Vendredi 28 Juillet 2017

La Politique Étrangère de Barack Obama : Entre Rupture et Continuité

Pourtant, bien plus qu'en Amérique, c’est à l’extérieur qu’Obama a suscité le plus grand espoir. L'espoir de voir enfin une Amérique mesurée, juste et respectueuse de la souveraineté des pays moins puissants. Bien plus qu'en Amérique, c'est aussi à l'extérieur qu'Obama a le plus déçu, notamment en Afrique. Pour un président américain dont le père biologique est Kényan, beaucoup d’Africains s’attendaient à ce que son regard sur l’Afrique ainsi que sa politique étrangère envers le continent soient transformatives. Il a fallu très vite déchanter pour trois raisons.

Premièrement, Obama a mis du temps avant d’énoncer le contenu de sa politique étrangère de l’Afrique. Il a fallu attendre juin 2012 c’est-à-dire l’année de sa réélection pour se prêter à l’exercice. Officiellement, cet oubli de l’Afrique durant son premier mandat s’expliquerait par le fait que des crises dans d’autres régions du monde jugées plus importantes (les conflits en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Syrie, le nucléaire iranien, la crise économique en Europe, etc.) ont absorbé son administration. Officieusement, l’Afrique aux yeux des adversaires politiques d’Obama est comme une épée de Damoclès qui plane sur la tête de l’occupant de la Maison Blanche. Déjà qu’un grand nombre de Républicains doutaient de son ‘’Américanité’’, tout rapprochement envers l’Afrique dès le début de son mandat n’aurait fait que renforcer les doutes sur son identité auprès de certains électeurs américains.

Deuxièmement, alors qu’Obama a eu à prononcer des discours de complaisance vis-à-vis des hôtes des autres régions du monde qu’il a visité, (Japon, Égypte, Chine, etc.), en Afrique, il s’est érigé en donneur de leçons sur la démocratie, le respect des droits humains, etc. Son fameux discours d'Accra où il disait que l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes est une parfaite illustration de son cynisme ou de son l'hypocrisie dans la mesure où son administration a soutenu et continue de soutenir des régimes militaires et/ou anti-démocratiques en Afrique et ailleurs.

A Accra, il a mis les difficultés de l’Afrique sous le compte exclusif de l’absence de démocratie, épousant ainsi le discours auto-indulgent de l’Occident et oubliant que, non seulement il y a des démocraties en Afrique qui ont les mêmes difficultés, mais aussi la survie même des régimes anti-démocratiques est parfois liée aux manœuvres des anciennes puissances coloniales pour maintenir leur joug exploiteur. Il a aussi occulté la politique des institutions de Bretton-Woods ainsi que les politiques commerciales occidentales (subventions agricoles par exemple) comme faisant partie des causes de la situation économique de l’Afrique. Aussi, son choix à Dakar de faire la morale aux africains sur le droit des homosexuels n’est pas passé inaperçu et a reçu une réponse mémorable de la part du président Macky Sall.

Troisièmement, l’approche globale d’Obama sur l’Afrique a consisté en une forte militarisation de sa politique envers le continent soutenu ponctuellement par des visés humanitaires et économiques. Pour l’administration d’Obama, l’Afrique du Nord, la région du Sahel ainsi que la corne de l’Afrique sont perçues comme des sources d’insécurité et de menaces terroristes. En guise de réponse, la politique étrangère d’Obama va se militariser fortement dans cette partie de l’Afrique, prenant avantage de la création par l’armée américaine en 2007 de ‘’US Africa Command (AFRICOM).’’ Ce commandement militaire basé à Stuttgart en Allemagne a pour objectif de lutter contre le terrorisme et le fondamentalisme islamique sur le continent.

En réalité, la raison d’être d’AFRICOM est de défendre les intérêts vitaux des É-U en Afrique (pétrole, ressources naturelles, hégémonie, etc.). Obama va profiter de son existence pour étendre ses capacités notamment par l’installation de bases pour drones militaires dans des pays comme Djibouti, l’Éthiopie, la Somalie, Le Burkina Faso, le Niger, etc. C’est à se demander si les É-U n’ont pas voulu profiter du chaos qu'ils ont eux-mêmes créé (comme le cas de la Libye), pour renforcer leur mainmise sur l'Afrique? On doute fort que les bases militaires qui s'installent sur le continent se fermeraient à la fin de la menace terroriste. Au final, pour ces régions de l’Afrique, il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’action d’Obama sauf la continuité de l’impérialisme américain sous le couvert de la guerre contre la terreur et/ou le terrorisme initiée par Georges W. Bush.

Pour la région des grands lacs et l’Afrique centrale, la politique étrangère d’Obama s’est déclinée en termes humanitaires et a connu un certain nombre de succès. Il s’agit notamment de l’implication de son administration pour réduire les conflits civils et la violation des droits humains au Soudan et Soudan du Sud, de la traque du leader de l’armée de résistance du seigneur Joseph Kony en Ouganda, etc. Il faut noter que la traque de Kony, un échec jusqu’à présent, a plus obéit à la logique de la diabolisation du “sauvage méchant”, plutôt que celle de la résolution réelle des problèmes politico-militaires de l’Ouganda. Elle n’aura réussi qu’à salir une fois de plus l’image du Noir africain pour alimenter le narratif des médias et des publics occidentaux.

Toutefois, c’est surtout en République Démocratique du Congo (RDC) qu’Obama, à l’image de ses prédécesseurs s’est beaucoup investi à travers le financement des opérations de maintien de la paix et des camps de réfugiés dans le pays. Chaque année, le gouvernement américain sous Obama dépensait entre 650 millions et un milliard de dollar en aide publique, aide humanitaire, et en opération de maintien de la paix en RDC.

Pour le reste de l’Afrique, Obama a opéré une rupture en mettant en place une diplomatie économique. Prenant conscience que cette partie de l’Afrique est en plein boom économique et attise l’intérêt d’autres puissances comme la Chine, l’administration d’Obama a mis en place une stratégie de partenariat économique plus ou moins équilibrée entre l’Amérique et les gouvernements de ces pays. Un cadre de rencontre formel et solennel (le sommet Afrique-É-U) a même été mis en place. En juin 2013 Obama lança ‘’Power Africa’’, un ambitieux programme visant à accroître la fourniture d’électricité à 10.000 mégawatts. Cette cible a même été revue à la hausse en août 2014 à 30.000 mégawatts sur le long terme suivant un mode de financement Partenariat Public-Privé l’administration d’Obama promettant déjà sept milliards de dollars sur cinq ans. Même si ce projet risque de ne pas connaître le même dynamisme avec la prochaine administration, le simple fait d’avoir opéré un changement d’approche pour se focaliser sur une diplomatie économique représente une rupture considérable au point que certains considèrent Obama déjà comme le premier ‘’post-foreign-aid president’’ des É-U.

Dans tous les cas, ce changement d’approche devait s’opérer à un moment donné car le monde est en pleine mutation et la puissance économique et financière est en train de changer de main (de l’Occident vers l’Asie, des É-U vers la Chine). Cela change fondamentalement la donne pour l’Afrique en termes d’alternatives de coopérations économiques. Alors que l’Occident dans sa globalité est toujours scotché à sa vision paternaliste et humanitaire envers l’Afrique, d’autres partenaires comme la Turquie, l’Inde, le Brésil, ou la Chine voient des opportunités d’affaires sur le continent. Du reste, la Chine est depuis 2009 le premier partenaire commercial de l’Afrique; de quoi faire réfléchir des pays comme les É-U et les inciter à changer d’approche. C’est ce qu’Obama semble avoir compris d’où son initiative de rencontrer régulièrement des chefs d’États Africains pour leur faire miroiter des opportunités de développement économique entre son pays et Afrique.

Tout ce regain d’intérêt de l’administration Obama envers l’Afrique au plan économique rentre dans le cadre d’une stratégie plus vaste qui vise à contrer la montée en puissance de la Chine sur tous les continents. Du fait de sa puissance économique, la Chine est de plus en plus active sur le plan diplomatique contribuant à créer de nouvelles alliances comme celle des BRICS (le Brésil, la Russie, l’Inde, et l’Afrique du Sud). Mieux, la Chine a mis en place en décembre 2015 la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures pour un capital de 100 milliards de dollars[1].

Malgré les pressions de l’administration d’Obama sur ses alliés Européens pour ne pas prendre part au capital de la nouvelle banque, des pays comme la France, l’Allemagne, la Grande Bretagne, le Portugal, l’Espagne font partis des 57 pays membres fondateurs. La montée en puissance de la Chine devient donc réelle et irrésistible d’où la motivation d’Obama d’initier son fameux pivot asiatique c’est-à-dire, un redéploiement de la force militaire américaine dans la région de l’Asie Pacifique. Cela a n’en point douter représente une rupture avec l’action de ses prédécesseurs dans la mesure où l’Europe et le Moyen Orient étaient la zone de déploiement prioritaire de l’armada militaire américaine.

Deux autres ruptures ont aussi marqué le passage de Barack Obama à la maison blanche. La première concerne les négociations internationales sur le changement climatique et l’administration d’Obama a pesé de tout son poids pour l’aboutissement d’un accord au cours de la conférence de décembre 2015 à Paris (COP21 sur le changement climatique). A cette date, le quota minimum de pays est atteint pour la mise en application des accords que certains grands pollueurs de la planète comme les É-U, la Chine ou l’inde ont accepté signer. Ce succès tranche d’avec la vision d’un de ses prédécesseurs, Georges H. W. Bush qui, lors du premier sommet de la terre à Rio de Janeiro en 1992 déclara que le mode de vie américain était non négociable. La seconde rupture est incontestablement la décision en juillet 2015 de renouer les relations diplomatiques avec le régime communiste de Cuba après 54 années d’interruption.

Au final, Obama a entamé sa politique étrangère par une volonté de refonte des relations américaines et un ‘’rebranding’’ de l’image des USA dans le monde. Cette approche de Barack Obama est une rupture fondamentale avec celle de son prédécesseur dans la mesure où l’unilatéralisme américain a fait place au multilatéralisme, quoique ce multilatéralisme ait surtout concerné les alliés habituels des É-U (Europe, Japon, Arabie Saoudite, etc.)… Il n’y a pas eu d’invasions militaires américaines (troupes au sol) sur de nouvelles zones de conflits. Mais en réalité, la politique étrangère d’Obama a aussi été une continuité de l’impérialisme américain, maquillé au goût de notre époque. Quand ce n’est pas la lutte contre le terrorisme, c’est l’intention humanitaire, qui est mis en avant pour justifier une intervention militaire.

A bien des égards, la logique d’Obama en matière de politique étrangère dans certaines parties du globe a été une continuité avec celle de ces prédécesseurs qu’ils soient démocrates ou républicains. Cette logique consiste à éliminer tous les gouvernements indépendants (Libye de Kadhafi, Syrie de Assad), et à fermer les yeux sur les horreurs de ses amis (Égypte, Arabie Saoudite, Yémen, Israël) et petit à petit, transformer tous les pays en "vassaux de l'empire". Cet impérialisme américain fait de plus en plus face à la réaction des autres puissances mondiales montantes (Chine et Russie) et risque d'aboutir à un affrontement si son successeur ne réalise pas que nous sommes désormais dans un monde multipolaire donc plus instable et par conséquent, plus dangereux. 
 
  
 

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Dernière modification le Jeudi, 27 Octobre 2016 09:00

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