Samedi 23 Septembre 2017

Réponse à Alceny BARRY: "Où sont passés nos intellectuels ?"

 Le débat sur les intellectuels et leur place sur la scène publique burkinabè s’est intensifié ces derniers temps avec au moins trois articles publiés dans la presse burkinabè sur le sujet. Amadou DIALLO, chercheur au CNRST et Salifou SANGARE de l’Association Burkinabè de Sciences Politiques ont publié respectivement deux articles aux titres presque identiques : « L’intellectuel burkinabè et la Politique »[1] et « L’intellectuel et la politique »[2] sans que malheureusement il y’ait  eu de dialogue entre les deux textes. Récemment Alceny BARRY, journaliste à l’Observateur Paalga a posé dans un de ses articles une question un tout petit peu provocatrice : « Où sont passés nos intellectuels ? »[3] Ce qui suit est une contribution à ce débat déjà amorcé et très utile pour notre pays.

Il faut dire qu’il y a très peu de consensus sur le sens même du mot « intellectuel » ; on trouve autant de définitions que de textes sur le sujet. Salifou SANGARE en dénombre au moins dix dont l’ « officiant universel » ou « clerc du forum », l’ « intellectuel organique », l’ « intellectuel spectateur », l’ « intellectuel engagé » et l’ « intellectuel médiatique » pour n’en retenir que quelques unes. Certaines définitions se contredisent et malgré les tentatives pour apporter plus de précision, on finit très souvent par l’employer dans son acception la plus courante c'est-à-dire au sens de « lettré ». Dans le même texte, il n’est pas rare de voir un auteur proposer une définition et utiliser paradoxalement le mot dans un sens contraire à sa propre définition. Ainsi, Alceny BARRY définit-il l’intellectuel comme ce « lettré qui défend des causes nobles » ou s’accorde avec Albert CAMUS que « l’intellectuel ne peut être du côté du pouvoir » mais parle plus loin dans son texte d’  « intellectuels acquis, accommodants avec les pouvoirs politiques en place ». De même, quand Yaovi HOLOU accuse les intellectuels de complicité avec des pouvoirs impopulaires et anti-démocratiques comme le mentionne SANGARE, il fait référence à ces « lettrés » et « instruits » qui soutiennent les pouvoirs en place. La confusion entre « intellectuel », « lettré » et « instruit » est donc rarement surmontée par les différents auteurs, malgré leurs intentions.

On remarque aussi que la réflexion sur ce qu’est un intellectuel ou ce qu’il doit être s’inscrit largement dans la lignée de la pensée française. Les textes de SANGARE et de BARRY font sans cesse références à Emile ZOLA, Raymond ARON, Jean-Paul SARTRE, Albert CAMUS, Pierre BOURDIEU, etc. figures de proue de la pensée française ; et même à des faits historiques spécifiquement français sans pertinence outre mesure comme l’Affaire Dreyfus. Ces réflexes tenaces de se référer systématiquement à des constructions historiques et philosophiques étrangères constituent une manifestation de l’absence de ce que les auteurs définissent comme intellectuels. Les sociétés burkinabè et française sont radicalement distinctes. Elles ont même des histoires opposées et des intérêts souvent antagonistes. Comment peut-on alors s’appuyer exclusivement sur la pensée des premiers pour trouver des solutions aux préoccupations des seconds ?

Ce phénomène n’est ni isolé, ni de la faute de ceux qui tombent systématiquement dans ce type de piège. Il résulte du lien colonial que beaucoup de pays africains y compris le Burkina Faso ont été incapables de rompre, surtout en ce qui concerne le système éducatif. Si on observe la manière dont les Anglais, les Américains ou les autres peuples abordent ce genre de débat, on se rend compte d’une diversité d’approches qui remet en cause la référence exclusive à la pensée française. Même les penseurs Africains comme Aimée CESAIRE et Frantz FANON n’ont pas eu le droit d’être cités alors que nous devrions, en tant qu’Africains, nous situer bien plus dans la lignée de leur pensée que dans celle de la pensée hexagonale. Notre système éducatif continue près de cinquante ans après les indépendances de former des gens bien plus aptes à écrire des textes qu’à analyser. Tout se ramène très vite à la maîtrise de la langue. Ce qui ressemble souvent à de la production intellectuelle se révèle être un exercice académique plutôt qu’une vraie production de pensée.

Il faut rendre cependant justice à Amadou DIALLO qui nous fait le portrait de quelques grands penseurs burkinabè dont Karamokoba SANOGO qui comme par hasard ne figure dans aucun manuel d’Histoire du Burkina Faso ; ce qui est très illustratif du caractère excessivement extraverti de notre système éducatif.

Par ailleurs, on constate que les différents auteurs ont une définition un peu romantique de l’intellectuel. Alceny BARRY voit en l’intellectuel « un travailleur de l’esprit … qui met sa notoriété ou son talent au service de valeurs que sont la justice, la liberté, l’égalité etc. » Amadou DIALLO affirme qu’on reconnaît les intellectuels par  « leur intégrité et leur sens du dévouement pour le triomphe de la justice et la suppression des inégalités dans la société » tout en leur assignant la tâche de « défenseurs de la morale». De telles définitions s’appuient sur des jugements moraux. Or s’il est facile de prêcher une morale, il est plus difficile de justifier ses fondements. Ce qui est juste ne peut être figé avant le processus de réflexion. Et le point de tout le débat intellectuel est justement de faire paraître comme justes les positions qu’on défend.

De ce malentendu découlent toutes les critiques à l’égard des « intellectuels africains » comme Laurent GBAGBO et Abdoulaye WADE qui seraient responsables des malheurs de l’Afrique. Il est quand même curieux de penser qu’en ce qui a trait aux affaires humaines, il y a consensus sur les solutions, parmi ceux qui sont frappés du sceau d’ « intellectuel ». Il y a autant de divergences en leur sein que parmi le reste du peuple. Par conséquent il est insensé de discréditer un groupe non uniforme pour la conduite d’une partie seulement. En outre, c’est se tromper sur la nature des intellectuels que de penser que ce sont des enfants de chœurs ou des Robins des bois.

Naïveté mise à part, on peut faire le constat que dans la plupart des pays, ceux qui se posent en intellectuels ont pour objectif de construire et d’imposer un système de pensée à leur société et une fois mise en place, de le défendre. Pour Noam CHOMSKY, cela a toujours été le rôle historique des intellectuels : « The historic role of intellectuals if you look, unfortunately, as far back as you go has been to support power systems and to justify their atrocities »[4] ; traduction : « Le rôle historique des intellectuels si on regarde, malheureusement, aussi loin qu’on remonte a toujours été de soutenir les systèmes de pouvoir et de justifier leurs atrocités ».

Est perçu comme intellectuel dans la société quelqu’un qui en a la prétention et dont les idées sont suffisamment reprises par les médias. C’est pour cela que les Anglo-saxons préfèrent le terme de leaders d’opinion plutôt que d’intellectuels.

Pour toutes ces raisons, nous estimons qu’il est inutile au Burkina Faso de désirer des intellectuels. Nous ferons mieux de désirer des systèmes de pensées. Il faut bien sûr des gens pour les élaborer mais il y a une nuance. Entre le culte de l’intellectuel et celui de la personnalité il n’y a qu’une mince lame de rasoir. Tout débat se transforme alors systématiquement en une opposition entre ceux qui déifient la personne et ceux qui la rejettent. Les idées passent au second plan. Cela peut nous rappeler la célèbre phrase de Barack OBAMA à Accra : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes ». De même on pourra dire : « L’Afrique n’a pas besoin d’ « intellectuels » mais plutôt de systèmes de pensée. »

Cheikh Anta DIOP et Joseph KI-ZERBO ont connu ce sort. Celui de la déification mais jamais leurs pensées n’ont vraiment connu une appropriation et une mise en œuvre véritables. Elles sont restées au stade académique. On s’y réfère pour montrer qu’on est cultivé tout au plus. KI-ZERBO est par exemple un expert mondialement reconnu en Histoire mais aussi en Sciences de l’éducation. Il a prôné une éducation endogène dans son œuvre « Eduquer ou périr »[5] qui ne formera plus les jeunes à détester l’agriculture et le village qui représentent leurs traditions au profit d’une perception erronée de ce qui est supposé être la modernité. Il a voulu réformer une école qui  est « restée réfractaire à toute dissolution dans le milieu et même à toute imprégnation profonde par ce dernier.» [6] Mais au lieu de cela, on a toujours un système éducatif qui continue de former des hommes et des femmes qui ressortent une anthologie romancée de la pensée française à chaque fois qu’on leur demande de produire la moindre idée.

Parmi les difficultés qui empêchent le Burkina Faso et l’Afrique de devenir des sociétés matures, il y’a d’abord et surtout l’absence de systèmes de pensées, de paradigmes et d’idéologies proprement africaines. Cela résulte comme précédemment énoncé de l’attelage de notre système éducatif à la pensée occidentale. L’Ecrivain nigériane Chimamanda ADICHIE, dans un discours prononcé récemment intitulé « The danger of a single story »[7] nous témoigne des effets ravageurs d’une telle situation. Elle raconte avoir pris goût pour la littérature très tôt. Dès l’âge de 7 ans, elle avait commencé à écrire mais comme elle ne lisait que des ouvrages britanniques et américains, dans ses œuvres, ses personnages étaient tous blancs aux yeux bleus. Ils parlaient de neige, de pommes et du bonheur de voir le soleil s’afficher dans le ciel. Elle n’était jamais sortie du Nigeria, pays tropical où on mangeait plutôt des mangues et où on ne s’inquiétait jamais du temps qu’il faisait parce que nul besoin en était. Il a fallu attendre les œuvres de Camara LAYE et de Chinua ACHEBE, pour qu’elle se rende compte qu’on pouvait aussi parler en littérature de l’Afrique. Même si de nos jours, les ouvrages écrits par des Africains sont nombreux, ils reflètent toujours la vision occidentale sur nous mêmes et sur les autres. C’est cela être aliéné, c'est-à-dire être rendu étranger à soi-même. C’est de quoi Nazi BONI tentait de nous alarmer quand il disait : « Lorsque l’on désire la dégénérescence d’un peuple, il suffit d’insuffler à ses générations montantes … le mépris inconscient de leur propre raison d’être.»[8]

Nazi BONI n’était pas le seul à l’avoir vu. Pourtant la même situation perdure, à cause de la seconde difficulté, celle de la mise en œuvre. Elle se manifeste par un défaut d’action et d’engagement. Les habitudes de pensées nous rendent incapables d’agir, c'est-à-dire de mettre quelque chose en mouvement, d’entamer une dynamique. Les élites africaines sont prêtes à adhérer à des groupuscules et de sectes fondés par d’autres, à embrasser des idées qui viennent d’ailleurs ou à suivre le mouvement ; mais elles se montrent incapables de mettre en œuvre une initiative dont elles sont à l’origine. Elles se contentent juste de critiquer, de souhaiter, de désirer un monde idéal sans se rendre compte que c’est par leurs actions individuelles que quelque chose de nouveau peut naître. Elles n’ont pas encore confiance en leur capacité à faire l’histoire. Elles sont capables d’applaudir de belles idées, de dénoncer des situations mais de retomber dans la léthargie aussitôt après. Et comme les autres ne dorment pas, ce qui s'apparente au « cours normal » des choses est en réalité le fruit de la volonté des autres, qui va rarement dans le sens de nos intérêts.

De ce fait, on ne peut accuser les penseurs africains d’être responsables de la situation de leur continent, qu’ils aient fait la politique ou non, d’autant plus qu’aucune de leurs idéologies ne s’est vraiment imposée pour le moment.

En résumé, si la société burkinabè ne reconnaît pas le « prince de l’esprit » pour emprunter l’expression d’Alceny BARRY, c’est que celui-ci n’a pas convaincu ; au contraire il a continué à perpétuer un système de pensée qui s’est imposé par le bout du canon. Pour convaincre, il doit concevoir la modernité comme la continuité d’une société en perpétuelle réforme et non l’effacement et la substitution d’une société par une autre. Il doit surtout mettre en avant ses idées bien plus que sa personne et peut-être, lorsque ses idées se seront imposées, il pourra devenir le type d’intellectuel le plus répandu, le gardien du temple.



[1] Amadou DIALLO (Av. 2007). L’intellectuel burkinabè et la politique. Extrait le 20 Nov. 2009 de : http://www.lefaso.net/spip.php?article19940

[2] Salifou SANGARE (Oct. 2009). L’intellectuel et la politique. L’Observateur Paalga du 07 Oct. 2009. Disponible à : http://www.lobservateur.bf/spip.php?page=article_archive&id_article=12531

[3] Alceny BARRY (Sept. 2009).  Où sont passés nos intellectuels ? L’Observateur Paalga du 16 Sept. 2009. Disponible à : http://www.lobservateur.bf/spip.php?page=article_archive&id_article=12392

[4] Noam CHOMSKY (Oct. 2005). The problem lies in the unwillingness to recognize that your own terrorism is terrorism. Excalibur Online, 25 Oct. 2006. Disponible à : http://www.chomsky.info/interviews/20061025.htm

[5] Joseph KI-ZERBO (1990). Eduquer ou périr, Paris, édité par l’UNICEF aux Editions L’Harmattan, 1990.

[6] Joseph KI-ZERBO (1990). Eduquer ou périr, p. 65.

[7] Chimamanda ADICHIE (Jul. 2009). Discours. Disponible à : http://www.ted.com/talks/chimamanda_adichie_the_danger_of_a_single_story.html

[8] Nazi BONI, cité par Amadou DIALLO (Av. 2007) [1]

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 12:27

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.