Dimanche 19 Novembre 2017

Élections 2015 au Burkina Faso: Lu pour vous, le programme politique du candidat Roch

La campagne pour les élections présidentielles a commencé depuis maintenant une semaine au Burkina Faso. A chaque escale d’un candidat, la presse burkinabè dans son ensemble se contente de présenter des extraits de discours et des interviews, mais ne dit pas grand-chose sur ce qui se passe effectivement sur le terrain. Par exemple, on ignore combien de militants ils rassemblent, comment les meetings sont organisés et comment les Burkinabè accueillent leurs idées. On remarque aussi une insuffisance de questionnement sur le contenu des programmes des candidats. Nous estimons que le rôle des analystes est de décortiquer les programmes politiques pour faire ressortir les insuffisances afin que le citoyen puisse prendre une décision informée. Durant la campagne, Burkina Thinks proposera une série d'analyses pour alimenter le débat et la réflexion sur les candidats et leurs programmes.  Retenir toutefois que les opinions exprimées ne constituent nullement un rejet ou un soutien à un quelconque candidat.

Durant la campagne, Burkina Thinks proposera une série d'analyses pour alimenter le débat et la réflexion sur les candidats et leurs programmes.  Retenir toutefois que les opinions exprimées ne constituent nullement un rejet ou un soutien à un quelconque candidat.

La première des réactions que l'auteur de cet écrit a eu en lisant le programme politique de Roch Marc Christian Kaboré (candidat du Mouvement du Peuple pour le Progrès ou MPP) est de se demander si c'était une version officielle. Après vérification, c’est bel et bien la version officielle accessible sur le site web du candidat.  La raison de ce doute est celle-ci. Dès la deuxième ligne du plaidoyer du candidat on tombe sur une épellation curieuse - «les Burkinabé» - pour désigner les citoyens du Burkina Faso, c'est-à-dire «les Burkinabè». C'est en effet impensable qu’un candidat à la présidence du Faso ignore l'importance de l'épellation officielle du mot «Burkinabè», pour adopter celle imposée par l'impérialisme linguistique français.

Pour ceux qui pensent qu'il s'agit d'une erreur de frappe, il faut parcourir le document pour se rendre compte du manque de rigueur et de consistance dans sa rédaction. Les rédacteurs semblent ignorer la différence entre l'adjectif qui s'écrit avec une lettre minuscule et le nom qui s'écrit avec une majuscule. Il en résulte toute sorte d’épellations possibles des mots «burkinabè» et «Burkinabè»: «les Burkinabé», «des burkinabé», «des Burkinabés», «l'école Burkinabé», «fond Burkinabè», etc. C'eût été une faute de langue qu'on ne l'aurait même pas mentionnée car il n'y a aucune raison pour nous de défendre le purisme de la langue française, mais qu'un candidat, voire tout un parti politique fasse preuve d'autant de légèreté dans l’épellation du nom des citoyens qu'il prétend diriger constitue une erreur impardonnable.

Passée cette déconvenue, on eût pu espérer que le reste du document soit bien écrit ou qu'il  ait contenu des propositions excitantes pour les électeurs. Malheureusement, c'est un raté total! On croirait lire un discours de 31 décembre de Blaise Compaoré… Le document est parsemé de phraséologies creuses faites de trivialités et de concepts vagues en «tion» en «ité» sans contenu tangible.

D'abord, au niveau de la «lettre de motivation», on ne sent rien de personnel de la part du candidat: d'où vient-il, qu'est-ce-qui le distingue des autres[1], et pourquoi veut-il diriger le pays? A la place d'un plaidoyer pour le choix de sa personne, on est plutôt servi un discours creux dont on ne peut rien retenir.

On note aussi en lisant le document une absence totale de vision. Quelle est sa vision du monde? Quelles sont selon lui les plus grands problèmes du Burkina Faso et quelles sont leurs origines? A quel combat invite t-il le peuple burkinabè? Telles sont des questions auxquelles le candidat du MPP aurait pu tenter de répondre dans son document de programme politique pour rassurer le lecteur qu'il a d'abord bien compris les problèmes, avant qu'on ne sache s'il peut y apporter des solutions.

Fait aussi défaut dans le document, un exercice de diagnostic des problèmes. Pour Roch et le MPP, l'Histoire politique du Burkina Faso commence avec l'insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014. Tout commence par là et après on saute sur une série de propositions dont on ignore les problèmes ou la source des problèmes auxquels elles sont censées s'adresser. Un exemple est la proposition d'adopter une «Vième république», sans dire en quoi celle que nous avons, qui plus est n'est pas une république[2], est mauvaise; qu'est-ce-qui ne va pas et ce qu'il faut changer spécifiquement. Doit-on adopter une soit disant Vième république parce que c'est sur toutes les lèvres?

Une autre illustration est l'introduction à sa politique de l'accès à l'eau qui commence par : «Pour son bien-être, chaque Burkinabé (sic) a droit à l’accès à l’eau potable et à un du (sic) cadre de vie sain.» (p.49) Cette assertion est d'une banalité sans pareille. A-t-on besoin d’écrire un programme pour informer aux gens que chaque Burkinabè a besoin d’eau potable pour son bien-être?

Pour en venir au contenu des propositions, on est sidéré par l'absence d’objectifs et de spécificités dans leurs formulations. Pour citer quelques exemples, le candidat Rock Kaboré prend les engagements suivants:

  • «la relecture des textes portant attributions des gouverneurs, ….; la relecture des textes portant sur le découpage électoral, ...» (p.16). On parle de relecture de textes sans dire en quoi ceux existants posent problèmes, dans quel sens se fera cette relecture, quel en sera le nouveau contenu, quel sont les objectifs recherchés, etc.?
  • «mettre en œuvre des actions structurantes qui auront pour fonction de lever les contraintes du développement (sic)». (p.19)  Peut-on être plus creux que ça?

Une autre illustration de l'absence de spécificités dans les propositions est la récurrence des «études de faisabilités» dans le document. Ainsi peut-on lire entre autres :

  • «réactualisation de l’étude de faisabilité de l’adduction d’eau depuis le barrage de Bagré (Ouagadougou) ;» (p.49)   
  • «l’étude de faisabilité du barrage de la Bougouriba ;» (p.59)   
  • «la finalisation des études de faisabilité du recalibrage (sic) du lit mineur du Nakanbé (sic) et ses ouvrages hydrauliques majeurs restaurés, notamment le lac Bam, les lacs Dem et Bourzanga ;» (p.59)

Il se peut que les rédacteurs n'aient pas voulu faire des promesses qu'ils ne pourraient pas tenir. Toutefois, des «études de faisabilité» ne peuvent pas tenir lieu de programme politique.

Le document ne traite pas non plus des questions de l’identité culturelle. Pourtant après les 27 ans du règne autocratique du régime de Blaise Compaoré, il est plus que crucial pour les Burkinabè de se redéfinir en tant que peuple, en ré-affirmant les valeurs immuables qui fondent leur vie collective. Qui sommes nous? Où voulons nous aller en tant que peuple? Telles sont des questions que les Burkinabè devraient se poser!

En faisant violence sur soi-même par rapport aux insuffisances déjà mentionnées, on peut relever des propositions intéressantes, comme :

  • la création d'une banque destinée au financement des PME/PMI,   
  • la création d'une caisse de dépôt,   
  • adopter une politique de placement des cadres dans les organisations internationales,
  • adhésion à la philosophie de l'union africaine (fédéralisation),
  • réduire la durée du primaire de 6 à 5 ans même si cela ne peut se faire sans l’utilisation des langues burkinabè comme langues d'enseignement à l'école,
  • la création de lycées techniques et scientifiques,
  • la promotion des langues nationales à l'École même si cela est très vague.
  • porter la puissance d’électricité produite au Burkina de 300 MW à 1000 MW et assurer un taux d'électrification de 85%.  

Cette dernière proposition nous ramène aux multiples failles du document dont l'absence totale de quantification des coûts. Il n'est guère précisé comment cela va coûter et surtout comment cela peut être financé. Ce constat s'applique à la quasi-totalité des propositions du MPP. Il manque non seulement une quantification des objectifs, mais aussi celle des coûts des promesses. Quantifier les objectifs permet de mesurer objectivement s'ils ont été atteints ou non au terme du mandat. Les rares fois où les objectifs sont quantifiés, les chiffres sont peut expressifs. Ainsi, propose-t-on de construire 400 km de réseau d'adduction d'eau potable sans dire ce que cela représente? Combien y en a-t-il actuellement et combien de foyers pourront être servis par cette extension, c'est le genre d'informations qui parlerait aux Burkinabè? L'absence de coût empêche d'évaluer le sérieux des propositions.

En ce qui concerne l'idéologie politique, le document de programme politique du MPP ne laisse nullement transparaître l'idée qu'ils soient les sociaux-démocrates qu'ils se déclarent. Il ne suffit pas de se proclamer de telle ou telle idéologie, il faut que celle-ci soit reflétée dans les propositions et la philosophie politique du parti. Or au-delà des banalités, le document du MPP n'enseigne pas sur leur inclination sociale-démocrate. C'est comme si l'idéologie était proclamée pour la forme parce que tout simplement un parti est supposé avoir une idéologie.

En résumé, les dirigeants du MPP ont raté l'occasion de démontrer qu'ils ont pleinement réfléchi aux problèmes des Burkinabè et qu'ils en ont des solutions. En lieu et place, ils ont pris à la légère l'exercice de rédaction du programme politique. Si le MPP et ses dirigeants voulaient convaincre qu'ils étaient différents du CDP, qu'ils avaient une vision, des idées et des propositions détaillées sur les problèmes du Burkina Faso, ils en ont raté l'occasion.

Ils ont servi des propositions vagues, non spécifiques, non quantifiées et dont le coût n'a pas été évalué. Pour eux, l'intention seule suffit. Nul besoin de dire comment ils comptent réaliser leurs promesses. Tout cela est assis sur une carence totale de vision. Pour eux tout commence maintenant et on continue vers la paix, la prospérité, le bonheur, l'amour et quoi d’autre encore… C'est un peu trop facile! On parle d’amélioration de ceci, de promotion de cela, de valorisation de ceci mais apparemment il faut être dans la tête des rédacteurs pour avoir une idée de comment ça va être amélioré ou valorisé. S’attendent-ils à ce que le peuple burkinabè leur signe un chèque en blanc?

La schizophrénie dans le diagnostic des problèmes est peut-être volontaire et pourrait s'expliquer par le fait que mal décrire ce que le régime précédent a fait, serait mal décrire leurs propres actions, d’autant plus qu'ils en ont été les principaux artisans. Cependant, c'est le moment de leur raviver la mémoire et de leur rappeler que pour le moment, ils échouent à convaincre qu'ils ont compris et qu'ils vont faire les choses différemment.

Le sérieux avec lequel on réfléchit, le soin avec lequel on écrit y compris la recherche de la perfection par la revue multiple du document pour éliminer les coquilles, la préoccupation qu'on a du détail de ses actions, présagent du sérieux avec lequel on compte les exécuter. A s'en tenir à ce document, le MPP donne l'image de gens plus préoccupés par la conquête du pouvoir que par ce qu'ils en feront, du moins au profit des Burkinabè. L'habitude du vide intellectuel au CDP semble avoir la vie dure.

Notes

1. C'est vrai qu'il a affirmé récemment dans un interview que rien ne le distinguait des autres! [Retour]

2. http://www.burkinathinks.com/burkina-faso/pourquoi-on-ne-dit-pas-republique-du-burkina-faso [Retour]

Dernière modification le Samedi, 23 Janvier 2016 19:34

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.