Lundi 16 Juillet 2018

De l'Afrique de Cheikh Anta Diop à l'Afrique du cinquantenaire

Tout comme Cheikh Anta Diop, Marley a dénoncé la falsification de l’histoire africaine. Désormais, c’est toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire, qui est en passe de s’épanouir sur les fondements de « Nations nègres et culture » et des autres publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis». Il en est de même avec la doctrine de la Renaissance Africaine, à l’ordre du jour actuellement en Afrique. En définitive, les Africains et leur diaspora, avec Nations nègres et culture, peuvent désormais envisager leurs rapports aux autres, déchargés et décomplexés des lourdeurs idéologiques.

« Les fondements culturels, techniques et industriels d'un futur État fédéral d'Afrique noire » pour une unification politique de l’Afrique noire.

La publication de ce texte fondamental de Cheikh Anta Diop est précédée de celle de son ouvrage : « L’unité culturelle de l’Afrique » dans lequel il s’attèle à dégager tous les traits culturels communs aux africains, depuis la structure familiale jusqu’à celle de la cité en passant par la superstructure idéologique, la morale, la philosophie, la religion et l’art, la littérature et l’esthétique. Le tout se présente sous la forme d’une étude comparée, avec, évidemment, l’Europe comme zone d’opposition culturelle. Dans son avant-propos, Cheikh Anta Diop considère que les intellectuels noirs « doivent étudier le passé non pour s’y complaire, mais pour y puiser des leçons ou s’en écarter en connaissance de cause si cela est nécessaire. Seule une véritable connaissance du passé peut entretenir dans la conscience le sentiment d’une continuité historique, indispensable à la consolidation d’un Etat multi-national » [1].

Dans « Les fondements culturels, techniques et industriels d'un futur État fédéral d'Afrique noire » (1960) tirant les conclusions pratiques de plusieurs années d’études des problèmes africains, il démontre la justesse de sa position pour une Afrique unie afin d’éviter la « sud-américanisation » du Continent avec comme conséquence « une prolifération de petits Etats dictatoriaux sans liens organiques, éphémères, affligés d’une faiblesse chronique (…) sous la domination économique de l’étranger…Pour éviter un tel sort à l’Afrique Noire, l’idée de la Fédération doit refléter chez nous tous, et chez les responsables politiques en particulier, un souci de survie…  ».

Mais, il n’y a pas d’unité sans mémoire, sans la restauration de la conscience historique africaine, souligne t-il. De même, il ne saurait y avoir d’identité nationale et fédérale sans l’adoption d’une langue commune. C’est pourquoi, il fait une grande place à l’unité linguistique qui domine toute la vie d’une nation et sans laquelle il n’est pas de vie culturelle possible.

Concernant l’unité politique de l’Afrique noire et pour sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Occident, Cheikh Anta Diop pose, de manière rigoureuse, les fondements d’un Etat fédéral à partir d’un inventaire des potentialités linguistiques, économiques, énergétiques, minières, etc., du Continent. Il préconise donc une démarche basée sur l’élargissement de l’espace économique africain avec des plans de production et d’industrialisation endogènes ainsi que sur le renforcement des capacités technologiques :

- Sur le plan économique, il suggère la nécessité d’élargir l’espace économique. Aujourd’hui, nous constatons que les grandes puissances économiques du monde (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Union Européenne) sont en même temps de vastes espaces économiques. Cela leur permet de résoudre le problème crucial de débouchés. Ainsi l’Afrique fédérée doit devenir industriellement et politiquement, aussi puissante que ces grandes puissances mondiales. L’Afrique doit donc conquérir et conserver son propre marché intérieur, l’un des plus importants du monde. De nos jours, cela ne semble pas être une priorité pour nos dirigeants politiques.

Mais l’élargissement de l’espace économique ne suffit pas, elle doit aussi s’accompagner d’une nouvelle politique de production, différente de celle héritée du colonialisme. En fonction de l’espace, des ressources  et des besoins, Cheikh Anta Diop définit des plans de production. Il recense les sources d’énergie, le nerf de la guerre en matière d’industrialisation, et indique leur utilisation possible selon les différentes parties du continent. A la suite de ce travail préliminaire, il dégage huit zones naturelles à vocation industrielle en fonction de la concentration du potentiel énergétique et de matières premières. Cette nouvelle politique de production a pour objectif d’engager l’Afrique dans un processus de remise en cause de l’extraversion économique héritée de la période coloniale.

- Le développement économique est inséparable du développement technologique. Les pays comme les Etats-Unis doivent leur puissance à la qualité de leur développement technologique. Dans son livre-programme, Cheikh Anta Diop consacre une attention particulière à la formation des cadres techniques, à la recherche scientifique, au développement des moyens de transport et aux fonds d’investissement. Il souhaite voir l’université de Dakar, à l’instar des grandes universités occidentales, devenir un des plus importants centres de formation des cadres africains. En effet, l’importance de la recherche scientifique et technologique est capitale chez Cheikh Anta Diop.

Il y mettait beaucoup d’espoir comme on a pu le constater avec ses efforts à l’IFAN. De nos jours, on apprécie à sa juste valeur cette vision juste et avant-gardiste du rôle de la recherche tant la situation des Universités et des Institutions de recherche africaines est lamentable. Aujourd’hui, en Afrique, elles sont non seulement malades, mais encore menacées de disparition faute de moyens financiers.

En plus, il n’existe pas, dans la plupart des pays d’Afrique, une véritable prise de conscience au niveau des décideurs politiques pour entraîner une mobilisation suffisante de moyens matériels et financiers afin de procéder aux investissements lourds, que requiert le développement d'une puissante base autonome de recherche, de production et de diffusion d'informations, de savoirs et de technologies de pointe, ainsi que des enseignants et des chercheurs de haut niveau capables d’impulser le développement conditions nécessaires pour, non seulement, nous libérer de notre actuelle dépendance scientifique et technologique, mais aussi, pour espérer tenir raisonnablement un rôle actif dans le monde de demain.

Cheikh Anta Diop tire de son texte-programme quinze points pratiques et toujours d’actualité pour servir de « principes de base d’une action concrète » et parmi lesquels on peut citer des options aussi importantes et déterminantes que l’unification linguistique à l’échelle territoriale et continentale en élevant les langues nationales au rang de langues officielles des pays, la promotion de la femme, la promotion de l’industrialisation et la mécanisation de l’agriculture, la bonne gouvernance politique et économique, etc.


Le jeune C. A. D. ___________ C. A. D., étudiant à Paris __________C. A. D., un savant exceptionnel

 

La portée de l’œuvre de Cheikh Anta Diop aujourd’hui

L’œuvre de Cheikh Anta Diop a largement contribué à la réhabilitation de la conscience historique africaine ainsi qu’au combat pour l’indépendance et l’unification de l’Afrique noire. Il convient de rappeler ici que Cheikh Anta Diop, fut le secrétaire général de l’AERDA (Association des Etudiants RDA) de 1951 à 1953. Pendant son mandat il organisa, du 4 au 8 juillet 1951, le premier congrès panafricain des étudiants africains. La WASU (West African Student Union), basée à Londres, y participe avec une délégation de 33 personnes. Ce congrès posa le problème de l’indépendance immédiate de l’Afrique, ce qui était nettement au delà des positions du RDA.

L’AERDA publiait un bulletin mensuel : « La voix de l’Afrique noire ». En février 1952, c'est dans cet organe que Cheikh Anta Diop, dans un article intitulé « Vers une idéologie politique africaine », énonce pour la première fois, en Afrique francophone, les principes de l'indépendance nationale et de la constitution d'une fédération d'Etats démocratiques africains à l'échelle continentale. Il est donc clair que la question de l’indépendance politique du continent était déjà sa grande préoccupation à l’opposé de la plupart des politiciens Ouest-africains qui signeront les « indépendances » de 1960 en se présentant hypocritement comme les champions de la liberté et de la démocratie.

Avec cinquante (50) ans de recul, que pouvons-nous retenir de ses thèses et quelles leçons pouvons-nous en tirer dans le cadre de la célébration du Cinquantenaire des indépendances africaines? Il faut convenir que Cheikh Anta Diop par ses travaux a permis de combattre, de façon déterminante, les effets désastreux de l’aliénation culturelle sur les élites et les intellectuels nègres atteints du complexe de colonisé. Son œuvre a eu un effet salutaire par de nombreux côtés sur les élites africaines à qui il a offert, comme le souligne Fanon, « un aliment culturel à la mesure du panorama glorieux établi par le colonisateur ». C’était donc à partir de cette vision que les élites africaines devaient conduire le combat pour l’indépendance tout en s’en servant comme guide dans la construction de nations viables.

Malheureusement, lors des « indépendances » des années 60, c’est un tournant que les élites intellectuelles et politiques africaines n’ont pas pu et su négocier. Faut-il encore rappeler qu’avec les indépendances certains voyaient dans l’arrivée des masses populaires africaines sur la scène politique, la grande révolution du XXème siècle.

Ainsi, Albert Gérard [2] écrivait : « L’accession de nombreux Etats africains à l’indépendance et aux tribunes internationales n’est qu’un temps – un temps fort, certes – dans l’extraordinaire processus d’accélération de l’histoire dont notre époque a l’infortune et le privilège d’être le témoin. Les historiens de l’avenir constateront vraisemblablement que la véritable révolution du vingtième siècle ne fut ni la révolution soviétique, ni la  révolution nucléaire. Infiniment plus important pour les destinées de l’humanité et de sa civilisation est le fait que, pour la première fois depuis les origines de l’espèce humaine, la grande majorité des hommes a le droit et la possibilité d’intervenir activement dans la gestion des affaires du globe. Cette subite évolution ne peut être comparée qu’à celle qui se produisit lorsque nos ancêtres germaniques, il y a quinze siècles, enlevèrent à l’Empire romain sa suprématie jusqu’alors incontestée. Il faut remonter au cinquième siècle de notre ère pour trouver un évènement capable d’avoir sur l’avenir de la race humaine et sur l’évolution de sa civilisation des conséquences aussi amples et aussi profondes que celles qu’auront sans aucun doute les évènements que nous vivons aujourd’hui…».

Avec la célébration du Cinquantenaire des indépendances, il est temps pour les Africains, de se mettre définitivement à l’écoute de Cheikh Anta Diop afin de récupérer leur histoire, de se réapproprier leur destin et de se faire respecter afin que le demi-siècle à venir soit celui d’une indépendance vraie pour l’Afrique, assise sur des bases économiques solides et appuyée par des partenariats diversifiés tournant définitivement le dos aux pratiques coloniales et postcoloniales. Toute l’œuvre de Cheikh Anta Diop nous guide et nous aide à réaliser ces objectifs. En fait, il n’est pas exagéré de dire que la vie de Cheikh Anta Diop, c’est aussi l’histoire extraordinaire d’un savant africain qui a réussi à vaincre, pratiquement à lui tout seul, l’idéologie coloniale.

Le professeur Jean Devisse, le rapporteur du Colloque du Caire et, pendant longtemps, grand contradicteur de Cheikh Anta Diop, réexaminera son appréciation sur lui, de façon très émouvante, peu de temps avant le décès du savant, en ces termes : « ... l’homme et le savant [Cheikh Anta Diop] ont été au cœur de trop de contestations et de controverses, l’œuvre est trop importante pour que le silence les recouvre. (...) L’Europe, tout particulièrement la France, a beaucoup hésité à prendre en considération cet homme et les idées dont il était porteur. (...) Peu d’historiens auront renversé autant d’idées reçues, bouleversé autant de perspectives, ouvert autant de pistes de recherches (…) Je tiens à lui dire [à Cheikh Anta Diop], et je suis heureux de le faire à Yaoundé, à l’occasion de ce colloque, que je lui suis profondément reconnaissant de m’avoir, par sa ténacité, par son acharnement de chercheur, contraint à modifier plus d’un de mes points de vue, à abandonner nombre de préjugés que m’avait inculqués l’éducation que j’ai reçue. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui sur tous les points, je lui devais cet hommage  ».

L’historiographie véritable de l’Afrique date pratiquement de lui, de ses premiers balbutiements à sa maturité et à son indépendance idéologique. Ses travaux ont joué un rôle pivot dans tout ce qui touche à la préhistoire de l’humanité et en matière des antiquités africaines. Cheikh Anta Diop est l'un des premiers Africains, dans le contexte de la colonisation à avoir compris l’importance de ramener l’Afrique dans le concert historiographique et dans celui des nations libres. Il est aussi, parmi les premiers intellectuels et historiens africains, celui qui a le plus contribué à réconcilier l’Afrique avec son passé et lui a donné des raisons de croire à son avenir. Son grand mérite est d’avoir été le premier, dès les années 1950, à rechercher et à préconiser une stratégie devant conduire à l’indépendance politique et économique réelle du continent.

Les africains, notamment les intellectuels, les chercheurs et les élites, devraient travailler, aussi, à approfondir l’œuvre du savant au lieu de se limiter uniquement à l’encenser ou à le combattre. L'œuvre de Cheikh Anta Diop constitue donc un appel à la mobilisation de toutes les  forces pour une reprise en main de l'Afrique par les Africains. Elle comporte le message fondamental suivant : seule la ré-appropriation et l’assimilation de son histoire et de sa culture par un peuple, un groupe d’hommes ou d’individus, peut permettre la prise en main de son destin et renforcer la confiance en soi. Alors seulement, il pourra s’émanciper et s’épanouir vers l’interaction et la conjonction avec les autres.

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Notes

1. Diop, Cheikh Anta (1959). L’unité culturelle de l’Afrique noire. Présence africaine, 1959. p.9. [Retour]

2. Gérard, Albert (1962). Humanisme et négritude in Diogène n° 37, 1962. [Retour]

Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 11:43

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