Vendredi 28 Juillet 2017

Relations romantiques au sein de la diaspora africaine en Occident : l’amour au pays des Blancs.

Un couple noirLa diaspora africaine en Occident fait face à de nombreux défis parmi lesquels figure la question de l’équilibre sentimental. La facilité d’établir des relations romantiques ainsi que l’épanouissement au sein des couples constituent bien évidemment des conditions nécessaires à cet équilibre. Cependant, force est de constater que ces conditions ne sont que rarement remplies au sein de cette diaspora. La nécessité de comprendre ce phénomène s’impose car de cela dépend non seulement le bonheur actuel de cette diaspora mais aussi sa capacité à forger un meilleur avenir pour sa descendance.

Mais avant d’entreprendre l’analyse de ce problème, il est nécessaire de préciser que cette diaspora n’est pas homogène. Elle peut être subdivisée en deux catégories : la diaspora récente constituée des immigrés récents de l’Afrique, et la diaspora ancienne faite des afro-américains et des afro-caribéens, essentiellement descendants des esclaves déportés de l’Afrique. Ces deux catégories ne vivent pas nécessairement la même situation mais des points communs existent.

Au sein de la diaspora ancienne, il faut aussi distinguer les pays où les Noirs sont majoritaires ou très nombreux comme la Jamaïque, Haïti ou les Antilles, et ceux où ils sont minoritaires comme les États-Unis d’Amérique, la France, la Grande Bretagne ou le Canada, par exemple. On trouve dans la première sous-catégorie une situation moins singulière par absence de dichotomie culturelle ou raciale au sein de ces sociétés. Dans les pays à minorité noire en revanche, des problèmes majeurs existent. Aussi bien les hommes que les femmes se nourrissent de frustrations et de récriminations diverses vis-à-vis de l’autre sexe.

La question qui se pose est de savoir s’il y a un problème spécifique à la diaspora africaine en matière de relations sentimentales qui mérite qu’on se penche là-dessus. On peut y répondre par l’affirmative. En effet, même si les afro-descendants partagent avec les autres humains la même condition humaine, et par conséquent sont soumis à la dynamique universelle des relations hommes-femmes, leur situation prend un relief particulier lié à l’histoire et au contexte social.

La dynamique des relations sentimentales est intimement liée à celle de la séduction qui elle-même repose en grande partie sur l’appréciation de l’apparence physique. Le fait d’avoir des traits physiques minoritaires au sein d’une société génère un trouble particulier dont les détails seront donnés plus loin. De plus, les relations sentimentales sont incontestablement marquées par les constructions sociales qui elles-mêmes résultent de l’histoire. Le poids de l’histoire se déteint donc sur la qualité des relations hommes-femmes au sein de la diaspora.

Dans les pays à minorité noire comme les USA par exemple, la crise de la famille afro-américaine est connue de longue date. Une grande partie des familles sont monoparentales. La mère ou « baby mama » éduque généralement les enfants en raison des difficultés à former des couples stables. Selon des statistiques du gouvernement américain, 70% des enfants noirs américains naissent de mères non mariées, contre 17% pour les asiatiques et 29% pour les Blancs[1].  Les couples sont parfois dans des situations de violences conjugales, physiques ou psychologiques.

Par ailleurs, les femmes souffriraient d’un « déficit d’offre de mâles ». Il semble qu’il n’ait pas assez d’hommes noirs « responsables ». Les statistiques sont effectivement très peu flatteuses. Il y a généralement plus de filles que de garçons noirs dans les universités américaines. Au tournant des années 2000, il y avait plus d’hommes noirs en prison que dans les universités. Le phénomène de “mass incarceration” ou incarcération de masse a particulièrement contribué au problème. Une homme noir sur 15 se trouve en prison, parce qu’ils sont les plus ciblés par la répression judiciaire liée notamment à la lutte contre la drogue. Cette proportion n’est que de un homme sur 36 pour les Hispaniques et un homme sur 106 pour les Blancs.

Même si de nos jours, la situation s’améliore timidement, la réalité est qu’il y a plus de femmes noires instruites, ayant un travail mieux rémunéré que les hommes. Toutefois, la prison n’explique pas entièrement ce déficit d’hommes jugés responsables. La réticence des femmes à s’intéresser à des hommes moins nantis ainsi que leurs exigences parfois difficile à satisfaire y contribuent également. Pour l’auteur afroaméricain Jimi Izrael[2], « les femmes noires (américaines) ont du mal à trouver des partenaires compatibles parmi les hommes noirs à cause des standards inatteignables érigés par la pop-culture. L’homme qu’elles veulent est beau, riche, puissant, gallant, confiant et en même temps docile, conciliant, agréable et autonome ». Ce constat peut aussi s'appliquer à une certaine frange des femmes noires de la diaspora récente.

Les hommes quant à eux ressentent de la frustration vis-à-vis des femmes dont l’attitude envers les hommes noirs est considérée comme irrespectueuse, voire castratrice. Un couple noirOn reproche notamment aux femmes afro-américaines une violence verbale et une attitude souvent dédaigneuse vis-à-vis des hommes noirs.  De plus, la discrimination contemporaine expose au chômage plus les hommes noirs que n'importe quelle autre catégorie sociale.

Cette situation de précarité rend effectivement une bonne partie d'entre eux des hommes incapables d'assumer les charges familiales. Les hommes noirs ont longtemps noyé cette frustration dans l'alcool et les drogues, ou dans l’inversion des rôles en faisant de celui qui défie la police et la « loi de l'homme blanc », la figure du mâle. La culture hip-hop marquée par un machisme chronique, surcompensation de ce sentiment de défaut de virilité, ainsi qu’un rejet des valeurs et de l’ordre de la société à travers un style vestimentaire hérétique et une apologie de la violence protestatrice, en est une parfaite illustration.

Une scène du film de Denzel Washington "The great debaters" illustre aussi ce sentiment conflictuel traversé par les hommes noirs. La veille d’une compétition importante, l’un des héros noirs du film, pourtant en relation  amoureuse avec la jeune héroïne aussi noire, se retrouve brusquement embarqué  dans le sabotage de cette relation. Il sort le soir, se saoûle et revient tard, raccompagné par une autre jeune fille noire qu’il embrasse ostensiblement devant les yeux de la première, avant de se diriger vers elle, souriant et en état d’ébriété. Le lendemain, la jeune héroïne est repartie chez elle fâchée, sans prendre part à la compétition. Elle s’est sentie trahie et trompée. A travers elle, c’est tout le sentiment de trahison de la femme noire américaine qui est dépeinte.

Mais le sens de l’acte posé par l’homme est donné plus ploin. Le groupe a été témoin la veille, du lynchage d’un Noir par des hommes blancs, sans la possibilité de dénoncer cet acte ou même d’exprimer publiquement la moindre amertume au risque de le payer de sa vie. Le jeune homme ne pouvant plus relever la tête devant son amoureuse, sachant qu’elle a été témoin de sa « lâcheté » et de son insignifiance en tant qu’homme, s’embarque inconsciemment dans la destruction de cette relation. Cette scène illustre le sentiment d’humiliation des hommes noirs résultant de plusieurs siècles d’abaissement et la conséquence sur leur comportement social et leurs relations avec les femmes.

En Amérique ou dans les Antilles, cette situation est particulièrement prononcée du fait de l’esclavage. La dignité de l'homme noir a été violée et sa fierté, brisée pendant des siècles. Ôtez à un homme sa dignité et sa fierté et vous en ferez une bête déboussolée. C’est la dignité et la fierté qui offrent à l’homme sa cohésion mentale et sa force morale nécessaire au maintien de la relation de couple. L’incapacité de certains hommes noirs à assumer des relations stables peut donc s’expliquer par ce sentiment d’humiliation quasi-intemporel qui génère un déficit de dignité et de fierté.

De plus, pendant l'esclavage, les femmes noires étaient souvent violées par les hommes blancs. Dans une situation de viol, le ressentiment est paradoxalement aussi dirigé vers la victime qui devient comme "souillée" et "malpropre". Ce "sentiment refoulé" alimente la violence conjugale et le même cercle vicieux se reproduit.  Le mépris notoire de la culture hip-hop envers les femmes peut tirer son origine de ce ressentiment-là.

Le hip-hop est en effet une culture de jeunesse et c'est à cet âge qu'on est le plus en tiraillement avec le sentiment de virilité. A l'humiliation et au ressentiment historiques, s'ajoutent ceux contemporains liés au délaissement social, la discrimination et bien sûr la ghéttoïsation.  Et pour ne rien arranger, les filles préfèrent rêver d'hommes dont la situation est meilleure que la leur. Il ne faut pas voir en cette analyse une justification mais une explication qui peut aider à exorciser le problème. Il ne doit pas non plus s’en suivre un sentiment de fatalité car la volonté et l’éducation peuvent aider à surmonter le problème.

La propagande contemporaine, non exempt de racisme, contribue aussi à détruire la figure du mâle noir car c’est de lui que vient généralement la résistance. Par exemple, les médias américains ont accusé le père de Barack Obama de l’avoir abandonné alors que celui-ci est retourné naturellement chez lui au Kenya à la fin de ses études. On n’a pas cherché à savoir si c’était sa mère qui avait refusé de le suivre, d’autant plus que l’image du père noir irresponsable est déjà ancrée dans leurs idées préconçues.

Au sein de la diaspora africaine récente, la situation est toute autre mais les causes ont quelques similarités. Les filles et les hommes s’accusent mutuellement de ne pas s’intéresser suffisamment les uns aux autres. Les filles accusent les hommes de ne pas les trouver assez attirantes et les hommes accusent en retour les filles de ne pas les trouver suffisamment respectables. Dans tous les cas, on trouve des hommes seuls et des filles aussi seules qui ne se rencontrent pas, ne s’attirent pas ou ne se conviennent pas.

L’un des noeuds du problème est que l’homme noir ne correspond pas à la figure du mâle, ni la femme noire à la figure de la beauté, dans une société majoritairement blanche. En outre, les causes de cette frustration réciproque peuvent trouver leur origine dans la psychologie primitive de l’être humain. Des chercheurs ont montré qu'aussi bien chez les primates que chez les humains, la femelle a tendance à choisir dans un échantillon donné, ce qu'elle perçoit comme le mâle dominant. Elle choisit l'individu qui paraît le plus à même de nourrir, combler et protéger sa famille.  Cette perception de dominance peut se décliner dans la société en termes d'avoirs financiers, de beauté, de force physique ou de pouvoir (religieux, politique, etc.). C'est pourquoi les scandales sexuels impliquant les hommes de pouvoirs sont légions car ce sont les plus exposés à la concurrence féminine.

Le problème est que dans la société occidentale, la figure du mâle dominant est évidemment le mâle blanc. L'image que renvoie l'homme noir est rarement positive. L'homme noir est dépeint comme une brute, souvent délinquant et très peu responsable. Les préjugés aidant, il est considéré à la limite comme un outil sexuel ou un objet de curiosité sexuelle. Quand on rencontre un homme noir, inconnu, dans la rue, l'idée qui nous vient à la tête ce n'est pas forcément un diplômé du MIT, ou un employé model chez IBM. C'est probablement pour cette raison que les hommes noirs ressentent de la frustration vis à vis des femmes noires car la façon dont leurs avances sont accueillies trahit le fait qu’ils ne correspondent pas à la figure du mâle dominant. Cela est non seulement vrai pour les Africains récemment immigrés en Occident mais aussi pour la diaspora ancienne.

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Notes

1. Source: http://madamenoire.com/107615/8-important-statistics-that-black-america-should-pay-attention-to-now/3/ [Retour]

2. Izrael, Jimi (2010), The Denzel Principle: Why Black Women Can’t Find Good Black Men, St. Martin's Press. [Retour]

Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 21:36

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