Dimanche 23 Avril 2017
Chimamanda Adichi

Le danger d'une histoire singulière

Nous reproduisons ici un discours prononcé par Chimamanda Adichie, une brillante écrivaine nigériane sur "Le danger d'une histoire singulière", sur Ted.com. Traduction de Burkinathinks.com.

Je suis une conteuse d'histoires. Et j’aimerais vous raconter quelques histoires personnelles sur ce que j’aime appeler « Le danger d’une histoire singulière ». J’ai grandi dans un campus universitaire à l’Est du Nigéria. Ma mère dit que j’ai commencé à lire à l’âge de deux ans, même si je pense que quatre est probablement plus proche de la vérité. J’étais donc un lecteur précoce. Et ce que je lisais était des livres pour enfants britanniques et américains.

J’étais aussi un écrivain précoce. Et quand je commençai à écrire, à peu près à l’âge de sept ans, des histoires illustrées en crayon que ma pauvre mère était obligée de lire, j'écrivis exactement le genre d’histoires que je lisais. Tous mes personnages étaient blancs aux yeux bleus. Ils jouaient dans la neige. Ils mangeaient des pommes. Et ils parlaient beaucoup du temps qu'il faisait, à quel point c’était beau qu'il y ait du soleil. Ce, malgré le fait que je vivais au Nigeria. Je n’étais jamais sortie du Nigeria. On n’avait pas de neige. On mangeait des mangues. Et on ne parlait jamais du temps qu'il faisait, parce que nul besoin en était.

Mes personnages buvaient aussi beaucoup de la Ginger Beer parce que les personnages dans les livres britanniques que je lisais buvaient de la Ginger Beer. Peu importe que je n’eusse aucune idée de ce que c’était. Et durant un bon nombre d'années après, j’avais un désir désespéré de goûter à de la Ginger Beer. Mais ça c’est une autre histoire.

Ce que cela démontre, je crois, est à quel point nous sommes influençables et vulnérables en face d'une histoire, surtout à notre jeune âge. N'ayant lu que des livres dans lesquels les personnages étaient des étrangers, j'en suis arrivée à me convaincre que les livres, de par leur nature, devaient être habités par des étrangers, et devaient porter sur des choses que je  ne pouvais pas personnellement identifier. Les choses ont changé quand j’ai découvert les livres africains. Il n’y en avait pas beaucoup de disponibles. Et ils n’étaient pas aussi faciles à trouver que les livres étrangers.

Mais à cause d’écrivains comme Chinua Achebe et Camara Laye, j’ai réalisé une révolution mentale dans ma perception de la littérature. J’ai réalisé que des gens comme moi, des filles à la peau couleur chocolat, dont les cheveux crépus ne pouvaient pas être noués en queue de cheval, pouvaient aussi exister en littérature. J’ai commencé à écrire sur des choses que je reconnaissais.

Bien sûr, J’ai aimé ces livres américains et britanniques que j’ai lus. Ils ont attisé mon imagination. Ils m’ont ouvert de nouveaux mondes. Mais leur conséquence non intentionnelle est que je ne savais pas que des gens comme moi pouvaient exister en littérature. Donc, ce que la découverte des écrivains africains a fait pour moi était ceci : ça m’a sauvé d’avoir une histoire singulière  de ce que sont les livres.

Je viens d’une famille typique de la classe moyenne nigériane. Mon père était un professeur. Ma mère était un agent de l’administration. Et donc nous avions, comme c’était la norme, de l’aide domestique, qui provenait très souvent des villages environnants. Quand j’atteignis l’âge de huit ans, nous prîmes un domestique. Son nom était Fidé. La seule chose que ma mère nous a dit à son sujet, c’est que sa famille était très pauvre. Ma mère envoyait des ignames, du riz et nos habits usés à sa famille. Et quand je ne finissais pas mon repas, ma mère disait : « finis ta nourriture ! Tu sais ? Des gens comme la famille de Fidé n’ont rien. »  Je ressentais donc une énorme pitié pour la famille de Fidé.

Puis, un samedi nous allâmes visiter son village. Et sa mère nous montra une paire de basket avec de jolis motifs, faits de fibres de raphia teintes, que son frère avait fabriquée. J’étais surprise. Il ne m’avait pas traversé l’esprit que quelqu’un de sa famille pouvait vraiment fabriquer quelque chose. Tout ce que j’avais entendu à leur sujet était à quel point ils étaient pauvres, si bien qu’il m’était devenu impossible de les voir autrement que pauvres. Leur pauvreté était mon histoire singulière  d’eux.

Quelques années plus tard, J’ai repensé à tout cela quand j'ai quitté le Nigeria pour l’Université aux Etats-Unis. J’avais dix neuf ans. Ma colocataire américaine fut choquée par moi. Elle me demanda où est-ce que j’avais appris à parler l'anglais aussi bien, et fut troublée lorsque je lui dis qu’il se trouvait que le Nigeria avait l’anglais comme langue officielle. Elle me demanda si elle pouvait écouter ce qu’elle a appelé ma « musique tribale », et était alors déçue quand je lui ai joué ma cassette de Mariah Carey. Elle supposa que je ne savais pas faire usage du four.

Ce qui me frappa fut ceci : elle ressentait de la pitié pour moi avant même de m'avoir rencontrée. Sa position par défaut à mon égard, en tant qu’Africaine, était une sorte de condescendance, de pitié bien intentionnée. Ma colocataire avait une  vision singulière de l’Afrique. Une vision singulière de catastrophe. Dans cette vision réductrice il n’y avait aucune possibilité pour les Africains d’être ses semblables, en aucune façon que ce soit. Pas de possibilité de sentiments plus complexes que la pitié. Pas de possibilité de connexion en tant qu’humains égaux.

Je dois dire qu’avant d’aller aux Etats-Unis, je ne m’identifiais pas consciencieusement comme une Africaine. Mais aux Etats-Unis, à chaque fois qu’il était question de l’Afrique, les gens se retournaient vers moi. Peu importe que je ne connaisse rien sur des endroits comme la Namibie. Mais j’ai fini par adopter cette nouvelle identité. Et de certaines façons, je me conçois maintenant comme Africaine. Bien que ça continue toujours de m'irriter quand on se réfère à l’Afrique comme un pays. L’illustration la plus récente étant mon voyage de Lagos, il y a deux jours. Un voyage autrement merveilleux mais dans lequel il y avait une annonce sur le vol de Virgin à propos d'un travail humanitaire en « Inde, Afrique et autres pays ».

Mais après avoir passé quelques années aux U.S. en tant qu’Africaine, j'ai commencé à comprendre l’attitude de ma colocataire à mon égard. Si, je n’avais pas grandi au Nigeria, et si tout ce que je savais sur l’Afrique venait des clichés habituels, moi aussi je penserais que l’Afrique était un lieu de beaux paysages, d'une belle faune et de gens incompréhensibles, menant des guerres insensées, mourant de pauvreté, de SIDA, incapables de parler en leur nom, et attendant d’être sauvés par un gentil Blanc étranger. J’aurais vu les Africains de la même manière que j’avais vu la famille de Fidé, quand j'étais enfant.

Au bout du compte, cette histoire singulière de l’Afrique vient, je crois, de la littérature occidentale. Voici une citation de l’écrit d’un marchant Londonien appelé John Locke, qui voyagea à travers l’Afrique de l’Ouest en 1561, et garda un récit fascinant de son voyage. Après avoir qualifié les Noirs Africains de « bêtes sans maisons », il écrit: « Ce sont aussi des gens sans têtes, ayant la bouche et les yeux sur leurs poitrines ».

Je ris à chaque fois que je lis ceci. Et on doit  admirer l’imagination de John Locke. Mais ce qui est important à propos de ses écrits c’est qu’ils marquent le début d’une tradition occidentale du récit historique sur l’Afrique. Une tradition qui fait de l'Afrique Sub-saharienne une place de négativités, de différence, d'osbcurité et de gens qui, dans les mots même du merveilleux poète, Rudyard Kipling, sont "mi-diables, mi-enfants".

Et j’ai commencé à réaliser que ma colocataire américaine aurait dû, au cours de sa vie, voir et entendre des versions différentes de cette histoire singulière, de même que ce professeur qui m’a dit une fois que mon roman n’est pas authentiquement africaine. J’étais tout à fait prête à accepter l’idée qu'un bon nombre de choses dans mon roman n'étaient pas parfaites, que je ne l'avais pas réussi sur bien de points. Mais, je n’avais jamais imaginé que son défaut était quelque chose qu’on appelait l’authenticité africaine. En fait, je ne savais pas ce que c’était qu’une authenticité africaine. Le professeur m'a dit que mes personnages lui ressemblaient beaucoup, un homme éduqué de la classe moyenne. Mes personnages conduisaient des voitures. Ils ne mourraient pas de faim. Et par conséquent, ils n'étaient pas authentiquement africains.

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Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 11:59

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