Jeudi 26 Avril 2018

Réflexion sur les Institutions Post-transition au Burkina Faso

II Comment bâtir des institutions fortes au Burkina Faso ?

L’insurrection populaire est venue balayer le régime Compaoré ainsi que toute sa machine de propagande politique qui scandait sur tous les toits qu’en dehors de Blaise Compaoré, personne d’autre ne pouvait diriger le Burkina Faso pour garantir la paix et la stabilité dans la sous-région. Comment expliquer que les anciens bonzes du régime qui soutenaient becs et ongles de telles propagandes se découvrent soudainement des ambitions présidentielles au point de créer des partis politiques? C’est certainement la preuve qu’on était dans un marché de dupes dont l’objectif était de défendre un pouvoir personnel et des intérêts égoïstes. Un autre enseignement que le peuple burkinabè devra tirer de cette expérience douloureuse, c’est que l’édification d’institutions fortes sous une démocratie est simplement incompatible avec l’idée d’un pouvoir personnel. Ainsi faudra-t-il accepter les trois piliers qui supportent l’existence d’institutions fortes dans la vie d’une nation. Le premier c’est l’idée que les institutions se différencient des individus. Le second voudrait qu’elles se construisent dans la durée donc, qu’elles évoluent. Finalement le troisième renvoie au fait que les institutions prennent nécessairement forme dans le substrat culturel des peuples qu’elles sont censés servir[7].

Les institutions se différencient des individus : la raison d’être de toute institution, c’est de servir l’intérêt général de la société et non celui d’un individu ou d’un groupe d’individus. Le peuple burkinabè a donc le devoir de bannir toute idée d’institutions politiques et économiques extractives au service d’une seule personne, de sa famille ou de son clan. En lieu et place, le peuple devra toujours avoir le souci de mettre en place des institutions politiques et économiques inclusives permettant la participation de tous et toutes dans le jeu politique ainsi qu’une distribution harmonieuse des fruits de la richesse nationale.

Ainsi, à l’image du roi qui règne et de la coutume qui gouverne, nos institutions doivent-elles également exister pour gouverner le peuple burkinabè peu importe le caractère surnaturel du président ou des membres du gouvernement en place. En d’autres termes, nos institutions doivent survivre la vie (politique) de tout fils ou fille de notre pays qui aura contribué à les édifier. Tirant leçon de la supercherie du système Compaoré, il ne sera donc plus question qu’un/une Burkinabè aussi surdoué/ée soit-il/elle vienne changer les règles du jeu ou prendre nos institutions politiques et économiques en otage prétendant qu’il/elle est le seul à pouvoir diriger le pays.

Les institutions se construisent dans la durée ; elles évoluent : les institutions ne sont ni statiques, ni neutres. Elles doivent toujours évoluer pour s’adapter à la marche de la société toute entière qui elle-même peut subir des changements ou des mutations profondes. C’est la raison pour laquelle les institutions doivent toujours évoluer pour refléter les aspirations du peuple, et le protéger contre toute forme d’agression pouvant menacer sa survie ou sa cohésion sociale. Il appartiendra alors aux leaders et gouvernements successifs de toujours améliorer la qualité des institutions en place pour qu’elles servent davantage plus de gens et protègent les faibles. Une telle tâche ne peut complètement s’accomplir en un mandat, ou durant la vie politique d’un individu. Elle sera une quête permanente à travers le temps.

L’insurrection populaire d’octobre 2014 tout en tournant la page de l’ère Compaoré ouvre donc une voie pour des lendemains meilleurs concernant la vie de nos institutions. La tâche de bâtir ou de rebâtir des institutions fortes ne reposera pas exclusivement sur les épaules du gouvernement de transition. Toutefois, ce dernier pourra faciliter la tâche à ses successeurs en ayant le courage de démanteler le système Compaoré toujours en place. Sans le démentellement du système Compaoré, l’édification d’institutions fortes au Burkina Faso se fera toujours attendre. Dans tous les cas, l’action de bâtir des institutions fortes va certainement s’inscrire dans la durée et s’adossera à une démocratie vivace. Sans de fortes assises démocratiques, il n’y aura pas d’institutions fortes. Ainsi, l’alternance politique et le renouvellement du personnel politique s’affichent-ils comme des conditions nécessaires à l’édification d’institutions fortes.

Les institutions prennent forme dans le substrat culturel des peuples : malgré le fait que nous vivons dans un monde globalisé, il faut savoir qu’il n’existe pas d’institutions universelles (prêtes-à-être transplantées). Cela signifie simplement que le contexte a une signification fondamentale pour la vie des institutions. Le Burkina Faso pourra toujours s’inspirer de modèles d’institutions existantes ailleurs pour améliorer les siennes. Toutefois, il faudra garder à l’esprit que l’introduction des normes et valeurs totalement étrangères au peuple burkinabè ne produira pas les résultats escomptés. Autrement dit, sans domestication de ces normes et valeurs nouvelles/étrangères  au préalable par le peuple burkinabè, toute tentative d’amélioration ou de changement des institutions existantes se soldera toujours par des échecs. Il devient alors impératif pour le peuple burkinabè de mieux connaitre son histoire et surtout de se réconcilier avec son passé pour pouvoir se projeter dans le futur grâce à des institutions qui soient fortement ancrées dans la culture africaine en général et la sienne en particulier.

C’est ici l’occasion de rappeler à tous ceux et celles qui pensent que la connaissance profonde de notre passé ainsi que l’étude de notre culture sont inutiles, qu’ils/elles se trompent lourdement. Le passé sert toujours de repère. Il est le miroir du futur. Comme le dit le Pr Laurent Bado, « chaque peuple a un principe de cohésion. » Un peuple ne peut donc pas avancer s’il ne découvre son propre principe de cohésion. Pire, s’il renie le sien pour épouser totalement celui d’un autre, il signera sa propre perdition. Nous avons donc l’obligation d’étudier notre passé et notre culture non pas pour nous en délecter mais pour opérer un inventaire critique de nos valeurs fondatrices, les enrichir avec les bonnes pratiques d’ailleurs avant de les utiliser comme réceptacles pour bâtir des institutions fortes. Le rôle joué par le Moogo Naaba dans l’apaisement des tensions post-Compaorée est la preuve si besoin en est que les institutions dites modernes n’ont toujours pas le même dégré de légimité que celles coutumières.

Au terme de cette réflexion, il convient de retenir ce qui suit. Le concept d’homme fort a toujours été étranger au système de gouvernance de l’Afrique impériale. C’est le télescopage entre l’Afrique et l’Europe coloniale qui a fondamentalement bouleversé la capacité de l’Afrique à se gouverner elle-même. L’Afrique allait donc connaître un type de leader au passé militaire, ne possédant aucune légitimité pour parler au nom de son peuple, régnant sur un pouvoir personnel sans limite, et surtout usant de subterfuge politico-juridique pour s’éterniser au pouvoir. Blaise Compaoré a été un tel leader pendant 27 ans au Burkina Faso. Il n’a jamais pu construire des institutions fortes pour la simple raison qu’il a été incapable de construire un véritable État de droit. Pire, il a toujours fait usage de l’appareil d’État comme un moyen d’enrichissement personnel, un outil pour opprimer les opposants et récompenser les amis et les membres de son clan. La voie de sortie pour bâtir des institutions fortes au Burkina Faso pour, sera i) de bâtir des institutions qui se différencieront des individus ; ii) de construire de telles institutions sur la durée ; iii) de faire en sorte que de telles institution s’adossent au substrat culturel de notre peuple. Dans tous les cas, l’alternance ainsi que le renouvellement du personnel et des paradigmes politiques sont des ingrédients incontournables dans cette quête des institutions fortes pour servir les intérêts du peuple burkinabè.

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[1] www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-ghanaian-parliament
[2] http://www.lefaso.net/spip.php?article60371
[3] L’expression est de Léopold II roi des belge
[4] Carothers, T. (2007, January). How Democracies Emerge: The Sequencing Fallacy. Journal of Democracy. 18(1), 12-27
[5] Loada, A. (2010). Contrôler L’opposition dans un Régime Semi-autoritaire Le cas du Burkina Faso de Blaise Compaoré. 269-294 in Hilgers, M., & Mazzocchetti, J. (2010). Révoltes et Oppositions dans un Régime Semi-autoritaire Le cas du Burkina Faso. Paris, Edition Karthala.
[6] Carothers, T. (2007, January). How Democracies Emerge: The Sequencing Fallacy. Journal of Democracy. 18(1), 12-27
[7] North, D. (1990) Institutions, Institutional Change and Economic Performance. New York: Cambridge University Press. in Hyden, G. (June, 2008). Institutions, Power, and Policy Outcomes in Africa. Institutions Africa. (Accédé le 26 avril 2015); disponible à http://www.institutions-africa.org/filestream/20080623-discussion-paper-2-institutions-power-and-policy-outcomes-in-africa-goran-hyden-june-2008, p. 2.

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Dernière modification le Mercredi, 03 Juin 2015 23:32

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