Lundi 19 Novembre 2018

La fin du journalisme en Occident, si jamais il a déjà existé…

La récente attaque coordonnée entre les États-Unis (É-U), la France et le Royaume Uni (R.U.) contre la Syrie dans la nuit du 14 avril 2018 marque un tournant dans les relations internationales. Ce n’est certainement pas la première attaque occidentale contre un État souverain, membre des Nations Unies, mais ce fut la première dont la nature fallacieuse du prétexte est apparue clairement aux yeux de la vaste communauté internationale. Aucune circonvolution discursive ne peut masquer le caractère illégal de cette attaque, qui s’est faite en violation flagrante de la Charte des Nations Unies. Mais cet écrit ne se concentrera pas sur l’implication de cette attaque en matière de relations internationales. Il analysera plutôt le montage médiatique, médiocrement construit, des grands médias occidentaux pour inciter leurs gouvernements à lancer l’attaque. De façon plus générale, la fin d'un journalisme d'information au profit d'un journalisme de propagande est analysée.

Couverture médiatique de l’attaque présumée de Douma

Pour revenir aux faits, tout a commencé quand une vidéo mise en ligne par un proche des militants islamistes syriens, combattant le gouvernement de Bachar El-Assad, a montré ce qui ressemble aux symptômes d’une attaque chimique contre des civils. La vidéo montrait des civils y compris femmes et enfants en difficultés respiratoires, traités entre autres par des bains massifs d’eau, utilisés souvent pour nettoyer les produits chimiques. Cette présumée attaque aurait eu lieu à Douma, une enclave rebelle aux portes de Damas, la capitale syrienne, de laquelle les rebelles lançaient épisodiquement des roquettes de façon indiscriminée sur la capitale Damas.

Le contexte ayant précédé l’incident est le suivant. L’armée syrienne avec le soutien de l’armée russe a conquis la quasi-totalité de Douma. Le territoire a d’abord été scindé en trois poches au bout d’une offensive militaire de quelques semaines, chacune des deux premières étant tombée aux mains de l’armée syrienne, par des accords d’évacuation des combattants vers d’autres territoires du Nord contrôlés par d’autres rebelles. La dernière poche était elle aussi tombée, les rebelles ayant cédé et en phase d’évacuation. C’est précisément à ce moment que l’armée syrienne aurait décidé de «bombarder à l’arme chimique» une maison où seraient réfugiés des civils (tout en ne faisant aucune victime chez les combattants ennemis).

On voit donc que la logique ne tient pas débout. Pourquoi utiliser une arme chimique dans une bataille qu’on a déjà gagnée ? Mais les Occidentaux qui ont, depuis le début du conflit syrien, armé et soutenu les rebelles y compris des jihadistes afin de renverser le gouvernement de Damas, se sont emparés de ce présumé incident pour en faire une démonstration de leur force militaire mais surtout médiatique.

Ainsi dès le 04 Avril 2018, quand on parcourt le site web du Monde, un journal français auparavant identifié comme étant de gauche, on se rend compte de la glissade du doute vers la certitude sur cette présumée attaque. N’ayant aucun correspondant sur place pour effectuer la moindre vérification, il se fie à la vidéo générée par les rebelles en titrant : «Syrie : ce que l’on sait sur la nature des bombardements sur Douma». Comme pour suppléer à l’absence totale de preuves, il rajoute : «les autorités syriennes ont fait usage à de nombreuses reprises de bombes au chlore». En d’autres termes, si vous doutez de ce que nous disons maintenant, assurez-vous : ils l’ont déjà fait dans le passé. Le problème est que cette dernière certitude avait été auparavant construite sur la base de spéculations de même nature que celles présentement mises en doute. C’est comme si on voulait démontrer une idée en s’appuyant sur une idée non démontrée (mais comme ça fait longtemps, on a oublié que ça n’avait pas été démontré).

Le 09 avril 2018, ils continuèrent à titrer : «Carnage chimique dans la Ghouta orientale», et à écrire : «Aucune enquête n’a pu être menée pour l’instant pour déterminer avec précision le type d’agent chimique employé». Cela supposerait que l’emploi de l’agent chimique ait été confirmé et que c’était seulement son «type» qui fut ignoré, mais il n’en était rien. Circonvolution discursive pour transformer le «faux» en «vrai» sans preuve. Paradoxalement ce même site parlait toujours «d’attaque présumée» cinq jours après avoir décrit les événements comme étant prouvés.

Titre du Guardian sur DoumaLe New-York Times (NYT), l’équivalent américain du Monde titrait également le 04 avril : «Les officiels syriens accusés d’attaques chimiques ayant tué des dizaines (de personnes)». A travers ce titre, on voit bien qu’ils n’ont pas la preuve, encore moins un témoignage direct de l’événement mais ils emploient la voix passive pour porter l’accusation sur le gouvernement syrien tout en taisant l’identité de ceux qui accusent. On suggère ainsi implicitement au lecteur que l’accusation peut avoir été formulée par des personnes ou des organisations sérieuses. Faute de preuve, la confiance en l’accusateur suffit pour convaincre.

The Guardian, homologue britannique du Monde et du NYT, titrait à son tour le 8 avril : «Des dizaines (personnes) tués dans une attaque chimique présumée sur une enclave rebelle en Syrie». A l’intérieur de l’article, le mot «présumé» fait place à la certitude; ils citent des «médecins locaux» tout en oubliant de mentionner que ceux-ci travaillent pour un groupe qui se nomme «Jaesh-Al-Islam», traduction : «Armée de l’Islam». Sur toute autre partie du monde, ce genre de groupes serait classifié terroriste mais pour les besoins de la cause du terrassement du régime syrien, il devient un «groupe rebelle» respectable.

Couverture médiatique des tueries de l’armée israélienne

Autre fait, autre approche. Examinons la couverture médiatique qui a été faite des tueries (cette fois-ci pas présumées mais avérées) des Palestiniens par l’armée israélienne. Plusieurs dizaines de Palestiniens, civils, qui manifestaient le long de la frontière avec Israël ont été exécutés à distance par des tirs de snipers israéliens postés le long de la frontière. Dix-sept Palestiniens ont été tués dans la seule journée du 30 mars 2018.

Sur le site du Monde on pouvait lire entre autres : «Dix-sept palestiniens tués dans des affrontements avec l’armée israélienne». Ce titre laisse penser au lecteur qu’il y a eu des «affrontements» et que les moyens de violences étaient également repartis de part et d’autre. On allège ainsi l’opprobre moral de ces tueries. On omet de dire que les Palestiniens étaient des manifestants au plus armés que de pierres et de pneus. Le même site ajoute: «le face-à-face tendu a dégénéré en affrontements, parmi les plus sanglants de ces dernières années». Il faut y comprendre que ce «genre de choses» est récurrent (banalisation) et que la seule différence, c’est le nombre de tués. On y lit aussi «ces derniers ont répliqués (ndlr. parlant des soldats israéliens) en tirant à balles réelles et en faisant usage de gaz lacrymogène». L’intérêt du mot «répliqué» est de faire paraître que ce sont les Palestiniens qui ont «agressé» et que les Israéliens ont seulement «répliqué» (justification des tueries). «Au delà du tintamarre de la propagande et des commentaires...», ajoute-t-il, pour insinuer que l’on «faisait du bruit et de la propagande» autour de ces tueries, comme si ce n’était pas des faits. En revanche on ne parle guère de propagande quand on s’appuie sur une vidéo non authentifiée pour décréter une attaque chimique.

The Guardian quant à lui titrait : «Le bilan des morts s’alourdit lors de manifestations de Palestiniens à la frontière de Gaza». On occulte ainsi la cause de ces morts : c’est à croire que la foudre est tombée du ciel pour tuer des Palestiniens pendant qu’ils manifestaient. Un autre titre du Guardian affiche :«Les Palestiniens disent que plus d’une dizaine a été tués lors de manifestations à la frontière de Gaza». Il faut y comprendre : ce sont les Palestiniens qui «disent» donc ce n’est même pas vérifié.

Le NYT a repris pratiquement les mêmes titres en ajoutant : «le bilan des morts était élevé malgré la promesse du Hamas que les manifestations seraient pacifiques et par Israël qu’il...allait utilisé les tirs à balles réelles judicieusement(sic)». Ça se passe de commentaire.

Le Secrétaire Général de l’ONU a quant à lui appelé à une «enquête transparente» comme s’il y avait un doute sur la cause de ces morts (Israël n’ayant même pas cherché à nier qu’il ait tiré).

Plus récemment, les Israéliens ont tué 57 Palestiniens en une journée (14 mai) et blessé 2700 autres par des tirs à balles réelles entre autres. Les mêmes titres sont réapparus dans les médias occidentaux (RFI, CNN, Le Monde, etc.) : « des Palestiniens tués dans des heurts avec l’armée israélienne». Cette fois-ci la dénonciation de l’hypocrisie s’est faite vive. Alain Gresh, ex-rédacteur en Chef du Monde Diplomatique a dénoncé la retenue avec laquelle la presse occidentale décrit la situation dans les territoires palestiniens. Pour lui, «ce ne sont pas des "heurts" ou des "affrontements", c'est un massacre. Quand une armée tire sur une population qui est désarmée, des civils désarmés, on appelle ça un massacre», a-t-il affirmé sur RT France le 14 mai. La presse a fini par céder par moments pour parler enfin de «Palestiniens tués par des tirs de l’armée israélienne». Toutefois, ce n’est pas dans ces médias dominants qu’on verrait le titre «carnage israélien à Gaza».

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Dernière modification le Dimanche, 03 Juin 2018 23:32

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