Dimanche 23 Avril 2017

Réflexion sur les Institutions Post-transition au Burkina Faso

Au cours de son premier voyage en Afrique en Juillet 2009, Barack Obama avait déclaré que "l'Afrique n'a pas besoin d'hommes forts, mais d’institutions fortes."[1] En réponse, Blaise Compaoré avait aussi déclaré en août 2014 lors du dernier sommet américano-africain à Washington qu’ «il n’y a pas d’institutions fortes, s’il n’y a pas d’hommes forts pour poser les jalons de ces institutions, dans la durée."[2] Beaucoup d’encre et de salive ont coulé pour expliquer qui des deux présidents avait tort ou raison. A la faveur du soulèvement populaire qui a eu lieu au Burkina Faso, il parait approprié de revenir sur ce débat en visant deux objectifs. Le premier sera de tirer les grands enseignements sur la nature des institutions sous l’ère Compaoré. C’est pour cette raison que la première partie de cet article explorera l’univers des institutions du régime de Blaise Comapore. Le second objectif consistera à se projeter dans le futur et y dessiner le futur de nos institutions pour qu’elles soient plus fortes. Ainsi, la deuxième partie de l’article se focalisera t-il sur des propositions concrètes pour accompagner l’édification de nos institutions post-transition.

I  Pourquoi Blaise Compaoré ne pouvait pas bâtir des institutions fortes

Les partisans de Blaise Compaoré ont fait usage de toutes les définitions possibles et imaginables pour donner un contenu romantique à l’expression « homme fort ». Ainsi, ont-ils parlé de leader, de nationaliste, de dictateur bénévole ou bienveillant, de chef puissant, etc. Pourtant dans son discours, le président américain a été on ne peut plus clair en indexant du doigt les dirigeants africains qui utilisent des coups d’Etat ou modifient les constitutions pour rester au pouvoir à vie et empêcher ainsi toute idée d’alternance politique. Pour éviter les amalgames, il s'avère capital d’explorer au préalable le profil type des hommes forts sur le continent si l’on veut mieux comprendre l’univers des institutions du régime de Blaise Compaore.

1. Profil de l’homme fort africain et son émergence sur la scène politique

Georges Ayittey dans son ouvrage Defeating Dictators: Fighting Tyranny in Africa and Around the World, utilise quatre critères pour définir l’homme fort typique en Afrique. Il a le plus souvent un passé de militaire, ne possède aucune légitimité pour parler au nom de son peuple, règne par un pouvoir personnel sans limite, et finalement, peut demeurer autant qu’il le désir à la tête de son pays (si le peuple ne se libère pas de son étau). Pour celui qui connaît bien le passé politique de Blaise Compaoré, il comprendra qu’il était le parfait exemple de l’homme fort africain à l’image de tant d’autres comme Mobutu Sessé Séko, Idi Amin Dada, Sani Abacha, Hosni Mubarak, etc.

Pour bien comprendre l’irruption des hommes forts en Afrique, un détour par le passé s’impose. L’ironie c’est que le concept d’homme fort n’existait pas dans l’Afrique impériale. Georges Ayittey explique que le système de gouvernance de l’Afrique des grands empires possédait des contre-pouvoirs efficaces, ce qui proscrivait toute idée d’abus de pouvoir par un roi ou un empereur. Par exemple, les rois étaient désignés par un collège de sages. Ils ne pouvaient donc pas s’auto-proclamer roi et s’imposer contre la volonté de leurs peuples. De plus, ils n’avaient pas d’armées professionnelles à leur disposition et le peuple jouissait de la liberté d’expression. En tout état de cause, le roi ou l’empereur n’était pas au-dessus de la loi. Par exemple chez les Mossé, l’adage dit que « le roi règne mais c’est la coutume qui gouverne. » De ce fait, des mécanismes  existaient pour que le peuple puissent détrôner ou au besoin, se débarrasser définitivement de son roi qui l’aurait trahi ou ne servirait pas ses intérêts.

Les choses allaient fondamentalement changer avec « le partage du gâteau africain »[3] par les puissances européennes au 19ième siècle. La colonisation et l’impérialisme ont conduit à la destruction systématique des systèmes de gouvernance africains pour les remplacer avec des institutions extractives pour le seul bénéfice de la puissance occupante. Cette dernière était plus préoccupée par l’exploitation des ressources naturelles du continent plutôt que la défense du bien-être, et des droits politiques et économiques des Africains. Pour réussir une telle entreprise, les colons ont installé partout des hommes forts (comme gouverneur) protégés par une police coloniale, pour faire fonctionner une administration coloniale répressive a l’endroit des “indigènes”.

La décolonisation n’a pas marqué une rupture avec ce modèle dans la mesure où les hommes forts blancs ont été remplacé par des hommes forts noirs, la police coloniale par une armée nationale répressive et enfin l’administration coloniale répressive par une administration prédatrice. Au final, on a assisté à une continuité dans la gestion politique et économique des pays colonisés/indépendants. La nouvelle élite en place a simplement remplacé le maître colonial pour bâtir l’Etat-nation avec un accent particulier sur l’unitarisme et la centralisation du pouvoir politique et économique. C’est l’époque des partis uniques, de la pensée unique, sous la direction de l’homme fort. Dans ces conditions, il n’y avait plus de place pour le débat d’idée ou la contradiction et toute voix discordante était soit réprimée, soit contrainte au silence. Blaise Compaoré et le CDP ont fonctionné sur un registre similaire au Burkina Faso pendant 27 ans.

2. La faiblesse des institutions sous l’ère Compaoré

Il n’est pas utile ici de rappeler les conditions d’accession au pouvoir de Blaise Compaoré. Ce qu’il faut garder en mémoire, c’est le fait qu’il ait dirigé le pays de manière autoritaire pendant près de trois décennies. Pour l’ancien président, «il n’y a pas d’institutions fortes, s’il n’y a pas d’hommes forts pour poser les jalons de ces institutions, dans la durée.» Par cette déclaration, Blaise Compaoré admettait qu’il était non seulement un homme fort, mais aussi et surtout qu’il avait à sa charge la tâche de bâtir des institutions solides et fortes pour le Burkina Faso. Si tel a été le cas, on devait s’attendre à ce qu’après sa fuite du pouvoir, le pays continue de fonctionner et surtout de consolider sa démocratie sur la base des institutions existantes car elles sont supposées être fortes. Autrement dit, les institutions mises en place par Blaise Compaoré doivent lui survivre car servant l’intérêt général du peuple burkinabè.

L’architecture juridique de la transition montre bien qu’il faut déchanter. En effet, le simple fait qu’une charte de la transition existe est une preuve que Blaise Compaoré a échoué dans sa mission de bâtir des institutions fortes. De plus, le fait que la charte instaure une commission vérité, justice, et réconciliation en charge de faire la lumière sur les crimes de sang, les crimes économiques et de proposer des reformes constitutionnelles et institutionnelles est une deuxième preuve que l’ère Compaoré n’a pas édifié des institutions (judiciaires) fortes. Enfin, l’adoption du nouveau code électoral ayant entraîné une cristallisation sur les notions d’exclusion, d'inclusion, ou d'inéligibilité, est également un signe de la faiblesse des institutions démocratiques bâties par Blaise Compaoré.

Cela n’est pas étonnant dans la mesure où selon la littérature, il est extrêmement difficile voire même impossible pour un homme fort de bâtir des institutions fortes pour deux raisons majeures[4]. La première,  c’est que l’homme fort est incapable de construire un véritable État de droit parce que les principaux éléments de la règle de l’État de droit constitueraient des contraintes majeures face au caractère autoritaire et dictatorial de son régime. En d’autres  termes, l’homme fort et son régime politique sont incapables d’octroyer un ensemble de droits constitutionnels à son peuple. Par exemple, des composantes fondamentales de l'État de droit comme une justice indépendante, la subordination du pouvoir politique à la règle du droit (respect de la constitution), le respect des droits civils et politiques, etc., limitent fortement la capacité de l’homme fort et son régime à contrôler et dominer la vie politique et économique pour demeurer indéfiniment au pouvoir.

Au Burkina Faso, Blaise Compaoré malgré ses 27 ans de pouvoir, n’a pas réussi à édifier un système judiciaire impartial et indépendant. On admettra avec le Professeur Loada, que le système judiciaire sous l'administration de l’ancien homme fort avait deux objectifs principaux: i) protéger le régime et ii) réprimer tout dirigeant politique (ou journaliste) qui conteste ou menace la puissance de régime[5]. En effet, la justice burkinabè a montré son refus ou son incapacité à juger les crimes de sang et les crimes économiques commis durant son règne. Concernant les crimes de sang, les dossiers comme ceux de Thomas Sankara, Dabo Boukary, Norbert Zongo ont suivi leur cours jusqu’à se verser dans le lac des dossiers sans suite. Pour les crimes économiques, le cas le plus flagrant et incompréhensible a été celui de l’ancien Directeur Général des Douanes, Ousmane Guiro qui, pris en flagrant délit de possession de près de 2 milliards de Francs CFA a été tout de même laissé libre sans être procès.

Le pire pour le système judiciaire de l’ère Compaoré, c’est d’avoir cautionné par son silence, son inaction, ou son omission, la manipulation à plusieurs reprises de la loi fondamentale du Burkina Faso, pour le maintien de Blaise Compaoré au pouvoir. Cette justice burkinabè a donc une dette morale à l’endroit du peuple pour avoir accompagné l’ancien homme fort non pas pour bâtir la règle de l’État de droit mais la règle d'un seul homme qui est resté au pouvoir durant 27 ans.

La seconde raison qui explique pourquoi un homme fort est incapable de bâtir des institutions fortes, c’est le fait qu’il utilise l'État comme un moyen d’enrichissement personnel, un outil pour opprimer les opposants et récompenser ses amis et les membres de sa famille ou de son clan[6]. En d’autres termes, l’homme fort est incapable de bâtir une administration publique efficace et impartiale. Cela est particulièrement vrai dans le cas du Burkina Faso où durant l’ère Compaoré, l’appartenance de l’élite et des fonctionnaires de l’État au parti au pouvoir est une condition nécessaire à l’évolution de leur carrière professionnelle ou simplement à leur survie économique et financière. En lieu et place d’une administration publique efficace, Blaise Compaoré a su construire un système corrompu dans lequel il y avait une concentration du pouvoir politique et économique entre les mains de quelques-uns (la galaxie François Compaoré - Alizèta Ouédraogo) pour extraire de la richesse du reste de la société.

En définitive, les raisons qui expliquent l’impossibilité pour le régime de Blaise Compaoré de bâtir des institutions fortes permettent aussi de tirer un grand enseignement pour le futur. Cet enseignement établie clairement que dans l’univers politique africain, l’homme fort et la démocratie sont aussi incompatibles que le l’eau et le feu. Il a suffi la présence d’un homme fort comme Blaise Compaoré au sommet de l’État pour bloquer l’avancée du processus démocratique dans notre pays. Aussi pour le futur, le peuple burkinabè devra garder à l’esprit que la démocratie est une condition nécessaire et incontournable pour l’édification d’institution fortes.

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Dernière modification le Mercredi, 03 Juin 2015 23:32

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