Lundi 16 Juillet 2018

Quel Scénario pour Tourner la Page du Régime Compaoré au Burkina Faso?

Quand, dans un pays les mécanismes de changement démocratique et de renouvellement des élites politiques sont verrouillés par un seul homme durant des décennies, le peuple fini toujours par se tourner vers l’armée pour qu’il neutralise le régime anti-démocratique à travers ce que Laurent Kilachiu Bado a appelé un coup d’État «salvateur» ou ce que Feu le Cardinal Paul Zougrana avait appelé “un coup d’État béni de Dieu”. Des exemples existent en Afrique pour illustrer ce propos. Le dernier en date c’est le cas du Niger où c’est l’armée qui a dû intervenir pour mettre fin au règne de Mamadou Tandja.

Une autre conjoncture qui pourrait provoquer une intervention militaire, c’est l’existence d’un conflit de génération entre hauts gradés et jeunes soldats. A ce propos, l’histoire pourrait se répéter car même si les époques ne sont pas les mêmes, les mêmes causes finissent toujours par produire les mêmes effets. En effet, comme dans les années 1980, l’armée burkinabè connaît aujourd’hui une crise profonde de génération dans ses rangs.

Le haut commandement semble complètement coupé des réalités quotidiennes vécues par les hommes de troupes. De la même manière que la génération de Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henry Zongo, et Jean Baptiste Lingani reprochait aux vieux colonels et généraux de leur époque leur attitude bourgeoise et corrompue, les jeunes cadres de l’armée burkinabè aujourd’hui ont aussi accumulé des frustrations diverses et énormes vis-à-vis de leur hiérarchie.

Les évènements et mutineries de 2011 ont fini par mettre au grand jour ce malaise au sein de l’armée. Le régime a et continue de sous-estimer l’éveil et l’engagement politique des jeunes officiers/soldats. Pendant longtemps, la stratégie du régime envers la grande muette était de toujours s’assurer de la loyauté inconditionnelle des hauts gradés de l’armé (les vieux colonels et généraux). Le postulat était simple : si les chefs militaires sont contents, alors l’armée ne tentera rien pour menacer la survie du régime Compaoré. Rien n’est moins sûr et les mutineries de 2011 sont là pour le prouver.

Si le processus démocratique reste toujours calibré sur la personne de Blaise Compaoré sans possibilité réelle de changements par des voies démocratiques, il n’est pas exclu qu’un jeune ou groupe de jeunes officiers soldats décident de passer à l’action. Si de telles actions sont posées, malgré les condamnations de la CEDEAO et de la communauté internationale, il y aura fort à parier que sur le plan national, les mutins auront l’onction du peuple. Une analyse de la conduite de la CEDEAO montre par ailleurs qu’elle se garde bien d’intervenir quand les règles démocratiques sont sérieusement violées par le régime déchu par coup d’État. L’exemple du Niger l’illustre bien. On peut anticiper que les actuels amis du régime pourraient bien s’empresser de se faire de nouveaux amis dans ce cas de figure.

D’aucuns affirment que le régime s’est bien préparé pour déjouer tout scenario de ce type. Toutefois, aucune organisation humaine n’est suffisamment parfaite pour déjouer toutes les astuces humaines. L’exemple de Snowden et de la NSA est loquace. Les difficultés posées par le seul soldat Romuald Tuina à la garde présidentielle montrent que celle-ci peut être rapidement débordée, sans oublier le fait que la révolte pourrait venir d’elle.

Rappelons pour mémoire que quand le régime du Commandant Jean-Baptiste Ouédraogo avait arrêté Sankara et Lingani le 09 juin 1983, Blaise Compaoré depuis Pô, a écrit une lettre aux officiers de l’armée pour stigmatiser la situation. Un des passages de cette lettre disait ceci : « Camarades officiers, (…) comment donc, sans perdre notre dignité d’homme et notre honneur d’officiers avons-nous pu accepter qu’un seul individu puisse user de la force pour disposer à sa guise de la volonté de tous ?... »[1]. Trois décennies plus tard, il n’est pas exclu que de jeunes officiers/soldats burkinabè se posent encore la même question : comment donc, sans perdre notre dignité d’homme et notre honneur d’officiers avons-nous pu accepter qu’un seul individu puisse user de la force pour disposer à sa guise de la volonté de tous ?

Scenario 3 : le retour de Janvier 1966

Tous les ingrédients d’un soulèvement populaire semblent aujourd’hui réunis au Burkina Faso. L’histoire pourra encore se répéter à ce niveau et ce pour deux raisons. La première c’est que ce régime s’est aliéné une grande partie de la jeunesse burkinabè. Depuis le début, les jeunes n’ont jamais figuré comme une priorité pour ce régime (dans le fond comme dans la forme). L’ODP/MT et ensuite le CDP n’ont jamais su ou voulu créer une ouverture pour permettre aux jeunes talents d’émerger dans leurs rangs et d’apporter ainsi leur savoir-faire pour plus d’innovation dans la gestion des structures du parti et/ou des affaires de l’État.

De plus, le régime de Blaise Compaoré pendant près de trois décennies, n’a jamais offert aux jeunes de ce pays ne serait-ce que la perspective de rêver de réussite sous les tropiques du Faso. Les plus chanceux/téméraires ont pu sortir du pays pour tenter l’aventure. Ceux/celles qui sont restés au pays subissent toutes sortes de frustrations, d’injustice, et sont parfois incapables de se projeter dans le futur tant les perspectives sont limitées. Si les jeunes nés dans les années 70 et 80 se sont plus ou moins accommodés du régime Compaoré, ceux/celles de la génération de 1990 n’ont pas grand-chose à perdre et le régime devrait s’en méfier.

La seconde raison concerne le frère du Président. De la même manière que Denis Yaméogo a causé la chute de Maurice Yaméogo, François Compaoré causera la perte de Blaise Compaoré. Le frère du Président par arrogance, ou malchance, s’est mis à dos une bonne partie du peuple burkinabè. L’idée de son implication directe ou indirecte dans l’assassinat du Journaliste Norbert Zongo ainsi que sa main mise actuelle dans le contrôle des circuits économiques juteux du pays ont fini par le hisser au rang des personnes les plus vomies du clan Compaoré.  Pour conclure cette partie, on retiendra que la combinaison des deux raisons ci-dessus évoquées pourra conduire à nouveau à un janvier 1966 au Burkina Faso. L’élément déclencheur d’un tel soulèvement populaire pourrait se produire avant le tournant de 2015. Une manifestation de l'opposition contre le régime Compaoré

En guise de conclusion, il conviendra de souligner qu'en matière de sciences politiques il n’y a jamais de certitudes (absolues). Il sera donc difficile de dire avec certitude lequel des scenarii se produira. Il se pourrait qu’une combinaison de deux de ces trois scenarii se produise. Dans tous les cas une autre voie existe. Blaise Compaoré pourra prendre tout le monde de court en confessant au peuple burkinabè tout ce qu’il sait sur la mort de Thomas Sankara et l’assassinat de Norbert Zongo.

Il promettra au peuple de ne pas se représenter à la fin de son mandat et demandera sincèrement pardon au peuple pour tous les crimes de sang commis durant son règne. Cette voie, c’est la voie du salut car elle permettra à Blaise Compaoré d’être en paix avec sa propre conscience; elle restaurera la vérité sur une grande partie de l’histoire du pays. Si le Président choisi cette voie, il entrera dans l’histoire comme un exemple/modèle de courage politique pour les futures générations. Il lèguera à la postérité un pays apaisé et contribuera à l'ancrage d’une tradition démocratique au Burkina. Il rentrera dans l’histoire non seulement comme celui qui aura apporté la démocratie électorale au Burkina Faso mais aussi et surtout comme celui qui aura réussi une transition pacifique du pouvoir par voie démocratique.

Il reste à savoir si le peuple lui pardonnera mais cela est bien probable dans la mesure où la justice à l’africaine n’est pas une justice vengeresse mais une justice qui recherche la cohésion sociale. Condamner Blaise Compaoré ne ramènera ni Thomas Sankara, ni Norbert Zongo, ni les autres victimes politiques de son régime. Le peuple pourrait pardonner si on s’assure que le “plus jamais ça” n’est pas juste un exutoire facile pour hommes politiques en mal de quiétude. Cela est par ailleurs valable pour l’opposition car ce qu’on reproche à l’un peut être un jour reproché aux autres s’ils accédaient au pouvoir. On l’a vu dans d’autres pays.

S’il opte pour la voie du salut, Blaise Compaoré aura la chance de se racheter auprès d’une partie de son peuple et de s’affirmer comme homme de paix et de sagesse auprès de l’autre partie. En outre, c’est probablement sa meilleure chance de vieillir dans son pays sans être inquiété par qui que ce soit. Pour ainsi dire, c’est sa meilleure chance de bien finir. Une seule question demeure : aura-t-il le courage nécessaire pour embrasser la voie du salut pendant que cela est encore possible?

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Notes

1. Kabore, R. B. (2013). Thomas Sankara, Le Président Assassiné du Burkina Faso. Edition Firmament [Retour]

Dernière modification le Samedi, 20 Juin 2015 17:34

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