Vendredi 26 Mai 2017

Les "Dix Commandements" de la Lutte du Peuple Burkinabè

Par deux fois en moins d’un an, les Burkinabè sont descendus massivement dans les rues de leurs villes pour dire non à l’oppression politique. La première fois, c’était en octobre 2014 et ils ont fait fuir l’ex président Blaise Compaoré qui voulait modifier la constitution pour la troisième fois pour se maintenir au pouvoir. La seconde fois, ce fut en septembre dernier contre la tentative de coup d’État du Général Gilbert Diendéré et la rue grâce au soutien de l’armée, a fait plier le Général en moins de 6 jours. Au-delà du fait que c’est la désapprobation massive du régime Compaoré qui a poussé les Burkinabè à se mobiliser, il y a lieu de s’interroger sur les principes qui ont guidé la réussite de ces insurrections populaires tant sur le plan organisationnel que politique. Aussi, l’objectif de cet article n’est pas de servir de recette à des troubles à l’ordre public ou d’inciter les gens à des soulèvements populaires. Il s’agit simplement d’une démarche intellectuelle à des fins de documentation de l’effort du peuple burkinabè. Cet écrit tentera donc de dégager l’ensemble des grands principes qui ont guidé la lutte des Burkinabè. De tels principes sont inombrables mais dix d'entre eux méritent une attention particulière.

1. L’affirmation du caractère de non-violence:

Face à la machine de répression du régime Compaoré, la non-violence a été l’épine dorsale de la lutte du peuple burkinabè et ce pour plusieurs raisons. La première, c’est l’argument moral car un régime qui n’hésite pas à tirer sur des manifestants à mains nues est moralement indéfendable. Le régime Compaoré est celui qui a le plus introduit la violence en politique au Burkina Faso. Ce régime né dans la violence, a utilisé comme outils de gouvernance cette même violence pour régner durant 27 ans. Ainsi pour le peuple, utiliser la violence (un moyen illégal) pour combattre démocratiquement un tel régime aurait donné un prétexte aux sbires de Compaoré pour réprimer les manifestants.

La seconde raison est celle du bon sens. Le peuple n’a pas les moyens de s’équiper en armes en un temps court pour renverser le rapport de forces sur le plan militaire face à un tel régime. Par contre, les outils de non-violence comme la désobéissance civile sont légaux et facilement accessibles au peuple. De ce fait, la lutte prenait ainsi une dimension d’action de ‘’masse’’, plus morale et psychologique, s’attirant clairement la sympathie de l’opinion nationale et internationale.

La troisième et dernière raison est d’ordre historique et politique. Les Burkinabè d’aujourd’hui sont les héritiers d’une tradition de non-violence qui a marqué l’ensemble des luttes politiques conduites par le peuple depuis 1960. Les syndicalistes et les opposants ont toujours fait preuve de pondération et du sens de la responsabilité en résistant fortement à l’idée d’utiliser des armes pour combattre les excès et l’illégitimité de certains pouvoirs. L’insurrection populaire de janvier 1966 et la lutte du collectif suite à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en sont des exemples. Quoi qu’il en soit, l’usage de la violence par le peuple contre le régime Compaoré aurait plongé le pays dans un cycle de violence qui détruirait le tissu social et économique sans qu’aucune solution constructive ne puisse sortir du crépitement des armes durant très longtemps.

2. Construire et maintenir une coalition des forces pro-démocratiques:

L’arme la plus efficace dans une lutte politique, c’est l’organisation dans la discipline. Aucun individu à lui seul n’aurait pu lutter et venir à bout d’un régime autocratique comme celui de Blaise Compaoré. Il en est de même pour les partis politiques, les groupes syndicaux, ou les organisations de la société civiles. L’un des secrets du succès de la lutte du peuple burkinabè a été la coordination sans faille de toutes les organisations qui y étaient impliquées, sous l’égide notamment du Chef de File de l’Opposition (CFOP). Sans cette coordination entre les partis politiques du CFOP, les organisations de la société civile (OSC) et les syndicats (dans une certaine mesure), il aurait été difficile de réussir la grande mobilisation de la jeunesse et conduire des actions de ‘’masse’’ tels que les marches, les grèves et les meetings de protestations à travers tout le pays. Pire, sans une telle unité d’action, il aurait été facile pour le régime de briser la lutte en isolant des leaders ou des organisations pour les corrompre et/ou les contraindre à faire des choix contre le peuple.

Tant bien que mal, les forces pro-démocratiques ont su montrer un front uni surtout en octobre 2014 dans la lutte contre la modification de l’article 37. Les Burkinabè ont senti un sérieux effort de coordination des forces pro-démocratiques sous le leadership du Chef de File de l’opposition (CFOP) et ce, pour plusieurs mois avant les évènements d’octobre 2014. Par contre, cette coalition des forces pro-démocratiques a été moins dynamique en septembre dernier vu que certains partis politiques étaient déjà dans une logique de calculs politiciens pour les échéances électorales d’octobre 2015. Qu’à cela ne tienne, malgré les divergences d’idéologies, de visions et de méthodes, la désapprobation massive du régime Compaoré a facilité les efforts de coordination des forces pro-démocratiques pour remporter la lutte.

3. Trouver de puissants alliés au sein des forces de défense et de sécurité (FDS):

Malgré la détermination du peuple burkinabè, il n’aurait pas pu venir à bout du régime assez facilement sans l’intervention des FDS (d’une manière ou d’une autre). Dans plusieurs pays africains, l’armée (ou une partie de l’armée) est toujours la garante de la survie des régimes autoritaires. Le régime de Blaise Compaoré était assis non pas sur une légitimité populaire mais sur une machine de répression militaire, ‘’une milice’’ en l'occurrence, le Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP). Dès lors que cette machine de répression fait le choix de ‘’se ranger’’ du côté du peuple ou est vaincue militairement, le régime ne pouvait que tomber de lui-même sous le poids de son impopularité.

Par deux fois (en octobre 2014 et en septembre 2015) si les FDS avait fait le choix ferme et résolu de protéger et défendre le régime à n’importe quel prix, les Burkinabè seraient toujours en train d’enterrer leurs morts… Autrement dit, le soutien des FDS fut un complément essentiel à la lutte pacifique du peuple. L’armée en particulier provient du peuple et à l'exception des officiers, les hommes de troupes ont été traités avec mépris comme le peuple sous le règne de Blaise Compaoré. Les évènements et mutineries de 2011 ont révélé aux Burkinabè les frustrations et la division au sein de la grande muette. Il était donc facile pour le peuple de trouver les voies et moyens pour cultiver des alliances solides avec les patriotes au sein de cette armée pour en finir avec le régime le moment venu.

L’ère post-Compaoré qui a débuté au Burkina Faso s’annonce maintenant comme une grande opportunité pour le peuple d’œuvrer à ce que cette armée soit républicaine c’est-à-dire au service de la protection du peuple et non d’individus. Les armes du peuple devront défendre et protéger le peuple contre tout aventurier des temps modernes qui voudraient manipuler les institutions et la loi fondamentale pour ses intérêts personnels.

4.  Manifester simultanément dans toutes les villes du pays:

C’est une vieille tactique de guérilla et son objectif principal c’est d’épuiser les ressources matérielles et morales de l’adversaire. Au Burkina Faso, l’adversaire c’était les CRS et la police dans une moindre mesure mais surtout le RSP, redoutable branche armée du régime Compaoré. Pour atteindre un tel objectif, il fallait surtout éviter les points forts de la machine de répression et se concentrer sur ses points faibles. L’un de ces points faibles se trouve être leur nombre. Que ce soit en octobre 2014 ou en septembre 2015, le peuple à travers les partis politiques, les organisations de la société civile, et les syndicats a organisé de manière simultanée des grèves et des protestations dans toutes les villes du Burkina Faso.

Cette tactique de dispersion géographique des manifestants à travers tout le pays a permis d’exploiter au maximum la faiblesse numérique des forces de l’ordre en générale et du RSP en particulier. Que peuvent faire la police et le RSP contre une population de 17 millions d’habitants? Sans ligne de front défini, les manifestants ont obligé l’adversaire à être dans une posture défensive ce qui lui ôtait toute possibilité de prise d’initiative. Le résultat a été le fait qu’en dehors de la capitale, le régime n’était plus capable de contrôler l’ensemble du territoire national ce qui a galvanisé le moral du peuple, et permettant ainsi aux manifestants de certaines provinces de prendre le chemin de Ouagadougou pour la bataille finale.

5. Prendre d’assaut les symboles du pouvoir dans la capitale politique:

Du fait de la centralisation du pouvoir politique, la bataille décisive devait se jouer dans la capitale politique Ouagadougou, siège des symboles du pouvoir. Le peuple avait compris que si la capitale politique ‘’tombait’’ dans ses mains, la cause serait entendue. La même tactique de dispersion géographique des manifestations à l’échelle nationale a été appliquée à Ouagadougou par les jeunes. C’est ce que SamsK Lejah a appelé en octobre 2014 "la stratégie fourmis magnans ou fourmis légionnaires’’ c’est à dire: "tout le monde dehors, partout et en même temps.’’ Que peuvent faire les forces de l’ordre et les 1.300 hommes du RSP contre plus d’un million et demi de manifestants dans les rues et quartiers de Ouagadougou?

En multipliant les foyers de protestations dans toute la ville, les manifestants ont apporté une contradiction au commandement de la police et surtout du RSP : Fallait-il se disperser pour faire face aux manifestants à travers toute la ville ou contenir leurs forces à l’Assemblée Nationale et/ou à Kosyam et contenir la foule? Tel était leur dilemme. De leur côté, les manifestants en octobre 2014 avec les renforts venus des provinces, ont pris d’assaut les symboles du pouvoir et du régime Compaoré. Face à une foule de manifestants à Ouagadougou les 30 et 31 octobre jamais vue dans l’histoire politique du pays, l’Assemblée Nationale et le siège du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) ont fini par céder avant de partir (malheureusement) en fumée. Devant la progression du peuple en direction de Kosyam, l’ex président a dû prendre la poudre d’escampette par l’entremise de l’armée française.

En septembre dernier, la multiplication des foyers de manifestations à travers tous les quartiers de la ville s’est révélée être une tactique gagnante également. En optant de lutter contre plusieurs foyers de manifestation en même temps, le RSP augmentait encore plus sa vulnérabilité à moyen terme dans la mesure où son stock de minutions et de carburant s’épuisait considérablement. De plus, les soldats du RSP ne pouvaient ni manger, ni se reposer et encore moins dormir et ce pendant quatre jours consécutifs. Ces objectifs atteints en plus de la défection d’un bon nombre de soldats du régiment, l’intervention des forces armées nationales a permis de prendre rapidement le contrôle du symbole du pouvoir politique et de la souveraineté du peuple qu’est le palais présidentiel.

6. Gagner la guerre de la communication car l’information est une arme:

Dans un monde où les forces du mal ont parfois des tambours plus bruyants que la voix des oppressés, il était d’une nécessité vitale de communiquer clairement et bruyamment l’essence de la lutte du peuple à l’opinion nationale et internationale. Il a fallu construire un message clair ne souffrant d’aucune équivoque. Cela n’est toujours pas le cas dans la plus part des luttes politiques au Burkina Faso où la divergence des intérêts des acteurs engagés conduit à une communication de messages non cohérente au peuple.

En octobre 2014, le message du peuple était très clair : aucun changement ou modification de la constitution pour permettre à Blaise Compaoré de rester au pouvoir. Les variantes de ce message se déclinaient comme suit : « non au Sénat », « non à la modification de l’article 37 », « non au Référendum », etc. En septembre dernier, le message des manifestants ne souffrait pas non plus d'ambiguïté: Non au coup d’État et au Conseil National de la Démocratie (CND) pour une poursuite de la transition. Les variantes de ce message étaient : « dissolution et désarmement du RSP », « Diendéré dégage », « à bas le coup d’État », etc. Au niveau de l’opinion nationale la cause était entendue et cela grâce au professionnalisme des média et de la presse privé nationale.

Malgré le saccage de certains radios par les soldats du RSP, les journalistes burkinabè ont réussi à assurer une couverture parfaite des évènements en donnant la parole à tous les acteurs de premier plan sans exclusion. Cela n’était pas le cas au niveau de la scène mondiale ou certains média internationaux cultivaient un discours différent de la réalité du terrain. Auprès de tels média (RFI et France 24 en l’occurrence), Diendéré et ses complices bénéficiaient plus de temps d’antenne que les représentants légitimes du peuple comme Sy Cheriff, et Michel Kafando (une fois libéré de sa prise d’otage par le RSP). Certains avaient fini par baptisé ironiquement France 24 “Diendéré 24”. Il a fallu alors des bonnes volontés et du lobbying auprès d’autres média internationaux pour faire entendre plus la voix des activistes ainsi que des leaders des partis politiques engagés auprès du peuple pour la restauration de la démocratie. Les réseaux sociaux ont dans ce sens joué un rôle capital.

7. Faire usage des réseaux sociaux:

Les Burkinabè ont su faire des réseaux sociaux un puissant outil de facilitation de la lutte non-violente contre le régime autoritaire de Compaoré et ce pour quatre raisons. Premièrement, les réseaux sociaux ont servi dans la promotion de l’unité d’action. Les activistes et leaders d’opinions se sont exprimés sur les réseaux sociaux en mettant en avant la coordination et l’union des forces. Les burkinabè se sont donc senti unis. Les posts narcissiques ont subitement disparu pour faire place à des essaies, des textes de réflexions analysant et décryptant la situation nationale. Des poèmes sont nés, prônant l’amour et l’unité nationale, etc.

Deuxièmement, les réseaux sociaux ont servi d’outil de planification des actions sur le terrain. Par exemple, les mots d’ordre pour les grèves, les lieux de rassemblements en vue des manifestations, etc. passaient par les réseaux sociaux, Facebook en particulier. Troisièmement, les réseaux sociaux ont été utilisés pour la promotion de la non-violence. Les activistes, les syndicalistes, les leaders d’opinion et des partis politiques utilisaient les réseaux sociaux pour inciter leurs militants et sympathisants à ne pas céder à la violence malgré les provocations et les actions de répression du régime. Ils ont multiplié les appels à l’attachement à la non-violence tout au long de la lutte. Enfin quatrièmement, les réseaux sociaux ont permis de collecter, de documenter et de diffuser les exactions et la répression du peuple par le régime. Ce n’est plus l’époque des années 70 et 80 ou un régime autoritaire en Afrique pouvait brutaliser son propre peuple et dissimuler les preuves au reste du monde. A l’heure des smartphones, chaque jeune manifestant au Burkina Faso était aussi un journaliste en puissance filmant et prenant des photos de scènes de brutalité de la machine de répression de Blaise Compaoré. Ainsi a-t-on vu des photos et vidéo choquantes faire le tour du monde, chose qui a contribué à décrédibiliser et délégitimer le règime et ses alliés auprès de l’opinion nationale et internationale.

Du reste, en septembre dernier, le RSP lui-même s’était rendu compte de l’utilité des réseaux sociaux comme moteur de diffusion des informations et s’y est mis. Constatant son échec dans le ralliement des citoyens du Net, il s’est employé à détruire les installations de l’ONATEL pour couper la communication Internet au Burkina Faso. Ce fut peine perdue car la messe était déjà dite. La diaspora qui a facilement accès aux technologies de l’information et de la communication avait vite pris le relais dans la diffusion des informations. La contribution de cette diaspora a surtout été remarquable dans la mesure où en plus de jouer le rôle de relais de l’information sur les réseaux sociaux, elle a multiplié la publication de déclarations, les interventions dans les média étrangers et surtout les manifestations dans les grandes villes du monde pour alerter l’opinion internationale sur les évènements du pays.

8. Écouter la communauté internationale avec une oreille:

Les évènements d’octobre 2014 et de septembre 2015 ont permis de reposer avec acuité l’utilité de certaines organisations continentales ou sous régionales. Ces organisations ont parfois une attitude passive dans les périodes pré crises. C’est le cas par exemple de l’Union Africaine (UA) et de la Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui malgré leurs propres textes interdisant les changements anti constitutionnels pour la conquête du pouvoir, sont restées silencieuses lorsque Blaise Compaoré s’était lancé dans son entreprise de révision de l’article 37. Quand les crises éclatent, ces organisations sont impuissantes car n’ayant aucun mécanisme de pression effective à court terme en dehors des ‘’sanctions’’ tout azimut dont l’efficacité est parfois discutable. Pire, elles ont toutes le même mode opératoire qui consiste à l’envoi de médiateurs qui par le jeu des alliances souterraines, finissent par s’aligner derrière le puissant du jour. C’est le cas de la médiation du président Sénégalais Macky Sall, qui avait pris fait et cause pour Diendéré et ses alliés du CDP. En d’autres termes, les africains sont parfois abandonnés à eux-mêmes face à la brutalité des régimes qui les oppressent la communauté internationale se contentant parfois de condamnations de principes (la logique des intérêts stratégiques aidant).

Le peuple burkinabè a vite compris que sa libération ne pouvait provenir que du fruit de ses propres efforts. Ainsi devait-il prendre son destin en main sans attendre une aide hypothétique de ses voisins et amis africains surtout ceux de l’Afrique de l’Ouest. C’est ce qui fut fait à travers le rejet unanime des treize points du projet d’accord des médiateurs de la CEDEAO par le peuple à travers la voie du président du Conseil National de la Transition (CNT), des leaders des OSC, des syndicats, et des partis politiques du Cadre de Concertation des Partis politiques (CCPP). Si le peuple avait cédé face aux propositions de la délégation de Macky Sall, on assisterait aujourd’hui à un pourrissement de la situation et le Burkina Faso aurait été mis sous tutelle de la CEDEAO, de l’UA ou même de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

9. Vaincre les adversaires sans les humilier:

La lutte du peuple burkinabè pour ses droits démocratiques n’a pas été pas une lutte de ‘’jusqu’auboutiste’’ dans laquelle il fallait à tout prix “éliminer” ou “écraser” les ennemis du peuple. Au-delà des divergences de visions, pro-référendum et anti-référendum, pro-CND et anti-CND sont des frères et des sœurs qui partagent le même espace vital dans le même pays. Comme la langue et les dents dans la bouche, il arrive qu’ils se querellent mais quoi qu’il en soit, ils doivent toujours trouver le moyen de vivre ensemble et ce pour éviter une déchirure du tissu sociale. Aussi, pour paraphraser Nelson Mandela, l’homme ne supporte pas les humiliations et en tant qu’Africain, il faut apprendre à vaincre ses adversaires sans les humilier. De manière rétrospective, on peut avancer que toutes ces considérations ont conduit les manifestants à travers leurs leaders, à garder la porte du dialogue toujours ouverte tout au long de la crise pour raisonner les compatriotes égarés et les ramener sur la voie de la raison.

A tout moment, les forces pro-démocratique ont voulu offrir une porte de sortie à l’autocrate/à l’imposteur mais sans compromettre les intérêts du peuple. C’est cette démarche qui a dans un premier temps conduit les manifestants en octobre 2014 à demander simplement le respect de la Constitution sans exiger le départ du président. Si au soir du 28 octobre 2014 Blaise Compaoré avait retiré son projet de loi, peut-être qu’il serait toujours le président du Burkina Faso pour le reste de son mandat et son honneur serait “sauf”. En optant pour le passage en force, il a radicalisé davantage le peuple qui a fini par exiger son départ immédiat. C’est également cette retenue des Burkinabè qui a guidé les actions des forces armées nationales (FAN) dans leurs face à face contre les éléments du RSP. L’objectif a toujours été d’obtenir la reddition du Général Diendéré et ses hommes sans effusion de sang. L’accord obtenu grâce au Mogho Naaba, participait à une telle démarche c’est-à-dire, l’offre d’une voie de sortie non-humiliante pour l’oppresseur. C’est à défaut d’avoir obtenu gain de cause après plusieurs ultimatums que l’assaut final fut donnée par les FAN.

Une telle approche visant à offrir une porte de sortie non-humiliante aux oppresseurs du peuple a été au final très bénéfique à la lutte dans la mesure où elle a permis de sauver des vies humaines (l’usage de la force par le peuple ayant été considéré en ultime ressort). Elle a surtout réaffirme le refus des burkinabè de consacrer la violence en politique comme un moyen de lutte. Le “burkindi” du peuple en sort renforcé.

10. “Prier Dieu et les ancêtres” que tout se passe bien:

Malgré les bonnes volontés et les bonnes intentions, nul n’a de certitudes absolues sur le déroulement et l’issue des crises comme celles vécues par le Burkina Faso en moins d’un an. Avec le recul, on se rend à l’évidence que tous les ingrédients d’une grave crise socio-politiques semblaient être réunis et les choses pouvaient échapper aux contrôle des différents acteurs et glisser progressivement sur un conflit interne et ce malgré l’esprit de retenue du peuple. En d’autres termes, malgré la détermination du peuple, il a fallu un concours de circonstances, pour que le pays ne sombre pas dans les affres d’une lutte armée qui aurait coûté extrêmement cher au pays en termes de coût humain, social, financier, etc.

 

En guise de conclusion, il faudra souligner avec insistance que les principes ici exposés ne sont ni mutuellement exclusifs, ni collectivement exhaustifs. Les luttes socio-politiques en Afrique en général et au Burkina Faso en particulier sont loin de relever exclusivement de la science exacte dans leur planification et exécution. De telles luttes relèvent toujours de l’aventure humaine et en la matière, les incertitudes, les approximations, les improvisations et les surprises ne sont jamais loin. Par ailleurs, cette lutte du peuple burkinabè qui a mis fin au régime de Blaise Compaoré ne s’est pas tenue en quelques jours. Elle a débuté depuis le lendemain du coup d’État du 15 octobre 1987. Beaucoup de Burkinabè ont payé au prix cher leur résistance face aux exactions du régime. Les brimades et les dénis de justices encourues durant 27 ans ont contribué à dresser le peuple contre l’imposture. Octobre 2014 et septembre 2015 n’ont été que le point d’achèvement de la résistance héroïque du peuple. Pour terminer, la réussite de l’expérience burkinabè ne garantit pas forcément son succès ailleurs. Un concours de circonstances particulières dont l’histoire politique du pays et son système de valeurs sociales et morales y a contribué grandement. Les principes organisationnels, politiques et idéologiques de la lutte burkinabè ne sont donc pas à être systématiquement exportés partout ailleurs en Afrique. Toutefois, les mêmes causes sur le continent pourraient très bien produire les mêmes effets -d’une manière ou d’une autre.

 

Dernière modification le Samedi, 23 Janvier 2016 19:37

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