Jeudi 17 Août 2017

La Politique Étrangère de Barack Obama : Entre Rupture et Continuité

Au soir du 04 novembre 2008, les États-Unis d’Amérique (É-U), un pays qui est né et qui a vécu de l’esclavage et de la traite négrière, avait enfin élu leur premier président noir. Ce fut un moment historique. Un vent d’enthousiasme saisit le pays et le monde entier à l’annonce de l’élection de Barack Obama comme 44ème président. Obama a lui-même initié cette flamme d’enthousiasme durant sa campagne en se présentant comme pouvant être le président du changement tant au plan interne qu’en matière de politique étrangère. Ce second volet de la réflexion sur l’action du président Obama explorera plus en détail le bilan de la politique étrangère des É-U sur les huit dernières années.

L’image des É-U a été sérieusement écornée à travers le monde suite à la débâcle de la présidence de Georges W. Bush, marquée par l’arrogance, l’unilatéralisme et le non-respect du droit international. Cela a fait dire à Oliver Stone, Peter Kuznick, et Matt Graham dans leur livre « The Untold Story of the United States » que Barack Obama avait pour principal rôle de gérer un ‘’empire’’ blessé. Cet empire que représentent les É-U était blessé au plan économique suite à la crise financière de 2007-2008. Cette crise avait engendré une autre blessure plus profonde, cette fois-ci au plan idéologique puisqu’elle remettait en cause des décennies de politiques néo-libérales marquées par une confiance aveugle au marché. Le monde observait ainsi le capitalisme trembler sur ses propres fondations…

En plus de ces blessures économiques et idéologiques, il fallait ajouter une autre au plan diplomatique, marquée par l’invasion de l’Irak au mépris des règles du droit international. Barack Obama devait donc guérir toutes ces blessures de l’empire en l’espace de deux mandats. Mais comment y arriver quand on sait que dans le système politique américain, le président n’a pas totalement les mains libres pour conduire la mise en œuvre de sa politique étrangère?

En effet, le cœur de la politique étrangère des É-U bat à la fois à la Maison Blanche et au Congrès. Ce dernier selon la constitution, est incontournable pour tout acte de déclaration de guerre, de ratification de traités ou encore de provision de ressources nécessaires à la mise en œuvre de la politique étrangère du président. Pour veiller à cela, le Congrès a mis en place une redoutable commission sénatoriale sur les affaires étrangères dont le champ de compétence couvre 19 thématiques [1] sur les relations internationales y compris: les nominations diplomatiques, les négociations de traités, la finance internationale, l'énergie nucléaire, l’assistance économique, militaire et humanitaire, etc.

Il apparaît clairement que dans le dispositif constitutionnel et institutionnel du pays, le président ne peut faire une avancée significative en matière de politique étrangère sans un Congrès acquis à sa cause. Des précédents ont existé dans l’histoire de ce pays et l’un des plus notables a été le refus du Congrès de ratifier la charte de la Ligue des Nations, négociée par le président Woodrow Wilson au sortir du traité de Versailles de 1919-1920. Ainsi, comment le président Obama pouvait-il avoir une grande influence sur la politique étrangère du pays au regard du fait qu’une grande partie du Congrès lui était farouchement opposée au point de lui jurer ouvertement sa perte?

Il convient effectivement de rappeler qu’au soir de sa première élection, un grand nombre de Républicains influents ont eu à élaborer une stratégie politique qui consistait en un blocage totale de toutes les initiatives du président requérant l’approbation du Congrès. Durant son premier mandat par exemple, les élus Républicains du Congrès ont contribué à bloquer près de 500 propositions de lois de l’administration d’Obama.

C’est dans un tel contexte d’animosité avec le Congrès que Barack Obama se devait de redorer l’image de l’Amérique à travers le monde. Pour ce faire, il devait nécessairement opérer une rupture avec l’action de son prédécesseur en mettant en œuvre une politique étrangère dont la teneur se devait d’être moins belliqueuse. C’est ainsi que devant le parterre d’invités à la cérémonie de remise de son prix Nobel de la paix en 2009, il annonça les couleurs en déclarant qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir pour limiter la propension de son pays à recourir à la force militaire… comme première option dans la gestion des crises à travers le monde. Il faut garder en mémoire que son prédécesseur était arrivé au pouvoir avec un agenda clair: mettre en œuvre le projet de ''The new American Century'' avec comme corollaire le développement du concept de guerre/frappe préventive, etc.

Obama par contre, est arrivé à la Maison Blanche avec un discours d'apaisement, une intention de mettre un terme aux guerres (idiotes) et de venir à bout de la mentalité guerrière des ‘’faucons’’ de Washington. Il disait d’ailleurs à ce propos: ‘’I want to end the mindset that got us into war in the first place’’. Une telle approche pourrait s’expliquer par les difficultés financières que connaissaient l’Amérique au début de sa présidence (coût des guerres en Irak et en Afghanistan, crise financière de 2007-2008, etc.). Toutefois, il n’en demeure pas moins que dans les intentions, cela représentait une certaine rupture assez symbolique au regard de la tradition de diplomatie coercitive et de militarisation de la politique étrangère du pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Ainsi Obama a-t-il pratiquement mis un terme à l’engagement militaire américain en Irak en réduisant le nombre de troupe de 170.000 à 1.000. Après une augmentation de la présence militaire américaine de 60.000 hommes en Afghanistan, il diminua cette présence militaire de 100.000 à 10.000 hommes [2] Malgré les sirènes des interventionnistes de Washington il s’engagea dans une manœuvre politique assez délicate pour éviter tout engagement militaire en Syrie préférant l’option d’apporter conseil et expertise militaire à l’opposition et aux rebelles syriens. Pour l’Iran, en lieu et place de l’usage de la force militaire (comme l’y poussait Israël et certains groupes d’extrême droite du Congrès), il fit le choix de la négociation diplomatique quasi direct avec ce pays pour stopper sa quête de l’arme nucléaire. Ces négociations ont d’ailleurs conduit à la signature d’un accord avec l’Iran couronnant ainsi de succès son approche de retenu et de négociation dans cette crise.

L’approche d’Obama de réduire l’engagement militaire américain dans certaines régions du monde signifie-t-elle pour autant qu’il est un tendre ou un faible devant l’usage de la puissance militaire américaine? C’est l’idée que certains de ses adversaires politiques ont voulu lui coller mais sa décision ayant conduit à la traque et à l’élimination de Ben Laden aux confins du Pakistan en mai 2011 ne constitue-t-elle pas une preuve de sa détermination dans l’usage de la force militaire quand cela s’avère nécessaire? Du reste, cette élimination de Ben Laden constitue à n’en point douter sa plus grande réussite au plan international aux yeux du peuple américain.

Même si Obama par faiblesse ou par intention délibérée a su résister au déploiement de l’armée américaine dans d’autres zones de conflits, il n’en demeure pas moins qu’il n’a pas pu venir à bout de la mentalité et de l’esprit va-t’en guerre des faucons et de « l’establishment » de Washington DC. Cette tradition d’interventionnisme est soutenue par de richissimes hommes d’affaires, de puissantes multinationales de l’industrie de l’armement, de lobbies, et de Think Tank, le tout formant ce que le président Eisenhower avait dénommé en 1961 le complexe militaro-industriel. Peut-être que le mérite d’Obama réside dans le fait que d’une manière ou d’une autre, il a su résister à la pression de ce complexe militaro-industriel pour ramener la politique étrangère des É-U dans le giron soft power plutôt que celui du hard power. Toutefois, avec les crises actuelles qui secouent le monde, faudrait-il s’étonner si son successeur renoue assez vite avec cette vieille tradition d’interventionnisme et de projection de pouvoir et de puissance militaire à travers le monde?

Paradoxalement, cette apparente démilitarisation de la politique étrangère américaine s’est accompagnée d’une autre approche, moins noble, celle qui a consisté à soutenir les régimes militaires et anti-démocratiques. A ce niveau, Obama a simplement opéré une continuité avec l’action de ses prédécesseurs, c’est-à-dire la poursuite de l’impérialisme américain. Cette visée impérialiste des É-U sous Obama a été simplement maquillée au goût de notre temps. Durant la guerre froide, les É-U se sont engagés dans une entreprise de déstabilisations de gouvernements indépendants et des leaders progressistes sous le prétexte qu’ils étaient des communistes... Sous l’administration Obama, il suffit qu’un régime militaire et/ou anti-démocratique défende les intérêts américains et parfois à l’encontre de ceux de son propre peuple pour recevoir un soutien indéfectible de la part des É-U. Il suffit pour cela que de tels régimes proclament publiquement qu’ils luttent pour la stabilité et contre le terrorisme dans leurs sous-régions...

C’est ce qui explique que des régimes militaires et répressifs comme ceux de l’Égypte, de la Thaïlande, du Pakistan ou encore de la Turquie aient tous reçu l’onction de Washington à travers des milliards de dollars d’aides militaires de toutes sortes. Des régimes anti-démocratiques comme ceux de l’Arabie Saoudite, du Qatar, de Compaoré, de Museveni, etc., ont joui ou jouissent toujours de l’estime des É-U sous l’administration Obama. Il apparaît clairement que l’idéal de démocratie et de respect des droits humains professé par l’Amérique d’Obama, s’appliquent à travers une géométrie variable, au gré des intérêts. C’est manifestement ce double standard qui a conduit Obama et des pays européens comme la France et le Royaume Uni dans l’aventure libyenne en mars 2011 qui s’est soldée par l’assassinat de Mohamed Kadhafi.

Sous le couvert d’une résolution[3] des Nations Unies imposant une clause de non survol du territoire libyen par l’aviation de Kadhafi, l’OTAN, largement financé par les É-U, déclencha une intervention dite humanitaire, mais qui curieusement tourna en une mission de changement de régime en Libye. Ce changement de régime ainsi que l’assassinat du guide libyen ont eu comme conséquences immédiates : la descente de la Libye dans la guerre civile, la prolifération des armes dans la bande sahélo-sahélienne provoquant ainsi la naissance de groupes djihadistes comme au Mali, le radicalisme islamique, le déferlement de migrants en Europe, etc. Même si Obama a par la suite exprimé des regrets, cette intervention en Libye demeurera une tâche très sombre de son bilan en matière de politique étrangère.

L’ironie c’est que sur la question sensible des droits humains, l’administration d’Obama est loin d’avoir donné l’exemple. D’abord, malgré ses promesses de campagne, Guantanamo n’a toujours pas été fermé. Ensuite, son choix délibéré de meurtres ciblés a remis fondamentalement en cause le concept de la présomption d’innocence. Aussi, sa propension à l’usage des drones, a conduit à l'un des pires changements du droit international (la violation de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de pays tiers sans déclaration de guerre).

Alors que l’administration de Georges W. Bush a conduit 50 attaques de drones, celui d’Obama en a conduit 500 soit dix fois plus[4] C’est ce qui a conduit l’intellectuel et universitaire Cornel West a surnommé Obama le président des drones. Pour lui, Obama a pris le contrôle de la machine à tuer américaine et il s'est montré très excité de l'utiliser. Le bombardement par des drones qui font plus de victimes civiles que de combattants soi-disant ennemis constituent à ne point douter des crimes de guerres... Castré chez lui par les républicains, Obama n'a trouvé que les faibles à l'extérieur pour exercer la puissance.

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Dernière modification le Jeudi, 27 Octobre 2016 09:00

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