Dimanche 19 Novembre 2017

Le temps de penser : une adresse aux intellectuels burkinabè

La crise financière et sociale mondiale actuelle frappe durement l’Afrique malgré les tentatives de minimiser son impact par nos dirigeants politiques et leurs thuriféraires. Mais, comme le disait le sage chinois Lao Tseu : « Quand les gros maigrissent les maigres meurent ».    Cette crise affecte les Africains et les  Burkinabè en particulier. Malheureusement, devant cette situation, très peu de voix, notamment au niveau des intellectuels burkinabè se font entendre pour éclairer le peuple et contribuer aux débats d’idées nécessaires au progrès de toute société.

... les intellectuels burkinabè évoluent trop souvent en solo. Enfermés dans leurs minuscules tours d'ivoire, ils communiquent rarement entre eux. Ils jouent chacun leur partition et apparaissent comme des farfelus si ce n’est des fous qu'on écoute par inadvertance, juste pour se distraire. Repus de leur gloire solitaire et dérisoire, ils se contentent de pérorer chacun dans son coin, comme des âmes damnées. Ils sont donc incapables de susciter le mouvement d'idées qui seul permettrait d'enclencher le type d'interrogations et de secousses sociales dont nous avons besoin.

« Le temps de penser » : Adresse aux intellectuels burkinabè

La crise financière et sociale mondiale actuelle frappe durement l’Afrique malgré les tentatives de minimiser son impact par nos dirigeants politiques et leurs thuriféraires. Mais, comme le disait le sage chinois Lao Tseu : « Quand les gros maigrissent les maigres meurent ».    Cette crise affecte les Africains et les  Burkinabè en particulier. Malheureusement, devant cette situation, très peu de voix, notamment au niveau des intellectuels burkinabè se font entendre pour éclairer le peuple et contribuer aux débats d’idées nécessaires au progrès de toute société.

Comme l’a souligné Norbert N. Ouendji du journal Le Messager dans son éditorial du 4 mai 2006 : « Tout se passe comme si l'Afrique, enfoncée dans le présent et étranglée par les impératifs de la survie, n'avait plus guère le temps de penser. Pis, on dirait que ses intellectuels – artistes, chercheurs, universitaires, romanciers, hommes et femmes de culture – n'ont rien à se dire, encore moins à dire au monde. Du reste, comment nier le fait que les intellectuels africains éprouvent d'énormes difficultés à dialoguer entre eux ? Très souvent, la liberté intellectuelle faisant défaut et, les structures et institutions destinées à accueillir la pensée n'existant presque pas, ils ont plus de chances de s'exprimer à l'étranger que dans leurs propres pays. Pourtant, la nécessité d'une pensée neuve et critique sur les transformations en cours sur le continent n'a jamais été aussi impérieuse qu'en ces temps de crise et de blocage. Celle-ci, heureusement, est déjà en cours, fragile il est vrai, mais pleine de promesses également. Souvent, elle surgit de lieux souterrains, et est le fait d'acteurs sociaux inattendus. Force est cependant de reconnaître qu'elle est encore le fait d'individualités trop isolées pour "faire masse" ».

Il est donc impérieux que les intellectuels, créateurs, romanciers, artistes, travailleurs de l'esprit et producteurs de culture, s’implique dans cet exercice de production de sens pour apporter, sans prétention aucune, leur contribution au progrès de notre pays. Par leur capacité d'analyse et leurs idées, ils peuvent apporter une contribution significative au progrès, à l’évolution des idées et à l'épanouissement intellectuel des jeunes.

Les intellectuels burkinabè doivent renouveler leur regard sur la vie et la façon dont le monde est géré

Dans l’histoire de l’humanité, on peut constater que ceux qui développent  et cultivent la réflexion, la liberté de penser et de s’exprimer l’emportent, à la longue, sur ceux qui l’étouffent ou la négligent comme c’est souvent le cas en Afrique. C’est cette faculté de penser et de concevoir qui fournit une base ferme à notre autonomie et à l’égalité avec les autres. C’est donc grâce à elle que l’homme s’élève et se donne d’autres alternatives possibles, qu’il les compare, les confronte afin de comprendre et maîtriser leurs réalisations ; qu’il accroît son savoir et partant son pouvoir de prévoir et d’agir sur les choses ; d’élaborer des projets en limitant considérablement ses tâtonnements et ses risques d’erreurs.

En définitive, l’acquisition du savoir et de la connaissance doit amener l’homme à augmenter son emprise sur le réel et améliorer sa condition dans le monde. Cela est aussi valable pour les Etats et les peuples car le niveau de développement de la pensée et le degré de savoir atteint par un peuple ou dans un pays culmine avec l’affirmation de la puissance de ce peuple ou de ce pays. C’est pourquoi on peut avancer avec certitude qu’un des handicaps majeurs du Burkina Faso et même du continent africain se situe au niveau de l'insuffisante créativité intellectuelle de ses fils. En effet, il se produit et se diffuse, à partir de notre pays et de notre continent, trop peu d'idées et de valeurs culturelles.

On a l’impression que les intellectuels, principalement commis à cette tâche, ne semblent pas être à même d’affirmer la présence effective de l'Afrique à la Bourse Mondiale des Idées et des Valeurs. On peut d'ailleurs constater à ce propos une nette régression par rapport à la génération des pionniers de l'indépendance, qui avaient compris, au point d'en faire un slogan, la nécessité claironnée, aujourd’hui, à longueur de discours, de « penser par soi-même et pour soi-même ». Ils s'étaient faits les chantres d'un nationalisme culturel qui avait certes, en son temps, pu paraître suspect à certains intellectuels, mais qui s'était traduit par un effort d'originalité culturelle et de créativité, dont les résultats peuvent, d'autant plus, susciter notre fierté qu'ils sont universellement reconnus comme une contribution de qualité à l'enrichissement du patrimoine intellectuel mondial.

On peut citer, entre autres, des monuments comme l’Osageyfo, le Docteur Francis Koffi Kwame N’krumah, le Professeur Cheikh Anta Diop, le Mwalimu Julius Nyéréré, le, le  traditionnaliste, le Sage Amadou Hampâté Ba, l ‘Historien Joseph Ki Zerbo, l’écrivain Chinua Achebe, etc. Aujourd’hui, on a l’impression d’assister à une rupture de la réflexion chez nos élites  intellectuelles. Pourtant, il est un fait qu’à chaque période de l'histoire d'une société, correspond une série de secousses et de conflits plus ou moins perceptibles qui parcourent le champ social et culturel. Cela se conjugue souvent, avec un ensemble de questions décisives que l'on ne parvient pas encore à formuler distinctement, mais qui doivent pourtant être posées si de profondes transformations doivent avoir lieu. Il s’agira pour les intellectuels burkinabè de débusquer ces questions et de travailler à leur émergence en tant que questions critiques pour l'avenir ?

Mais quelles sont ces questions et interrogations ?

Il convient d’abord de souligner ici que les préoccupations et les interrogations des intellectuels burkinabè rejoignent fondamentalement celles de leurs homologues de l’ensemble du continent avec, il est vrai, des spécificités inévitables. Ainsi, depuis les années 1960, à la suite de leurs aînés précurseurs de la période coloniale, les élites intellectuelles d'Afrique ont pris l'habitude de poser régulièrement la question de la pertinence de leurs théories et de leurs pratiques sociales en regard des conditions politiques, économiques technologiques et scientifiques catastrophiques de notre continent.

Elles avaient compris que notre insertion dans l'espace discursif de l'Occident avait créé une situation de fait où notre pensée et notre réflexion se trouvaient engluées dans l'ordre occidental du monde ; dans un carcan de concepts, de pratiques et de schèmes de problématisation du réel qui déterminaient notre regard sur nous-mêmes. Au fond, il fallait oser un autre discours sur l'Afrique. Un discours capable de sortir des théories déjà élaborées ailleurs, en vue de comprendre notre situation à partir de l'Afrique elle-même et de ses propres pratiques discursives.

Par la suite, une deuxième génération d’intellectuels africains, (Fabien Eboussi Boulaga, le philosophe et théologien camerounais, peut être considéré comme un de ses dignes représentants) avait donné un éclairage très intéressant sur cette exigence de rupture au début des années 1980. Elle a clairement montré comment l'Afrique est appelée à repenser le cataclysme de sa défaite par rapport à l'Occident en se décomplexant de l'intérieur, en profondeur, pour assumer en toute responsabilité sa destinée historique et produire un discours délesté du mimétisme par rapport aux prétendus maîtres du monde.

Elle proposait que les africains développent une philosophie ancrée sur la volonté de maîtrise du réel sur la base des défis et des nécessités actuels qui sont les leurs, au lieu de prétende faire comme les « autres » et d'imiter constamment leurs discours. C’est aussi dans cette perspective que se situait la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) qui, à son 19e congrès tenu en décembre 1966, interpellait les étudiants et les intellectuels progressistes africains à l’intégration aux masses populaires afin de s’imprégner davantage de leurs traditions, de leurs langues et de leurs cultures, pour mieux les assimiler et se les approprier afin de s’arracher définitivement de la condition d’une « élite culturellement destructurée », de « blanc-noir » que l’école et l’éducation coloniales avaient pour mission de façonner chez les africains.

Elargissant le champ de la recherche et de la réflexion, l'égyptologie africaine contemporaine issue des travaux de Cheikh Anta Diop a indiqué la direction de la libération du discours et des propositions des intellectuels africains : la redécouverte des sources pharaoniques des humanités africaines. Dans le champ de l'économie politique, Samir Amin a proposé une « déconnexion » avec le système mondial qui étrangle l'Afrique, en vue d'une invention de nouvelles perspectives de production et de distribution des richesses. Se situant dans la même logique, le professeur Joseph Ki-Zerbo a constamment plaidé pour l'intégration des cultures africaines au développement technologique.

Se situant dans la même logique, le professeur Joseph Ki-Zerbo a constamment plaidé pour faire de la culture africaine le socle du développement scientifique et technologique. Pour lui, l'Afrique doit reconquérir son identité, afin de redevenir acteur du monde, elle qui a abrité les premiers hommes, puis la première civilisation de l'humanité, la civilisation égyptienne. « Sans identité - dit-il - nous sommes un objet de l'histoire, un instrument utilisé par les autres. Un ustensile ».

Enfin, avec les travaux de l’historien et politologue camerounais Achille Mbembé qui peut être considéré comme un authentique représentant de la nouvelle génération de penseurs africains, les intellectuels africains peuvent comprendre aujourd'hui que la rupture dont il s'agit ne doit s'opérer ni de manière traumatique ni de manière polémique. Cela signifie qu'il ne sert à rien que nous demeurions esclaves des traumatismes que nos sociétés ont subis dans nos relations avec l'Occident depuis cinq siècles. Cela veut dire également qu'il est stérile de toujours accuser le monde occidental d'être la cause de nos catastrophes au lieu de prendre à bras le corps les problèmes de notre destin aujourd'hui.

Actuellement, le champ de la réflexion des intellectuels africains a pour enjeu la mondialisation avec ses conséquences funestes et dramatiques sur l’Afrique dans sa forme actuelle. Mais, au-delà de la sphère économique, à laquelle elle ne saurait être réduite, la mondialisation se présente aussi comme un véritable catalyseur de transformation pour les cultures du monde. En effet, non seulement, elle provoque une mutation des identités nationales mais, aussi, elle entraîne un enrichissement réciproque des cultures à l’échelle de la planète.

Ainsi, bon gré mal gré, sommes-nous embarqués dans un monde d’échanges et de rencontres des cultures. Ce monde nous influence inéluctablement de nombreuses manières. Ce phénomène est donc à la base du foisonnement de  toute une production théorique qui est celle d'une Afrique, de plus en plus, concernée par son destin mondial et confrontée aux nécessités d'une réflexion de fond sur les conditions de son épanouissement.

C’est à ce niveau que doivent se déterminer et se positionner les intellectuels burkinabè soucieux de contribuer et de participer à une renaissance de la pensée et de l’action dans notre pays afin de se hisser au diapason de la marche de l’histoire et du monde tout en oeuvrant à favoriser une prise de conscience citoyenne au Burkina Faso.

On a l’impression, en effet, que beaucoup de nos compatriotes existent sans le savoir. Ils paraissent étrangers à leur propre conscience. Leur itinéraire ne leur appartient pas et leur destin se construit en marge d'eux-mêmes. On peut réaliser avec amertume que notre civilisation  a  perdu beaucoup de terrain et continue d’en perdre depuis un bon bout de temps. Aujourd’hui, il se dégage un sentiment désagréable que nous ignorons et ne nous préoccupons pas assez de notre sort et de notre destin. Or, tout comme les montagnes qui finissent par s'écrouler, les civilisations aussi s'évanouissent lentement si on ne leur insuffle pas assez d'énergie.

En définitive, nous sommes confrontés aux interrogations fondamentales suivantes : Comment changer les représentations que nous avons de nous-mêmes et des autres ? Quels citoyens burkinabè voulons-nous produire pour devenir enfin les sujets de notre propre histoire, et non simplement l'objet de nos fantasmes et de ceux des autres ? Quel dessein avons-nous pour notre société ? Quel doit être le mode d'emploi de notre vie ?

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Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 11:40

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