Dimanche 19 Novembre 2017

Quel Scénario pour Tourner la Page du Régime Compaoré au Burkina Faso?

A la fin de son présent mandat en novembre 2015, Blaise Compaoré aura passé 28 ans comme Président du Faso. Règne trop long ou pas assez, c’est selon. Toutes ces longues années de présence à la tête de l’État ne semblent pas avoir permis au Chef de l’État “de boucler la mise en œuvre de ses chantiers” puisqu’il y a de fortes spéculations sur son intention de modifier encore la constitution pour briguer de nouveau la magistrature suprême en fin 2015. On dit souvent que les hommes et les femmes passent mais les institutions demeurent. Apparemment, cela ne semble pas s’appliquer au cas du Burkina Faso. Le souffle du pays ainsi que le devenir des Burkinabè sont arrimés à la survie politique d’un seul homme. Dans une telle période d’incertitude, comment pourra-t-on tourner définitivement la page du régime Compaoré pour que le pays abandonne la bifurcation du droit d’un seul homme pour retrouver le chemin de la règle de l’État de droit? Dans les lignes qui suivront, cette analyse tentera de dégager quelques scenarii possibles.Blaise Compaoré

La seule possibilité pour Blaise Compaoré de demeurer à la tête de l’État burkinabè à la fin de son mandat, c’est de remettre en cause le dispositif juridique lui interdisant toute possibilité de se représenter comme candidat aux élections présidentielles de Novembre 2015. Le Président pourra ainsi sauter le verrou de l’article 37 de la Constitution limitant le nombre de mandats présidentiels. Il pourra le faire soit par voie parlementaire, soit par voie référendaire. La mise en place du Sénat sera une condition nécessaire pour que le régime puisse avoir une majorité qualifiée au sein du parlement pour modifier l’article 37 en suivant la voie parlementaire.

Quant à la voie référendaire, il suffirait que le régime organise et gagne une consultation populaire sur la révision de l’article 37 pour ouvrir la voie à la participation de Blaise Compaoré  aux élections de Novembre 2015. L’opposition politique flairant cette manipulation du jeu démocratique (au profit d’un seul homme) se mobilise aux côtés des organisations de la société civile contre la mise en place du Sénat et surtout contre la révision de l’article 37. La pression de la rue a ainsi fait battre le régime en retraite du moins en ce qui concerne la mise en place du Sénat. Toutefois, la vraie bataille politique pour l’opposition demeure: comment faire tomber le régime de Blaise Compaoré en fin 2015?

Dans la plupart des pays africains où un seul homme a monopolisé le pouvoir d’État pendant des décennies, les gens finissent par verser dans la fatalité ou le désespoir. Parlant de leur “président à vie”, ils finissent par dire: “on le laisse avec Dieu” ou comme les Camerounais aiment à le dire: “on attend que la nature fasse son travail”, puisse que le leader n’est pas immortel. Par décence et par humanisme, cette analyse ne spéculera point sur la santé du Président malgré certaines rumeurs qui obligent parfois ce dernier à faire des sorties médiatiques [1] pour rassurer le peuple. De plus, le peuple burkinabè est un peuple courageux et brave avec un sens aigu de la responsabilité. Ainsi, il y a fort à parier qu’il ne versera point dans la fatalité ou le désespoir et trouvera certainement les voies et moyens pour résoudre les contradictions internes et les défis que le régime Compaoré aura dressés devant lui.

Si on écarte le scénario fataliste d’une perte du pouvoir par mort naturelle, on peut avancer qu’il y a principalement trois autres scenarii possibles pour tourner la page du régime en place: i) une conquête du pouvoir d’État par l’opposition en 2015 ii) une intervention de l’armée, iii) un soulèvement populaire qui ferait tomber le régime.

Scénario 1 : La conquête du Pouvoir d’État par l’opposition

La voie royale pour que l’opposition prenne le pouvoir au Burkina Faso, c’est la voie des urnes. La tâche sera très ardue mais pas impossible. Effectivement, dans le contexte actuel du Burkina Faso, il est difficile d’imaginer toute possibilité de faire partir le régime de Blaise Compaoré par la voie des urnes. Cela aurait été envisageable si on avait à faire à un régime purement démocratique avec une grande tradition d’organisation d'élections libres et transparentes. Hélas, ce régime n’est pas un régime démocratique mais autoritaire selon beaucoup d’analystes[2]. Et dans un régime autoritaire, ce qui compte, c’est beaucoup plus la survie du régime lui-même que la défense du bien-être collectif du peuple.

Le régime Compaoré a pu faire cette démonstration aux Burkinabè en manœuvrant pour rester au pouvoir pendant plus d’une génération. Pendant ce même temps, les Burkinabè connaissent de plus en plus la pauvreté, la corruption gagne énormément de terrain, et une toute petite minorité proche du régime fait la pluie et le beau temps, tant les affaires marchent bien pour elle. Cette minorité de Burkinabè qui détient une grande partie des leviers de commande de l’administration, de l'armée et de l'économie nationale, est prête à tout pour que le régime demeure éternel afin qu’elle continue de jouir de ses privilèges. Cette minorité se nourrit du régime et ce dernier s’appuie sur elle pour demeurer au pouvoir.

On voit mal donc comment un tel régime pourrait accepter de perdre des élections qu’il aurait organisées et signer ainsi sa propre fin. Aussi, gardons en mémoire l’avertissement de feu Omar Bongo quand il disait qu’en Afrique, il faut «être bête» pour organiser des élections et les perdre. Finalement, ce régime n’étant pas venu par la voie des urnes, les chances semblent très minces pour qu’il s’en aille calmement par cette voie.

Malgré tout, des chances existent pour que l’opposition politique remporte les élections Présidentielles de 2015 au Burkina Faso (avec ou sans Blaise Compaoré comme candidat). Les arguments ne manquent pas pour soutenir cette idée.

Premièrement, depuis ces 20 dernières années, l’opposition politique au Burkina Faso n’a jamais été aussi forte que présentement. C’est une opposition politique nouvelle menée par un chef de file, Zéphirin Diabre, qui représente une vraie alternative à Blaise Compaoré tant il est crédible et compétent aux yeux de ses militants et sympathisants.

En plus, c’est une opposition qui a une forte capacité de mobilisation des différentes composantes du peuple burkinabè, les jeunes en particuliers. Une telle mobilisation populaire représente une arme redoutable aux mains de l’opposition car elle permet de maintenir la pression sur le régime. Par exemple, les différentes marches de 2013 qu’elle a organisées ont fini par faire plier le régime sur son projet de mise en place du Sénat.

La dernière marche en date du 18 janvier 2014, par son organisation pacifique et sa grande mobilisation pourrait aussi avoir des conséquences imprévues sur le régime de Compaoré. Il restera maintenant à traduire cette mobilisation populaire en votes pour battre le régime en place dans les prochaines consultations électorales. Du reste, les élections législatives et municipales de décembre 2012 ont permis au régime de prendre la mesure de ce qui pourrait l’attendre en 2015 si toutefois les conditions d’organisation et de déroulement du scrutin obéissent aux règles de l’art.

Deuxièmement, la recomposition du paysage politique actuel semble affaiblir le parti présidentiel, le CDP, et renforcer l’opposition politique. La démission massive des ténors du CDP traduit la déconfiture politique qui pourrait exister au sein du parti au pouvoir. Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo, et Simon Compaoré ont été à ne point douter “les architectes” qui ont bâti le régime Compaoré ces 25 dernières années.

Si aujourd’hui ces trois ténors se retrouvent dans un nouveau parti politique (le MPP) pour lutter contre le pouvoir de Blaise Compaoré, on peut en dehors de toute spéculation sur leur sincérité/crédibilité, dire sans risque de se tromper que la messe est dite. Ils connaissent bien les combines et les stratagèmes du pouvoir de Compaoré. Ils ont vidé le CDP de ses chefs coutumiers communément appelés “bonnets rouges” ce qui fera une grande différence au niveau de la mobilisation de l'électorat (surtout quand on connaît le rôle que les chefs coutumiers jouent dans la mobilisation en milieu rural).

Si en plus de tout cela le MPP arrive à se joindre au chef de file de l’opposition pour faire front contre le CDP et Blaise Compaoré, on pourra s’attendre à une victoire éclatante de l’opposition dans toute consultation électorale à venir. Toutefois, rien n’est encore joué et l’opposition devra prendre la mesure de ce moment historique pour taire ses guéguerres et se focaliser sur l’essentiel qui est de mettre fin au pouvoir à vie de Blaise Compaoré en 2015. Si elle se laisse distraire et perd cet objectif de vue, il faudra alors dire adieu au changement en 2015 par la voie des urnes. Par ailleurs, si les tensions vont grandissantes entre le régime et l’opposition, menaçant ainsi l’ordre publique ou la paix sociale, l'armée pourrait s’inviter dans le jeu politique et jouer le rôle d’arbitre.

Scenario 2 : une intervention militaire

Ce scenario reste toujours une éventualité qui ne peut être balayée du revers de la main. Après tout, c’est historiquement la seule voie par laquelle se sont opérés les changements de régimes au Burkina Faso. L’histoire politique du pays nous enseigne que le Burkina Faso n’a jamais connu de changement de régime par voie démocratique. A chaque fois, l’armée a dû intervenir directement ou indirectement pour faire partir le régime en place. Le régime Compaoré est donc bien conscient du danger latent que pourrait représenter la grande muette pour sa survie durant le tournant de 2015. Deux circonstances majeures soutiennent l’éventualité de ce scénario. Le premier, c’est la durée du régime et la déconfiture qui en résulte.

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Notes

1. http://www.lepays.bf/?BLAISE-COMPAORE-A-PROPOS-DE-SON: Consulté le 25 Janvier 2014. [Retour]

2. The Economist Intelligence Unit (2012). Democracy index 2012 Democracy at a standstill, (consulté le 28 Janvier 2014); Disponible à https://portoncv.gov.cv/dhub/porton.por_global.open_file?p_doc_id=1034 [Retour]

Dernière modification le Samedi, 20 Juin 2015 17:34

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