Samedi 23 Septembre 2017

Critique d'un ouvrage: L'Aide Fatale de Dambisa Moyo

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  • 03 Décembre, 2011
  • Écrit par  Burkinathinks
  • Publié dans Opinions

Rien qu’à travers son prénom typiquement africain, on sent l’attachement des parents de l’auteure Dambisa Moyo à leur continent, l’Afrique et à leur patrie, la Zambie. C’est donc sans surprise qu’ils ont fait le choix de retourner dans leur pays natal à la fin de leurs études aux USA. En Zambie, ils ont œuvré chacun à sa manière pour la construction de la Nation Zambienne. Sa mère est une banquière et son père, un universitaire qui lutte contre la corruption notamment à travers des émissions radiophoniques.

En parcourant le livre de Dambisa Moyo,  on a cependant l’impression que le fruit est tombé loin de l’arbre. Dans la préface, elle décrit elle-même le peu d’envie qu’elle a de retourner au pays  car dit-elle malgré la présence de «fonctions forts rémunérées, c’était dans le cadre d’une bureaucratie lourde et grinçante».

Couverture d'aide fataleL'ouvrage sur lequel porte cette critique est le livre de la Zambienne Dambisa Moyo intitulé «L'aide fatale - Les ravages d'une aide inutile et de nouvelles solutions pour l'Afrique » dont la traduction française a été publiée par JC Latès (2009). La version originale est intitulée «Dead Aid - Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa » et publiée aux États-Unis d'Amérique par Allen Lane (2009).

Rien qu’à travers son prénom typiquement africain, on sent l’attachement des parents de l’auteure Dambisa Moyo à leur continent, l’Afrique et à leur patrie, la Zambie. C’est donc sans surprise qu’ils ont fait le choix de retourner dans leur pays natal à la fin de leurs études aux USA. En Zambie, ils ont œuvré chacun à sa manière pour la construction de la Nation Zambienne. Sa mère est une banquière et son père, un universitaire qui lutte contre la corruption notamment à travers des émissions radiophoniques.

En parcourant le livre de Dambisa Moyo,  on a cependant l’impression que le fruit est tombé loin de l’arbre. Dans la préface, elle décrit elle-même le peu d’envie qu’elle a de retourner au pays  car dit-elle malgré la présence «de fonctions forts rémunérées, c’était dans le cadre d’une bureaucratie lourde et grinçante » (p19). On se demande à qui appartient la responsabilité de rendre plus efficace cette bureaucratie. Si elle se sentait africaine et responsable de l’avenir de son peuple, elle se serait rendu compte que c’est justement la grandeur du défi qui révèle la bravoure du combattant.

Elle pense que la raison indique à toute personne bien éduquée de rester en Occident. Ainsi dissuade-t-elle son amie personnelle de retourner en Afrique et prend l’histoire de cette dernière en exemple pour justifier le bien fondé de rester à l’extérieur. On se demande à la limite pourquoi écrit-elle sur l’Afrique, et pourquoi se sent-elle concernée par l’Afrique si ce n’est pour ses gènes qu’elle a hérités. Ce qui est gênant, ce n’est pas tant qu’elle ait choisi de rester en Occident, c’est qu’elle prêche l'abandon de l'Afrique par les cerveaux les mieux instruits et qu'elle refuse de s'assumer.

Son livre eût été une réflexion utile pour l’Afrique si elle avait pu se libérer des paradigmes occidentaux qui en constituent les principaux fondements. A la suite de beaucoup d'autres auteurs qui se sont révélés incapables de prendre de la distance vis-à-vis de leurs connaissances académiques sur bien de problématiques, l’’auteure analyse les problèmes africains à travers un prisme purement occidental. Le champ sémantique utilisé illustre abondamment cette réalité. L’Afrique est considérée comme un continent de « pauvreté », « corruption », « violences » et « guerre civile ».  Des mots comme « dialectes », « tribus » et même «indigènes» sont utilisés  pour décrire l’Afrique. On n’est habitué à ces termes péjoratifs de la part des Occidentaux mais venant d’une Africaine, c’est surprenant.

La totalité du livre est fondée sur le faux postulat que l’«aide» est bien intentionnée et que prêts et dons sont équivalents. Partant de ce mauvais postulat, elle chiffre à environ 1000 milliards de dollars, le montant de l’aide au développement transférée à l’Afrique. Elle considère l’apologie de l’assistanat faite par la pop culture comme la preuve de la compassion occidentale. Pourtant une moindre analyse de sa part lui aurait révélé que ce type de posture relève bien plus d'un marketing à l’échelle planétaire qu’une quelconque compassion humanitaire. Cela est partie prenante de l’industrie de l’aide autrement bien décrite dans son livre.

De plus,  pour un livre dont l’objet est l’analyse de l'état actuel de l'Afrique : continent appauvri, baignant dans un sous-développement total, selon le constat de l'auteure; il est curieux de ne sentir en aucun cas la nécessité impérieuse de définir le concept du développement tel que l’on l’envisage pour l’Afrique. L'auteure part du principe que la notion est triviale, or c'est cette conception du développement que l'Occident utilise pour juger l'état de l'Afrique qui est de nos jours discutée. La notion de développement n'a pas de contenu unique, universel. Cette définition est d'autant plus nécessaire que tout le long du livre, on a l'impression que le terme croissance économique est utilisé en référence à l’Occident et développement dans le cadre de l'Afrique.

Par ailleurs, l'analyse semble concerner au départ toute l'Afrique, mais on fait le constat que tout le discours de l'auteure se concentre essentiellement sur la Zambie et ses États voisins. Le reste de l'Afrique est largement ignoré.

Quand l’auteure se montre lucide, elle critique timidement l’ « aide » dite charitable qu’elle distingue de l’autre type d’aide, c’est-à-dire les « prêts ». Elle y voit seulement des problèmes de « coûts administratifs élevés », de « consignes pas appropriés au contexte local ».

Pourtant, elle affirme elle-même que l’aide charitable et l’aide d’urgence, c’est-à-dire  l’aide véritable sont modestes comparées aux transferts aux gouvernements, c’est-à-dire les « prêts ». Elle définit elle-même ces prêts (p36) comme des «prêts concessionnels (argent prêté à un taux inférieur à celui du marché et pour une longue durée) ». Dans sa propre terminologie, le terme « aide » est défini comme la « totalité des sommes fournie à titre de prêts concessionnels ou de subventions » (p37). L’erreur se trouve là : subvention + prêt = aide.

On est ainsi désemparé à chaque fois que le mot aide apparaît dans le livre (« la somme que l’aide y déversait», «les vastes montants de l’aide»,  etc. ), on s’interroge s’il s’agit d’une aide ou d’un prêt. Pourtant, quand elle évoque l’Amérique latine, elle utilise les termes appropriés : « emprunts », « prêts », « dettes ».

Au fur et à mesure qu’on progresse dans le livre on découvre une véritable schizophrénie intellectuelle. Pendant qu’elle décline les motivations de ces transferts d’argent: maintien de l’emprise géopolitique stratégique pour  le Royaume Uni et la France, guerre froide pour les États-Unis; et qu’elle  reconnaît que les États africains furent contraints d’emprunter davantage pour rembourser les dettes précédentes, elle continue d’appeler ce processus d’endettement et d’achat d’influence de l’aide.

Quand elle évoque les  «15 milliards de dollars versés par les pays pauvres aux pays riches en 2 ans, entre 87 et 89», on se demande si l’aide dont elle parle n’est pas en sens inverse.

L’auteure commet une autre erreur en établissant une fausse comparaison entre le plan Marshall et les transactions financières avec l'Afrique car manifestement les intentions qui accompagnaient le plan Marshall et celles qui accompagnent les transactions avec l’Afrique ne sont pas les mêmes.

Elle semble réduire toute la problématique de l’«aide» à la corruption, refusant de voir dans ce système un instrument réel de domination occidentale sur l'Afrique.

D'où, à la question qu'elle pose à savoir si l'aide ne marche pas, pourquoi s'obstine t-on à continuer sur le même chemin malgré le fait établi de la corruption, on pourrait répondre que l'Occident ne veut pas encore renoncer à son hégémonie et que l’«aide» n’est pas faite pour marcher, du moins pas le sens qu’elle se l’imagine.

Pour avoir adopté les paradigmes occidentaux qui postulent d’emblée une infaillibilité morale de l’Occident, elle bute sans cesse sur l’évidence sans la reconnaître : le motif de l’ « aide » n’est peut-être pas de l’aide.

C’est affligeant, voire pathétique qu’une africaine épouse le mythe de la culpabilité blanche pour justifier ce qu’elle croît être la raison de cette « aide ».  C’est faire preuve de naïveté que de penser que les Occidentaux ne savent pas que Bono ne s’y connaît rien aux problèmes de l’Afrique.

Pour justifier sa posture, l'auteure fait une description assez simpliste de la corruption, laissant croire que les donateurs ont toujours été de bonne foi dans leurs politiques d'aide et de prêts. Elle fait l’impasse sur la corruption des systèmes de prêts des institutions financières. Elle ne décrit qu'un pan de la corruption de l'aide, celle menée par les chefs d'États africains; elle ne dit mot sur la participation, même passive, de ces bailleurs à la corruption à travers les paradis fiscaux et les rétrocessions occultes.

L'auteure brandit essentiellement la corruption pour expliquer l'échec de ce qu’elle a appelé «aide», or il existe d'autres raisons principales à cet échec, notamment les conditions afférentes. Elles sont plus de nature à piéger les gouvernants qu'à aider les peuples. Pourtant, elle décrit elle-même ces conditions en reconnaissant que les pays bénéficiaires de l’ « aide » doivent la dépenser sur des biens et des services spécifiques fournis par les « pays donateurs ». Mais elle refuse d’y voir l’une des principales raisons de l'échec de ces transactions financières.

En sus, le livre crée sciemment une ambiguïté entre croissance économique, conditions de vie des peuples et développement. En lisant l’auteure, on a plus l'impression que c'est l'aide qui a colonisé l'Afrique, et non que, celle-ci soit une des nombreuses politiques de domination du type colonial.

L'auteure va jusqu'à reprendre les théories occidentales sur les causes des guerres civiles, qui sont fondamentalement fausses (p71). Les questions ethniques doivent faire l'objet d'analyses profondes pour savoir si les ethnies sont des forces ou faiblesses dans le processus de construction de l'Afrique pour éviter l'usage abusif de la question ethnique en Afrique.

Si elle ne s’était pas trompée de définition, on aurait bien pu être d’accord avec elle que la « notion que l’aide peut remédier à la pauvreté généralisée est un pur mythe ». Elle cite aussi le président rwandais Paul Kagamé à ce propos : « Une part importante de l’aide a servi à créer et à maintenir des régimes clients d’un type ou d’un autre sans le moindre égard pour les conséquences que cela pourrait entraîner pour l’évolution de notre continent ».

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Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 22:03

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