Jeudi 18 Octobre 2018

La fin du journalisme en Occident, si jamais il a déjà existé…

Cette couverture biaisée de l’actualité n’est certainement pas nouvelle mais ce qui peut paraître nouveau c’est le comportement des médias occidentaux (notamment ceux dits de gauche) dans la poussée pour les attaques du trio USA-UK-France sur la Syrie.

Médias-va-t-en guerre

En effet, ce sont les médias qui formulèrent les accusations d’attaque chimique sur la base d’une vidéo dont la crédibilité n’a guerre été prouvée et dans un contexte où toute pensée logique exclurait que Assad ait utilisé une arme chimique après avoir remporté une bataille. A coups de circonlocutions, ils transformèrent un fait douteux en certitude. Cela n’étant pas suffisant, ils optèrent de pousser leurs gouvernements à intervenir dans un contexte où la présence de l’armée russe sur le territoire syrien rendait la situation potentiellement explosive.

The Guardian titrait ainsi le 09 avril 2018 : «Trump : "La Sryrie va payer un prix fort pour son usage de l’arme chimique"», le 10 avril : «Trump dit qu’une décision est imminente sur la Syrie». Ils ont ainsi maintenu à la une de leur publication des titres entretenant la gravité de cette «prétendue attaque chimique» et la nécessité pour l’Occident de bombarder la Syrie, puis maintenu la promesse de Trump à la une comme pour lui dire : «tu as promis, on attend impatiemment que tu délivres». Le même phénomène s’est produit dans le NYT et plusieurs autres médias occidentaux.

Media va-t-en guerre (The Guardian)
Media va-t-en guerre (The Guardian)

On assiste ainsi à un phénomène nouveau : dans le temps, le rôle des médias était de questionner les propos et l’action de leurs gouvernements car ce qui se dit n’est pas forcément vrai. En témoigne le mensonge ayant conduit à la guerre de l’Irak, qui fut la principale cause de la naissance de l’État-Islamique. De nos jours, les médias semblent devenus des batteurs de tambour de guerre : ils créent de faux prétextes de toutes pièces et incitent leurs gouvernements à agir sur la base des faux faits qu’ils ont crées. The Guardian dans un éditorial schizophrénique décrit la situation avec brio : «Faire paraître énormes les enjeux est une forme d’auto-hypnose qui rend ceux sous son effet incapables de résister aux solutions militaires simplistes»[1].

Les raisons de cette tendance médiatique

Les raisons de cette tendance à la substitution des faits par la propagande sont nombreuses pour être toutes énumérées. Comme le dit le titre de cet écrit, on peut même se demander si cela est un fait nouveau. Les médias n’ont jamais été neutres dans la couverture de l’information et ce depuis leur naissance. Cependant, il y a toujours eu une certaine diversité médiatique : des médias de droite, d’autres de gauche, certains militant, d’autres d'apparence plus neutre, défendant chacun des causes différentes. Les médias de gauche ont traditionnellement été plus ouverts sur le monde, en raison de leurs affiliations aux idées révolutionnaires, parfois marxistes et internationalistes. Cette distinction a été oblitérée récemment. Ce phénomène de pensée unique concerne aussi les partis politique du système occidental, ceux de gauches ayant progressivement glissé vers la droite.

Parmi les causes les plus récentes de cet alignement des médias sur la propagande guerrière, on peut citer : l’élection de Donald Trump, la sortie de la Grande Bretagne de l’Union Européenne (UE), la montée de médias alternatifs et citoyens sur l’Internet, les difficultés économiques en Occident, la montée de la puissance économique de la Chine, et la résurgence de la puissance militaire et économique de la Russie.

L’élection de Donald Trump qui s’est faite au détriment de leurs chouchou «Hillary Clinton» a poussé les médias (de gauche notamment) vers une hystérie anti-russe. Clinton a fait le pari d’un durcissement de ton contre la Russie pour forger sa stature de «dame de fer» à des fins électoralistes. Trump, en raison de son désir de rapprochement avec Moscou, a attiré (chose toute naturelle par ailleurs) la sympathie de la Russie. Ceci a fait croire aux médias occidentaux que c’était la Russie et non pas la faiblesse de leur candidate, ou le rejet de la propagande médiatique outrancière en faveur de celle-ci, qui a été à l’origine de l’accession de Trump au pouvoir.

Paradoxalement, ce sont les mêmes médias qui,  par réminiscence de ce que fut le métier de journaliste, avaient publié les fuites de Wikileaks ayant exposé le parti-pris du parti démocrate pour Clinton au détriment d’un candidat plus populaire (Bernie Sanders). Leur acharnement, par des moyens parfois déloyaux, à dénigrer Trump et promouvoir Clinton a sans doute rébuté une bonne partie de l’électorat. Dans l’hypothèse même d’un coup de pouce de la Russie, on peut se demander où se trouve le problème, sachant que les Occidentaux dont les ÉU et la FR, opèrent de façon similaire dans le monde. Ils vont même jusqu’à perpétrer des coups d’États ou des attaques militaires pour renverser des gouvernements. Une fuite d’information est mineure au regard de ces faits.

Le même scénario s’est répété avec le choix de l’électorat britannique de quitter l’UE lors du référendum sur le «Brexit». Ces deux événements ont été perçus par l’élite occidentale comme précurseurs de la fin de l’ordre mondial bâti sur leur domination. De façon presque puérile, ils ont réagi par la propagande et la guerre pour se rassurer eux-mêmes et envoyer un message aux autres qu’ils dominent toujours le monde.

La réémergence de la puissance russe sous l’auspice de Vladimir Putine est un cauchemar pour un Occident qui avait cru avoir conquis toute la planète et à mesure d’imposer sa volonté à tous. L’émergence de la Chine est une autre source d’anxiété pour ceux pour qui les relations internationales sont un jeu à somme nulle, c’est-à-dire que le gain de l’autre est une perte pour soi, que l'on est: soit dominant, soit dominé.

L’Occident se croit donc en guerre et la vérité est la première victime de toute guerre. Ces médias ne perçoivent plus ce qu’ils font comme du journalisme mais plutôt comme un devoir patriotique. La vérité importe alors peu et les faits doivent servir à la cause de la victoire. C’est pour cette raison que même les informations les plus fausses sont diffusées au public dans un concert unanime pour mieux l’hypnotiser. Les journalistes de profession se retrouvent loin du terrain de l’information au profit de «reporters de guerre» qui en réalité sont des espions masqués pour renseigner et pour livrer la version officielle des événements.

A ces raisons il faut ajouter le déclin des médias classiques, lié à l’omniprésence d’Internet. Grâce à Internet, l’information n’est plus le monopole de quelques groupes contrôlés soit par l’État, soit par des multinationales privées. La réaction de l’élite a donc consisté à faire pression sur les moteurs de recherches et les réseaux sociaux pour déclasser les sites alternatifs, et les priver de visibilité. Comme quoi la liberté d’expression tant vantée n’existe que quand l’élite contrôle les moyens de l’information.

Les conséquences possibles de cette situation

Les conséquences possibles de cette situation ne s’annoncent guère bonnes. La première conséquence est bien sûre la possibilité d’une guerre d’envergure mondiale. Même si l’attaque contre la Syrie a été faite avec une permission russe (elle n’a visé que des infrastructures évacuées bien avant, preuve de son caractère puérile), elle a envoyé une onde de choc sur toute la planète. Cette attaque a fragilisé davantage la confiance en un système légal international déjà douteux. Russes, Chinois et Iraniens pourraient bien être entrain de se préparer pour une guerre désormais envisageable, vu l’imprévisibilité des acteurs internationaux.

L’autre conséquence, c’est le discrédit jeté sur tout ce qui existe comme normes internationales. En raison de la démocratisation de l’information, les manipulations médiatiques sont de plus en plus exposées et l’hypocrisie de moins en moins supportable. On se rend compte que les médias occidentaux sont à même de manufacturer des faits, influencer la justice internationale qui perd ainsi de son caractère objectif, et pousser leurs gouvernements à lancer des guerres. Par exemple, dans le cas de l’attaque chimique présumée en Syrie, ceux qui figuraient sur la vidéo utilisée comme preuve ont été retrouvés et transportés jusque devant l’Organisation pour l’interdiction des Armes Chimiques pour témoigner, que les faits montrés dans la vidéo ont été truqués.

Quiconque ne s’informant que par les médias occidentaux ne saura même que cela s’est produit. Ils ont imposé une omerta totale sur ces faits. Dans cette logique, des milliers de personnes peuvent être tuées dans le monde sans que la justice internationale se mobilise (il ne saurait même pas que cela se serait produit). En revanche, de faux événements peuvent être inventés et conduire à des guerres ou une extradition devant la CPI. Par exemple, un reportage de l’AFP sur les tueries israéliennes mentionne que «HRW et Amnestie Internationale sont allés (sic) jusqu’à parler de crime de guerre». Les médias ont décrété ainsi que le carnage ne constituait pas un crime de guerre et que les organisations de défenses de droits humains, déjà très biaisées, vont trop loin dans leurs accusations. Pourtant, sans les disculper, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont à la CPI pour des actes d'accusations qui ne comportent même pas autant de victimes.

Une autre conséquence possible de cet agissement médiatique est le discrédit sur leur problème système. Ils présentent l'élection de Donald Trump comme une «attaque russe» sur la «démocratie», mais en réalité, la démocratie ne peut être attaquée efficacement que de l'intérieur. En redoublant de manipulations pour couvrir leurs échecs initiaux, ils ne font que parachever leur discrédit. Aussi, en faisant le jeu des services secrets et des gouvernements, cette fois-ci, contre des adversaires extérieurs, ils prêtent le flanc à des agissements similaires sur des affaires intérieurs. Les méthodes employées à l'extérieur finissent toujours par être importées à l'intérieur.

Enfin, la fin de l'apparence d''objectivité jette les journalistes en pâture. Si le chantre de la liberté de la presse qu'est l'Occident se lance dans la répression de l'information libre et le contrôle de celle-ci par des officines secrètes, cela donnera des ailes à tous les régimes autoritaires dans le monde pour réprimer les journalistes. Aussi, la force des journalistes ne provient que de la confiance en eux placée par les citoyens. Si le journalisme deviant du lavage de cerveau, il ne faudrait pas s'étonner que les citoyens ne souscrivent plus aux journaux payants. Qui voudra payer pour se faire laver le cerveau? Paradoxalement, le déclin des revenus des médias les poussent à se vendre aux plus offrants et en faisant ainsi, ils s'éloignent de leur auditoire, tout un cercle vicieux!

Il faut espérer que les médias des autres parties du monde fassent preuve de discernement dans le traitement de l'information, celle-ci n'étant plus systématiquement vraie. Les «fake news» ou intoxication ne sont plus l'apanage de groupuscules obscurs. De grands médias bien pensant s'y adonnent désormais sans subtilité. La fin de la vérité, c'est la fin de la confiance et la fin des règles! Un proverbe burkinabè dit que «le diseur de mensonges se trompe lui-même s'il prend l'absence de réaction de son auditoire pour de la crédulité». Il ne faudrait pas s'étonner qu'un jour ceux-ci soient à bout de patience. Quand cela se produira, la guerre et le chaos ne seront pas loin.

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Notes

1. Making the stakes appear enormous is a form of self-hypnosis that renders those under its insidious spell unable to resist simplistic military solutions (8 avril 2018). [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 03 Juin 2018 23:32

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