Lundi 19 Novembre 2018

L'Europe souffre-t-elle d'un excès de réfugiés ou d'un déficit d'empathie?

 Le premier ministre hongrois n'est pas le seul à avoir cette attitude. Le Danemark a aussi interrompu son trafic ferroviaire pour éviter l'afflux des réfugiés. Le Premier Ministre britannique a répété qu'il n'accueillerait pas un réfugié de plus avant de céder à l'indignation générale pour envisager de recevoir 20 milles personnes sur une période de 5 ans, soit 4 milles personnes par année, nombre insignifiant. Le premier ministre canadien s'est emmuré dans une position similaire à celle de son homologue britannique.  L'Union Européenne a concocté un plan pour se repartir environ 160 milles réfugiés entre ses pays membres, nombre encore insignifiant devant l'ampleur du problème. L'Allemagne qui s’était montrée réceptive à l’accueil des réfugiés a subitement fait volte-face le 13 septembre, instaurant un contrôle à ses frontières afin d’empêcher l’entrée de réfugiés supplémentaires.  Cette décision gèle de facto les accords de Schengen entre pays européens qui prohibaient le contrôle aux frontières entre pays membres. Dans toute l'Europe, pros et anti-réfugiés continuent de s'affronter par manifestations interposées. L'Europe est véritablement en mode panique vis-à-vis des réfugiés.

Policiers hongrois tentant de maîtriser une famille de réfugiés

Pour comprendre cette réticence à accueillir les réfugiés, peut-être faudra-t-il écouter le Premier Ministre hongrois qui semble dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Il affirme en effet que : « dans leur majorité, ce ne sont pas des chrétiens, mais des musulmans. C'est une question importante car l'Europe et l'identité européenne ont des racines chrétiennes. » Le refus d'accueil des réfugiés s'inscrirait donc dans une stratégie de préservation de l'identité chrétienne de l'Europe. Cela devrait susciter un questionnement dans tout le reste du monde et particulièrement en Afrique où on prêche l'évangile de l'extraversion culturelle et de la conversion à toutes sortes de religions étrangères. Apparemment, les pays d'origine de ces religions sont fermement attachés, eux,  à la préservation de leurs propres identités. Pendant qu'on convainc l'Afrique notamment de renoncer à ses religions, ses langues, son identité tout court, ceux là-même qui prêchent ces idées ne croient guerre à l'universalité de l'expérience humaine. Ou du moins, ce qui est universel devrait être européen et chrétien dans leur entendement. C'est peut-être une preuve de plus que l'identité a une importance!

Mais pourquoi ce focus sur la religion? Vraisemblablement parce que le bourreau a peur du gourdin. L'Europe qui a déculturé plus de la moitié de la planète a peur de l'influence culturelle des autres peuples.  La religion étant le levier le plus puissant pour contrôler la pensée d'un être humain, l'attachement des peuples du Moyen-Orient à l'islam rend ceux-ci immunes à ce mécanisme de contrôle. D'où le refus de l'islam.

Pour remettre les choses dans une perspective historique, c'est la non-abandon de leur religion par les Juifs qui leur ont permis de garder leur identité pendant des millénaires. La conséquence a aussi été les tentatives multiples d'extermination à leur encontre. On pourrait penser que cette peur de l'islam relève de l'attitude de personnes isolées comme le premier ministre hongrois mais en réalité, celui-ci exprime ce que beaucoup pensent tout bas.

Considération faite de tout ce qui a été dit précédemment, il faut convenir avec Nanjala Nyabola[1] que l'Europe souffre d'un déficit d'empathie plutôt qu'un excès de réfugiés. L'empathie c'est cet instinct qui propulse l'être humain au secours de son semblable en difficulté. C'est l'aptitude humaine à pouvoir ressentir l'émotion de l'autre.  D'une certaine façon, on se met à la place de l'autre et on se dit que ce qui lui arrive pourrait nous arriver. C'est à la fois le rappel et le désir de prévention de nos propres souffrances qui nous invitent à aider autrui.  Pour manifester de l'empathie vis-à-vis d'autrui, il faut au préalable qu'on le considère comme son semblable.  La réaction européenne face au problème des réfugiés dénote d'une absence ou d'un déficit d'empathie qui cache mal le fait qu'ils ne sont pas tout-à-fait considérés comme des semblables aux yeux des Européens.  L'Europe pourrait bien être empathique, mais juste de façon sélective.  Tous les Européens ne peuvent pas être placés à la même enseigne dans la mesure où un nombre d’entre eux ont protesté contre les politiques de leurs gouvernements concernant les réfugiés mais pour le moment, la réaction dominante conforte cette analyse.

Il se pose aussi, la question des droits de l'homme et des valeurs fondatrices des conventions internationales.  Il faut reconnaître que l’Europe participe au financement du HCR. L’Europe participe donc à l’effort de solidarité envers les réfugiés. Cependant, si tous les pays se contentaient de financer en argent et fermaient leurs frontières, il n’y aurait nulle part où construire des camps pour accueillir les réfugiées et ces derniers n’auraient nulle part où aller pour échapper au danger dont ils s'éloignent. C’est d’ailleurs par anticipation de cela que la Convention de Genève a consacré le principe du non-refoulement. Fermer ses frontières face à des réfugiés tel que l’Europe le fait en ce moment est sans aucun doute une violation claire de la convention de Genève. D’aucuns soutiennent que les réfugiés ne peuvent pas choisir leurs pays d'accueil mais si le problème des réfugiés atteint maintenant l'Europe, c'est que les pays limitrophes qui ont commencé à les accueillir depuis des années sont actuellement débordés et n'ont plus les moyens de les accueillir.  A chacun de jouer sa partition! Le débat sur cette question de droits de l'homme est totalement occulté dans les médias occidentaux. Ainsi donc, quand on parle de droits de l’homme, faut-il se poser avec Mobotu la question de savoir de quels droits et de quels hommes on parle? Apparemment la convention de Genève est appliquée avec parcimonie selon le groupe d'humains auquel on fait face.

Les origines du problème des réfugiés

On ne peut procéder à une analyse exhaustive de la question des réfugiés sans aborder la source du problème. Le discours officiel européen présente le problème des réfugiés comme un problème de migrants victimes de trafic d'êtres humains. Le président français François Hollande propose ainsi : « plus de bateaux, plus de survols et une bataille plus intense contre le trafic humain »[2]. Les solutions proposées par l'Europe incluent entre autres des centres de détentions outre-mer dans des pays comme le Maroc, l'Égypte et la Tunisie.  Certes, l'Europe fait face à un problème de migration chronique mais ce qui défraie l'actualité en ce moment est un problème de réfugiés à ne pas confondre avec le premier. Contrairement au récit médiatique qui essaye d’imposer l’image de «migrants» fuyant la misère, ceux qui parviennent jusqu’à l’Europe ne sont pas les plus pauvres car figurent parmi eux des ingénieurs et des gens qui occupaient des positions hautes dans leur société. Ils fuient vraisemblablement la guerre.

Pour comprendre l'origine du problème des réfugiés, il y a lieu d'examiner les chiffres sur les pays d'origine. La figure ci-dessous montre le nombre de réfugiés en fin 2014 par pays d'origine selon le HCR. On peut voir dans cette figure que le pays qui génère le plus de réfugiés est la Syrie, suivi de l'Afghanistan. Les réfugiés qui frappent aux portes de l'Europe proviennent essentiellement de la Syrie, de l'Irak et d'autres pays en conflit du Moyen-Orient et de l'Afrique. Les analystes occidentaux attribuent l'origine des conflits du Moyen-Orient au président syrien Bashard-al-Assad et aux extrémistes de l'État Islamique. Mais comme d'habitude on ne voit que ce qu'on regarde et on ne regarde que ce qu'on veut.

Le récit occidental voudrait que la guerre de Syrie soit une guerre de libération pour se débarrasser d'un dictateur,  Bashard-al-Assad en l'occurrence. Cependant, le porte-parole de Wikileaks Julian Assange rapporte que les câbles diplomatiques américains ont révélé que les États-Unis avaient décidé de déstabiliser la Syrie bien avant la révolte populaire qui a déclenché la guerre[3]. Le plan américain consistait justement à utiliser les extrémistes islamistes à la frontière entre l'Irak et la Syrie pour faire paraître le gouvernement syrien comme faible et l'amener à réagir de façon excessive. Les raisons de cette déstabilisation viennent du fait que le gouvernement syrien n'était pas un gouvernement ami.

Nombre de réfugiés par pays d'origine en fin 2014 (Source UNHCR(2014))

La révolte syrienne contre Assad dans le cadre de ce qui a été appelé « printemps arabe », a fourni l'occasion rêvée pour se débarrasser d'un leader ennemi. L'imprévu a été la résistance d'Assad ainsi que le refus des pays membres du conseil de sécurité de l'ONU de donner l'autorisation à la coalition occidentale de se débarrasser de lui comme ils l'ont fait pour Khaddafi. La Russie, la Chine et les pays émergents ont refusé parce que la résolution qui avait autorisé l'intervention en Libye avait pour objectif de protéger les civils, et puisque l'OTAN est allé au-delà de cette mission pour opérer un changement de régime, «le chien qui a brûlé son nez craint à renifler de la cendre».

Devant le refus d'une nouvelle résolution de l'ONU, la propagande a essayé d'accuser Assad d'utiliser des armes chimiques contre des populations civiles pour justifier un bombardement, même sans l'aval de l'ONU. Le président russe ayant réussi à manœuvrer pour empêcher cela de se produire, la dernière option était alors d'armer les opposants syriens parmi lesquels figuraient bien des extrémistes islamistes. Cela a été l'origine de l'État Islamique qui ravage présentement l'Irak et la Syrie.

C'est donc bien l'Occident qui a crée le monstre qu'il prétend combattre actuellement. Et pour empirer les choses, le moyen de combat choisi est de faire larguer des bombes, parfois par des drones, sur des cibles prétendument terroristes mais qui font des victimes civiles. En Libye, l'OTAN a déstabilisé le pays et refusé d'assumer la responsabilité de protéger la population civile, créant ainsi une guerre civile interminable.

Le président Turque qui est pourtant un allié de l'Occident - car la Turquie est membre de l'OTAN - a fini par tout déballer sur l'espace public. Selon lui, les Occidentaux se sont dits : «Savez-vous ce qu'il y a à ces endroits? Il y a du pétrole en Libye et en Irak, donc emparons-nous de ces puits de pétrole.» «N'est-ce pas la situation actuelle? 80 pourcent des puits de pétrole irakiens sont sous contrôle de l'Occident. C'est pareil en Libye. »[4] a-t-il continué. « Encore une fois, je condamne certains pays qui d'un côté combattent certaines organisations terroristes et de l'autre soutiennent directement ou indirectement d'autres organisations terroristes» a-t-il affirmé. Il a accusé les pays européens d'être directement responsables du problème des réfugiés : « Les pays européens qui ont transformé la Méditerranée, le berceau de l'une des plus anciennes civilisations, en cimetière, sont en partie responsable de la mort de chaque réfugié. » Il sait de quoi il parle car non seulement il est membre de l'OTAN mais aussi il dispose de services de renseignements performants dans la région.

Beaucoup de pays du Moyen-Orient, de l'Asie et de l'Afrique ont été embrasés par des guerres résultant de politiques de déstabilisation savamment orchestrées pour contrôler les ressources naturelles de ces pays. On peut voir le problème comme si les populations qui sont victimes de ces guerres provoquées et autres bombardements de drones se sont décidées un jour à rendre visite à ceux qui envoient ces bombes.  Ceci devrait servir d'avertissement sérieux à l'Europe et au reste de l'Occident : « l'homme a beau pisser loin, les jets se terminent toujours près de ses pieds». En d'autres termes, on peut créer le chaos très loin de chez soi pour poursuivre des objectifs géopolitiques mais on n'échappera pas éternellement aux conséquences.

C'est le déficit d'empathie mentionné plus haut qui explique cette politique du chaos qui semble se généraliser présentement. Faire la guerre pour défendre son territoire est légitime, mais créer un chaos dans un pays pour atteindre des objectifs géopolitiques, au mépris total des vies humaines pouvant être détruites, ne peut s'expliquer que par l'absence d'empathie vis-à-vis de ces vies.  Pour ainsi dire, on ne les considère pas comme ses semblables. Rien ne peut justifier de provoquer la mort de plusieurs centaines de milliers si ce n’est des millions de personnes (guerre d'Afghanistan, d'Irak, et autres) pour se venger de la mort de trois mille américains (attentats du 11 septembre) si ce n'est le postulat que certaines vies valent mieux que d'autres.

En résumé, l'Europe fait face à un problème qu’elle exagère, dénature, et a elle-même crée. Décrire uniquement le problème aurait relevé d'un simple exercice intellectuelle si la réalité de la souffrance humaine engendrée par cette stratégie du chaos n'était pas aussi dramatique.  Tout se passe comme si la colonisation prend une nouvelle forme : « orchestrer le chaos » pour pouvoir piller les ressources. Toutefois, qu'on se le tienne pour dit :  les conséquences peuvent être plus désastreuses qu'anticipées, autant pour les autres que pour soi-même. Imaginons un instant que tous ceux qui sont confinés dans la misère et la guerre du fait des politiques nocives du système occidental dominant se décident un jour à «envahir vraiment» l'Europe de façon massive, comment y fera-t-elle face?

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Dernière modification le Dimanche, 04 Octobre 2015 12:16

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