution en juin 1991, ce qui a pavé la voie à l'introduction du multipartisme et d’un système semi présidentiel. Blaise Compaoré a été élu pour la première fois en 1991, puis réélu en 1998, 2005 et 2010. Il n'y a toujours pas de signe clair qu'il ne sera pas à nouveau candidat en 2015 pour un nouveau mandat (RFI, 2011)[5]  malgré la limitation du nombre de mandats consacrée par la Constitution.

Que faut-il entendre par démocratie ?

La définition la plus courante de la démocratie au Burkina Faso est la suivante : « c’est le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». N’importe quel homme/femme politique ou activiste dans notre pays vous répètera cette définition avec un air de satisfaction. Il y a pourtant lieu d’être plus spécifique dans la manière dont on pourrait décrire la démocratie tant dans sa forme que  dans son contenu. Pour ce faire, il peut être utile d’explorer d’autres définitions possibles du concept de démocratie.

Le dictionnaire Robert (2012), par exemple, définit la démocratie comme une forme de gouvernance dans laquelle la souveraineté appartient au peuple [6]. Cette définition n’est par ailleurs pas différente de la définition burkinabè. L’exercice de la souveraineté du peuple peut prendre plusieurs formes.

Lorsque la souveraineté est exercée directement par le peuple, on parle de démocratie directe. La démocratie est dite participative lorsque le peuple participe seulement aux concertations et aux prises de décision. La  démocratie est qualifiée de représentative quand le peuple élit des représentants qui agissent à sa place et en son nom. Cette forme semble être la plus répandue de nos jours. La démocratie peut également être du type majoritaire ou consensuel, selon que l’on accorde de l’importance à la majorité des citoyens ou à un plus grand nombre de citoyens.

La démocratie entendue comme modèle politique, tel que développé par les auteurs contemporains comme Rawls et Habermas[7] se caractérise par la liberté d’expression, le multipartisme, des consultations électorales régulières, ainsi que la séparation du pouvoir. La séparation du pouvoir a été théorisée par John Locke[8] et Montesquieu [9] qui la considèrent comme un gage d’équilibre des institutions et une garantie contre l’arbitraire. Il est bien entendu que l’accent peut être mis sur l’un ou l’autre de ces éléments caractéristiques, mais il est considéré que ce sont ces éléments qui définissent un régime politique démocratique.

On note également que plusieurs visions de la démocratie ont été développées dans l’histoire, il s’agit notamment de la démocratie chrétienne inspirée par la morale chrétienne, les démocraties dites populaires d’inspiration marxiste, ainsi que la démocratie libérale fondée sur le libéralisme politique tel que développé par John Rawls [7].

Toutefois, il convient de signaler que le but de cet article n'est pas de disserter sur la démocratie dans la mesure où le débat fait toujours rage dans le milieu académique sur une définition consensuelle de ce qu'il est ou n'est pas. Malgré les diverses définitions, la plupart des auteurs semblent s'accorder sur l’idée que la démocratie devrait s'apparenter au mode de sélections des leaders et responsables politiques grâce à des élections libres et transparentes où la majorité l'emporte toujours. Étant donné que ce sont les leaders qui gouvernent au profit de ceux à qui ils doivent d’avoir été choisis. C'est pour cette raison que cet article s'appuie sur le concept de la démocratie libérale pour analyser le contexte politique du Burkina Faso.

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Notes

1. Freedom House (2012). Freedom in the World 2012: The Arab Uprisings and Their Global Repercussions. Freedom House. Consulté le 19 Novembre 2012, de http://www.freedomhouse.org/article/freedom-world-2012-arab-uprisings-and-their-global-repercussions. Freedom House est l'une des organisations de référence qui produit chaque année des documents d’analyse et d’information sur l’évolution des libertés civiles dans le monde. [Retour]

2. Du 3 au 6 janvier 1966. [Retour]

3. Le Lieutenant-Colonel Sangoulé Lamizana de Janvier 1966 à Novembre 1980 ; Le Colonel Saye Zerbo de novembre 1980 to à novembre  1982;Le Commandant Jean-Baptiste Ouédraogo de novembre 1982 to aout 1983; Le Capitaine Thomas Sankara qui a conduit la révolution d’aout 1983 à octobre 1987; et le Capitaine Blaise Compaoré d’octobre 1987 à Juin 1991. Ce dernier est toujours au pouvoir après une mutation de son régime militaire en régime démocratique. [Retour]

4. Dorrier, P. (2012, October). 25 Years On: The Mixed Legacy of Burkina Faso’s Thomas Sankara, Socialist Soldier. Think Africa Press. Consulté le 04 décembre 2012 à http://thinkafricapress.com/burkina-faso/mixed-legacy-thomas-sankara-socialist-soldier-25-year-anniversary [Retour]

5. Radio France International, (2011, July). Le président Blaise Compaoré laisse planer le doute sur une candidature en 2015. RFI. consulté le 04 décembre 2012 à http://www.rfi.fr/afrique/20110725-le-president-blaise-compaore-laisse-planer-le-doute-une-candidature-2015 [Retour]

6. Définition tirée de Le Robert illustré, 2012 [Retour]

7. HABERMAS J. et  RAWLS J. 1997, Débat sur la justice politique, trad. R. Rochlitz, Paris, Cerf, 1997. [Retour]

8. John Locke, The Two Treatises of Civil Government (Hollis ed.) [1689] The Online Library of Liberty [Retour]

9. Monstesquieu (1748), De l'esprit des lois, Le texte de De l'esprit des lois sur Les classiques des sciences sociales [Retour]

Dernière modification le Samedi, 13 Juin 2015 21:20

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