Vendredi 28 Juillet 2017

L'Europe souffre-t-elle d'un excès de réfugiés ou d'un déficit d'empathie?

A en croire les médias occidentaux, l'Europe fait face à sa plus grande crise migratoire depuis la deuxième guerre mondiale. Elle serait même entrain d'être envahie par des hordes de migrants venant de l'autre côté de la Méditerranée. Pourtant selon les chiffres du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), seulement près de 300 milles réfugiés et migrants ont franchi la Méditerranée depuis le début de l'année alors que des pays comme la Turquie en ont accueillis plus d'un million. Pendant ce temps, près de 2500 personnes seraient mortes ou disparues en tentant de rejoindre l'Europe. Le nombre de réfugiés auquel fait face l’Europe est-il réellement excessif? Leur traitement est-il imprégné d’empathie? En d’autres termes, l'Europe souffre-t-elle d'un excès de réfugiés ou d'un déficit d'empathie? Telles sont les questions auxquelles cet écrit tentera de répondre.

Distinction entre migrants et réfugiés

Toute analyse du problème ne peut se faire sans une distinction sémantique entre la notion de « migrants » et celle de « réfugiés ». Les médias utilisent (à dessein?) ces deux notions de façon interchangeable alors que leur distinction est critique dans la construction même du discours sur la question. Ayant perçu ce danger, le HCR a jugé nécessaire de rappeler clairement la distinction entre réfugiés et migrants. Selon le HCR, les « réfugiés sont des personnes fuyant un conflit armé ou une persécution. ...Leur situation est souvent si périlleuse et insupportable qu'ils franchissent leurs frontières nationales pour rechercher plus de sécurité dans les pays voisins, et par conséquent sont connus internationalement comme des « réfugiés » ayant droit à une assistance de la part des États, du HCR et d'autres organisations. Ils sont reconnus comme tels précisément parce qu'il est très dangereux pour eux de rentrer dans leurs pays respectifs et parce qu'ils ont besoin de sanctuaire ailleurs. Ce sont des personnes pour qui tout déni d'asile peut avoir des conséquences meurtrières. » En revanche, les « migrants choisissent de se déplacer, non pas à cause d'une menace immédiate, mais généralement pour améliorer leurs conditions de vie, notamment par le travail, ou dans certains cas l'éducation,  les réunifications familiales ou autres. A la différence des réfugiés qui ne peuvent pas rentrer chez eux sans encourir de danger, les migrants, eux, ne font pas face à de tels obstacles pour retourner chez eux»[1]

Faire une différence entre ces deux notions est donc important car si les migrants ne bénéficient pas d'une protection particulière liée à leur statut, les réfugiés eux, sont protégés par des conventions internationales dont celle de 1951 encore connue sous le nom de Convention de Genève, ainsi que le protocole additionnel de 1967. L'un des principes clés de ce protocole est le principe de « non-refoulement » à la frontière (Article 33). Les réfugiés jouissent aussi d'autres droits garantis par cette convention dont :

  • la non-expulsion,
  • la non-sanction pour entrée illégale d'un territoire,
  • le droit de travailler,
  • le droit au logement et à l'assistance publique,
  • la liberté religieuse,
  • le droit d'accès au système judiciaire,
  • la liberté de mouvement à l'intérieur du territoire d'accueil,
  • le droit à des documents d'identité et de voyage.

Les droits de base sont d'emblée garantis alors que les autres sont accordés selon la durée du séjour.  Appeler ceux qui frappent aux portes de l'Europe des «migrants» permet par un glissement sémantique de justifier le traitement parfois inhumain qui leur est réservé, ainsi que les réponses politiques vaseuses.  La schizophrénie volontaire des médias occidentaux est parfois sidérante. Ainsi, peut-on lire par exemple sur le site web du même média (Lapresse.ca en l'occurence) des titres comme des «migrants nourris comme des animaux dans un camp hongrois», la «camérawoman hongroise qui a frappé des migrants s'excuse», «...Allemagne : des réfugiés accueillis à bras ouverts». Le terme «migrant» est utilisé quand il s'agit d'un comportement négatif tandis que «réfugiés» est utilisé pour illustrer les attitudes positives, et ce, vis-à-vis d'une même catégorie de personnes. On retrouve ce procédé de traitement de l’information dans la plupart des médias occidentaux.

Certains médias (francophones mais pas seulement) parlent de «crise migratoire» tandis que d'autres (anglophones mais pas tous) parlent de «crise des réfugiés». Cette attitude fournit une illustration parfaite de la problématique du contrôle de l'information. Qui contrôle la définition d'une problématique contrôle non seulement le discours et les décisions y relatives mais aussi peut intentionnellement fausser cette définition pour biaiser le débat. On confond ainsi la problématique de l'accueil des «réfugiés» à celle de la migration à laquelle fait face l'Europe, pour faire paraître justifié le refus d'assistance des réfugiés qui autrement révèlerait l’hypocrisie de l'Europe vis-à-vis des valeurs dont elle se présente comme championne.

Cet article porte essentiellement  sur la problématique des réfugiés, notamment ceux qui frappent aux frontières de l'Europe et non celle des migrants qui sort du propos de la présente analyse.

Les chiffres éloquents sur les réfugiés

Selon le HCR, le monde comptait à la fin de 2014, près de 60 millions de personnes déplacées par des conflits armés dont 13.9 millions de nouveaux déplacés en 2014. Parmi ces derniers, 11 millions sont déplacés à l'intérieur de leurs frontières nationales tandis que 2.9 millions sont réfugiés dans d'autres pays. En termes de nombre de réfugiés par pays, la Turquie a accueilli le plus grand nombre : 1.59 millions de réfugiés en fin 2014, soit 2.12% de sa population. Les réfugiés de la Turquie proviennent essentiellement de la Syrie et de l'Irak. Le Pakistan a accueilli près de 1.5 millions de réfugiés (0.8% de sa population), de l'Afghanistan principalement.

L'illustration ci-dessous, extraite d’un rapport du HCR[2] montre les pays ayant accueilli les plus grandes proportions de réfugiés par rapport à leurs populations (nombre de réfugiés par mille habitants). En terme de pourcentage de réfugiés par rapport à la population du pays d'accueil, le Liban vient en tête avec 23.2% (1.15 millions contre 4.4 millions d'habitants), suivi de la Jordanie avec 8.7% (650 milles contre 6.5 millions d'habitants).

Nombre de réfugiés par 1000 habitants

L'illustration ci-après extraite du même rapport montre le nombre de réfugiés par $1 USD de PIB par habitant . Ce nombre est obtenu en divisant le produit intérieur brut par habitant d’un pays (parité du pouvoir d’achat ou PPA) par le nombre de réfugiés accueillis par ce pays. Si un pays a un pouvoir d’achat élevé et/ou un faible nombre de réfugiés, ce nombre est faible et inversement si le pays a un faible pouvoir d’achat et/ou accueille un grand nombre de réfugiés, ce nombre est élevé. Ce nombre représente donc le poids des réfugiés sur l'économie des pays d'accueil. Plus il est élevé, plus les réfugiés pèsent sur l'économie du pays d'accueil. Il montre donc le degré de sacrifice et de solidarité du pays hôte. L’illustration montre que l'Éthiopie est le pays le plus solidaire avec 440 réfugiés par $1 USD PPA, suivi du Pakistan avec 316. Dans l'ensemble, les pays africains figurent en nombre dans le top 10 des pays les plus solidaires.

Illustration 2: Nombre de réfugiés par 1$ USD de PIB par habitant  (Source, UNHCR(2014))

Ces chiffres datent de fin 2014 et à observer la tendance depuis début 2015, il est concevable que le nombre de réfugiés accueillis par la Turquie et le Liban ait augmenté.

En ce qui concerne l'Union Européenne, selon les chiffres du HCR datant de fin Août 2015, près de 340 milles réfugiés ont franchi les frontières. Cela représente 0.07% de la population européenne qui est de 508 millions d'habitants. En comparaison, le Liban reçoit 300 fois plus de réfugiés en proportion de ses habitants, la Jordanie 120 fois et la Turquie 30 fois. Manifestement, l'idée que l'Europe est envahie par des réfugiés est aussi vraie que l'invasion de la Terre par des extraterrestres. En revanche, le traitement des réfugiés par l'Europe s'est révélé très choquant.

Traitement des réfugiés en Europe et le problème de l'empathie

Des pays comme la Hongrie et la Bulgarie ont érigé des murs à leurs frontières pour empêcher l'arrivée des réfugiés. Manifestement, ce type d'agissements constitue une violation du principe de non-refoulement édicté par la Convention de Genève. La Hongrie menée par un premier ministre de droite s'est illustrée le plus négativement dans l'accueil des réfugiés. Elle a carrément arrêté son trafic ferroviaire pour éviter que les réfugiés ne passent par son territoire pour rejoindre l'Autriche et l'Allemagne, pays plus prospères où ils comptent demander l'asile. A cause de l'empêchement de l'accès à l'Europe par la mer, plus de 2500 personnes sont mortes noyées dans la méditerranée. Parmi elles figure le jeune Aylan dont la photo a fait le tour des médias occidentaux, et dont la famille tentait de rejoindre le Canada où une demande d'asile avait été refusée.  

Interrogé sur le refus d'accueil des réfugiés, le Premier Ministre hongrois affirme que : «Ce n'est que lorsqu'on aura protégé nos frontières que pourront se poser les questions de savoir quel nombre de personnes nous voulons accueillir... »  A l'évidence, on n'est pas censé pouvoir sélectionner des réfugiés car ils sont persécutés et risquent leurs vies s'ils repartent dans leurs pays d'origine. Il continue en affirmant que « La Turquie est un pays sûr, la Serbie est un pays sûr » pour justifier son attitude en oubliant les millions de réfugiés déjà accueillis par ces pays. Par ailleurs si ces pays raisonnaient de la sorte, où iraient ces réfugiés?

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Notes

1. http://www.unhcr.org/55df0e556.html, [Retour]

2. UNHCR (2014) World at War, Global Trend, Forced Displaced in 2014, source: http://www.unhcr.org/556725e69.html, consulté le 13 Septembre 2015 [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 04 Octobre 2015 12:16

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