Vendredi 26 Mai 2017

Élections 2015 au Burkina: Lu pour vous, le projet de société du candidat Zeph

La campagne pour les élections présidentielles a commencé depuis maintenant une semaine au Burkina Faso. A chaque escale d’un candidat, la presse burkinabè dans son ensemble se contente de présenter des extraits de discours et des interviews, mais ne dit pas grand-chose sur ce qui se passe effectivement sur le terrain. Par exemple, on ignore combien de militants ils rassemblent, comment les meetings sont organisés et comment les Burkinabè accueillent leurs idées. On remarque aussi une insuffisance de questionnement sur le contenu des programmes des candidats. Nous estimons que le rôle des analystes est de décortiquer les programmes politiques pour faire ressortir les insuffisances afin que le citoyen puisse prendre une décision informée. Durant la campagne, Burkina Thinks proposera une série d'analyses pour alimenter le débat et la réflexion sur les candidats et leurs programmes.  Retenir toutefois que les opinions exprimées ne constituent nullement un rejet ou un soutien à un quelconque candidat.

Durant la campagne, Burkina Thinks proposera une série d'analyses pour alimenter le débat et la réflexion sur les candidats et leurs programmes.  Retenir toutefois que les opinions exprimées ne constituent nullement un rejet ou un soutien à un quelconque candidat.

Zéphirin Diabré, candidat de l'Union Pour le Changement (UPC) à la présidence du Faso, a intitulé son document de campagne, «projet de société» et non «programme politique», comme pour insister sur son intention d'aller au-delà d'une simple gouvernance pour changer en profondeur la société burkinabè. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit aussi et surtout d'un programme politique. Ce document est le deuxième à passer sous notre scalpel après celui du MPP qui a été pour le moins dire en deçà de nos attentes.

L'impression d'ensemble que le document de l'UPC imprime sur le lecteur, en tout cas l'auteur de cet article, est : waw, impressionnant! Il ne faut pas voir en cette appréciation un quelconque lien caché avec le candidat. C'est juste que : «même quand on n'aime pas le lièvre, il faut reconnaître qu'il court vite». Par objectivité et par honnêteté intellectuelle, on ne peut qu'apprécier ce qu'on a sous les yeux. D'abord sur la forme, le document est volumineux (136 pages), très bien écrit, avec une attention particulière au formatage, à la langue ainsi qu'à la précision et la simplicité des idées. Ce soucis du détail en dit long sur le sérieux de son rédacteur.

Son contenu est bien résumé au début sous la forme d'un plaidoyer du candidat, une sorte de lettre de motivation, pour convaincre qu'il est le meilleur choix pour les Burkinabè. Il mentionne au premier plan de son CV, son ancien statut de Chef de File de l'Opposition Politique (CFOP), institution au sein de laquelle il «a œuvré pour une opposition unie dans sa diversité et crédible aux yeux des Burkinabè». Contrairement à la schizophrénie notoire des leaders du MPP, Zéphirin Diabré, lui ne fuit pas son passé d'ancien ministre et président d'institution (Conseil Économique et Social) dont il pense que ça lui donne l'expérience nécessaire pour être «opérationnel dès le premier jour».

Il rappelle aussi son passé d'universitaire, de haut cadre du privé (BRAKINA) et d'ancien fonctionnaire international (PNUD). Il nous martèle qu'il se battra «avec passion, énergie et intelligence pour le bien-être de chaque Burkinabè». Il pose lui-même la question : «pourquoi, moi Zéphirin Diabré, je dois mériter votre confiance ?» et essaye d'y répondre par une affirmation claire de ses ambitions pour le pays.

Ensuite, le candidat détaille sa vision pour le Burkina nouveau qui devrait s'appuyer selon lui sur le «burkindlim» qu'il définie comme «une cristallisation des valeurs sociales et cardinales découlant de nos ascendants». Il dénonce l'acculturation adoptée comme mode de vie depuis les indépendances, qui s’est traduite par l'idée que : «tout ce qui venait du dehors était mieux que ce qui provenait de chez nous». Pour lui, le burkindlim tire ses sources des valeurs que sont : «l'amour de la patrie, le courage, la liberté, le travail, la solidarité, la sobriété, la tolérance, le pardon et le dialogue» (p16).

Pour la mise en œuvre de cette vision, il propose entre autres une «promotion permanente de nos signes culturels», une «systématisation de l’alphabétisation en langues nationales» dans les écoles dès le Cours Élémentaire deuxième année (CE2), à côté du français, chaque élève faisant le choix d'une langue, et la «création de centres culturels burkinabè» à l'étranger. Le burkindlim permettrait ainsi au Burkina Faso «d'épouser la modernité sans perdre son âme».

Il faut dire que ces idées sont lourdes de sens. Au-delà du fait qu'elles traduisent le bon sens pour ceux qui voyagent et observent le monde, elles n'étaient jusque défendues que par les sankaristes et les militants de la renaissance africaine. BurkinaThinks a publié plusieurs articles[1] insistant sur la nécessité de s'appuyer sur l'histoire, la culture et les langues africaines pour se projeter dans l'avenir.

C'est réconfortant de voir un prétendant sérieux à la présidence du Faso les épouser. Toutefois, ce n'est qu'un petit pas pour le moment. La critique que l'on peut faire c'est que les propositions contenues dans ce document sont loin de toucher le fond du problème de l’aliénation culturelle. Elles semblent timides au regard de l'immensité de la tâche. Mais, on peut comprendre que les contraintes de concision d'un tel document aient pu empêché les auteurs d'en dire davantage.

En ce qui concerne l'économie sur lequel Zéphirin Diabré est attendu, il ne déçoit pas, du moins pas dans l'analyse. Il part du constat que «les trois secteurs d’activités économiques (primaire, secondaire et tertiaire) évoluent de façon indépendante sans se parler» (p29), pour ensuite proposer de les connecter par des «liens vertueux». Il propose ainsi de mécaniser l'agriculture, de développer l'industrie de transformation agricole ainsi que l'industrie manufacturière, et d'augmenter la compétitivité pour vendre à l'extérieur. Mais ce ne sont pas ces propositions qui le distinguent des autres, c'est plutôt les instruments pour les réaliser.

Le premier instrument est selon lui l'État «développementiste qui va agir en liaison étroite avec le secteur privé selon le principe ... de subsidiarité : ce que l’État sait faire mieux, c’est à lui de le faire. Ce que le privé sait faire mieux, ce sera à lui de le faire !» (p30). A cela s'ajoutent la gestion rigoureuse des finances publiques, la facilitation de l'émergence d'un secteur privé dynamique, le renforcement d'un capital humain doté de nouvelles compétences, etc. Il avance aussi des idées pratiques pour réformer l'État comme le regroupement des impôts afin d'en accroître le rendement, par exemple l'impôt général sur le revenu et celui sur le capital. Ce sont là des idées nouvelles et pertinentes car le système d'imposition du Burkina est très désuet.

Pour redynamiser l'agriculture, il propose en outre la mise en place de coopératives agricoles, idée qui peut paraître étonnante de la part d'un libéral, mais qui suggère que le candidat Zeph est mu plus par un pragmatisme qui marche que par un dogmatisme idéologique. D'autres bonnes idées sont à énumérer comme la création d'une Société Nationale d'Équipement Agricole (SONEA) et celle d'une Société Nationale d'Engrais et Fertilisants (SONEF), afin de fournir les moyens nécessaire au développement de l'agriculture. Une production agricole accrue pourrait alimenter la «révolution industrielle» qu'il veut déclencher notamment par la création d'un centre National de Promotion Industrielle. Toutes ces propositions sont imprégnées de la présence de «l'État développementiste» comme catalyseur du développement des différents secteurs de l'Économie.

Il propose aussi la création de l'Office Nationale de l'Évaluation et de Contrôle (CENEC)[2], pour contrôler l'efficience des dépenses publiques. En plus, il étonne les libéraux en proposant une planification stratégique de l'économie pilotée par un nouveau Ministère de la Prospective et de la Programmation du Développement. Il prétend s'inspirer du « National Planning Commission » de l’Inde, mais ceux qui ont de la mémoire se rappelleront certainement des «plans quinquennaux» de la révolution.

Le programme économique de Zéphirin coupe ainsi l’herbe sous les pieds de ses détracteurs qui le taxent d’ultra libéral. Cette proposition de faire recours à « l’État développementaliste » et l’idée de la réintroduction de la planification centrale (une méthode d’inspiration socialiste) comme des instruments de transformation structurelle de l’économie, revèlent le choix du pragmatisme du candidat contre l’idéologie du marché. Un État efficace étant indispensable à la réalisation de son programme économique, il propose aussi de la réformer en profondeur pour, entre autres, «passer d'une administration de commandement à une administration de management». Les délais de traitement des dossiers seraient fixés et rendus publics. Chaque fonctionnaire devrait mériter son salaire.

Zéphirin Diabré propose de nombreuses idées pertinentes pour enclencher le développement économique du Burkina Faso. Toutefois, certaines références citées suscitent la méfiance. Il s'agit des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), les Objectifs de Développement Durables (ODD) et la Stratégie de Croissance Accélérée et de Développement Durable (SCADD) dont il reconnaît par ailleurs les échecs. Même si ce n'est pas le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM) (les pires), on eût pu espérer une inspiration purement endogène connaissant les dégâts que les différentes institutions internationales ont fait en Afrique.

Peut-être en est-il conscient car il propose une transparence totale dans la négociation avec les institutions financières internationales comme le FMI et la BM à travers la participation des syndicats et des organisations de la société civile. C'est une proposition véritablement révolutionnaire.

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Notes

1. 1. L'Afrique face à ses langues 2. L'Afrique face à ses langues 2/2 3.La “Palabre Africaine” Peut-elle Renforcer la Démocratie en Afrique? Partie I [Retour]

2. Coïncidence ou pas, c'est le même sigle que le Centre National d'Entrainement Commando (CENEC) de Pô, d'où sont partis Blaise Compaoré et Thomas Sankara pour conquérir le pouvoir en 1983. [Retour]

Dernière modification le Samedi, 23 Janvier 2016 19:40

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