Lundi 16 Juillet 2018

Le temps de penser : une adresse aux intellectuels burkinabè

Ce questionnement interpelle les intellectuels burkinabè sur de nombreux axes de réflexion. Parmi ceux-ci deux s’imposent. Il s’agit des questions concernant la famille et le système éducatif. En effet, la famille et le système éducatif constituent, entre autres, les deux principales questions critiques sur lesquelles nous devons réfléchir. Aujourd’hui dans notre société les relations au sein de beaucoup de familles, sinon même de la plupart des familles, n'aident pas à préparer les enfants à se valoriser, à assumer les défis de la citoyenneté, ou à saisir les opportunités que la vie leur offrira. Ainsi, certains parents ne savent pas offrir à leurs enfants les choses les plus importantes pour leur développement, à savoir un amour inconditionnel et la confiance en eux-mêmes.

Beaucoup de jeunes grandissent dans des familles qui ne les préparent pas à assumer les deux principales responsabilités de la vie, à savoir établir une vraie relation de couple avec le conjoint pour former une famille stable, et élever des enfants en leur inculquant l'éthique du travail, les vertus de l'amour et du respect de l'autre. Au Burkina, même au sommet de la hiérarchie sociale, cette question est récurrente. En témoignent les frasques et les comportements délétères des rejetons de nombreux dignitaires et dirigeants de notre pays.

Quant au système éducatif, il n'a pratiquement pas changé depuis l'époque coloniale. Sa principale fonction est toujours de fabriquer des fonctionnaires semi-illettrés auxquels on délivre des parchemins purement décoratifs comme les médailles du Vieux Nègre Meka dans le roman de Ferdinand Oyono pour en faire des auxiliaires de la post-colonie avec comme conséquence le déclenchement progressif d’un processus de destruction, d’aliénation et d’acculturation. Cela est d’autant plus accentué que les techniciens commis à l’élaboration de nos programmes scolaires et universitaires se contentent souvent de recopier béatement les concepts qu'ils ont mal digérés lorsqu'ils préparaient leurs thèses dans les universités occidentales, notamment françaises.

Si nous parvenons à améliorer le fonctionnement de nos familles et le contenu du système éducatif, nous cesserons de vivre sans perspective précise et dans quelques décennies on se rendra compte avec joie que nos sociétés ont su se régénérer et organiser leur système de maintenance.

Les intellectuels burkinabè doivent travailler intensément à rehausser leur statut et leur fonction dans la société

Il y a un véritable problème quant à la définition du statut et de la fonction de l'intellectuel dans une société affamée où l’analphabétisme est si élevé comme la nôtre. En effet, qu’est-ce qu’un intellectuel au Burkina Faso et à quoi le reconnaît-on ? Les griots annalistes ou les artistes illettrés ou lettrés qui font du reggae ou du Rap dans les faubourgs de Ouagadougou dans l'espoir de changer la société burkinabè peuvent-ils être considérés comme des intellectuels ? Les diplômés au chômage dont le nombre augmente chaque jour dans les rues de nos principales villes sont-ils des intellectuels ? Les « grands professeurs », les « docteurs es machin », les « avocats et juristes » plus ou moins « aux ordres » qui, aujourd'hui encore, prescrivent l'obscurantisme sur nos chaînes de télévision nationales et dans nos médias sont-ils des intellectuels ?

Si l'intellectuel burkinabè existe, comment s'exprime-t-il et quels critères et cadres d'analyse doit-il utiliser pour cerner, évaluer et juger son engagement ? Qui sont-ils ces intellectuels pour avoir le droit de juger de l'engagement social d'autrui ? Qui sont-ils pour énoncer des hypothèses de bonheur social et prescrire une manière unique d'être burkinabè et une seule façon de voir ? L'intellectuel burkinabè a-t-il un devoir de participation à la gestion des affaires publiques ? A-t-il un devoir d'influence sur la direction que doit prendre le mouvement social ? Le cadre burkinabè est-il forcément plus « éclairé » que les populations au nom desquelles il parle ? Dispose-t-il de la légitimité et de la confiance nécessaires pour légiférer au nom de la nation toute entière? Ce sont là des questionnements auxquels il convient de répondre.

Généralement, on définit l’intellectuel comme une personne dont la profession ou l’activité est en relation étroite avec les choses de l’intelligence, de l’esprit ou qui a un goût prononcé pour les activités de l’esprit. Ainsi, on peut classer comme intellectuels tout ceux qui, à l’image des écrivains, des artistes, des griots annalistes, des religieux et coutumiers, des scientifiques, des philosophes, des juristes, etc., ont pour rôle de concevoir et mettre au point des théories, d’émettre de grandes idées, de réfléchir sur les phénomènes sociaux et de les éclairer. Mais, dans l’espace et le temps, ceux-ci ne se sont pas contentés de formuler des théories.

De par leurs aptitudes, ils sont apparus aussi comme ceux qui décèlent, posent les problèmes de la société et tentent d’y apporter des solutions tout en se donnant le rôle d’éclaireur et de gardien de l’éthique. On reconnaît enfin les intellectuels par leur intégrité et leur sens de dévouement pour le triomphe de la justice et la suppression des inégalités dans leurs sociétés. Au regard de cette large définition, on peut se demander si, au Burkina Faso, cette catégorie de citoyens joue suffisamment son rôle qui devrait consister à passer au crible les problèmes qui assaillent nos populations dans leur grande majorité et à proposer des projets prometteurs et pouvant conduire le pays vers son émancipation.

Finalement, un intellectuel est quelqu'un qui ambitionne de repousser les frontières des connaissances  dans le but de donner plus d'épaisseur à nos vies, ou de nous pousser à prendre nos responsabilités. Travaillant sur des idées, il met la réalité en concepts. Il confronte les orthodoxies et les dogmes au lieu de les produire et de les gérer. Il garde l'esprit ouvert et pose les questions les plus embarrassantes à la société et à lui-même.

Comment les intellectuels burkinabè peuvent-ils faire partager et assumer leurs questionnements et critiques par les citoyens ?

L’expérience historique de notre pays et sous d’autres cieux a montré que les lieux où s'exprime une critique intellectuelle novatrice ou transformatrice ne sont pas statiques. Ils ont évolué au rythme de notre histoire socio-politique. Pendant l'époque coloniale, ce sont surtout les syndicats, les mouvements d'étudiants comme la Feanf et l’Aevf ainsi que les partis politiques indépendantistes comme le RDA et le PRA à un moment donné, le MLN et le PAI, par la suite, qui hébergeaient la réflexion critique. Il y a eu ensuite l'euphorie des années soixante qui a vu beaucoup d'intellectuels burkinabè et africains francophones se laisser griser par les « indépendances ».

Ils se sont même endormis brutalement, comme sous une cure d'opium. Mais, vers la fin des années 1960 et surtout pendant la décennie 1970 ils se sont brutalement réveillés dans la douleur. Certains se sont alors réfugiés dans l’enseignement où ils pouvaient distiller une parcelle de leurs idéaux ou encore par le biais de « feuilles foudre ». D'autres ont continué de publier auprès de maisons d'édition comme Présence Africaine et Maspero, ou encore dans des revues académiques à l’extérieur. Des cercles de réflexion, et parfois même des groupes organisés et de nouveaux partis avant-gardistes ont vu le jour sans toutefois satisfaire les espoirs soulevés de manière durable.

Aujourd'hui, la critique intellectuelle la plus pointue est enfouie dans les journaux quotidiens, dans les blogs de l'Internet et dans quelques revues académiques ou de la société civile au tirage malheureusement quasi confidentiel. Il y a également quelques voix rauques et discordantes sur les campus universitaires ou à travers des publications dans des maisons d'édition dont les ouvrages sont malheureusement hors de prix. L'audience et l'impact de cette critique sont donc limités.

Pour être percutante, elle devrait investir les lieux de grande écoute comme les nouvelles chaînes de radios et de télévision, s'infiltrer dans les programmes scolaires et universitaires, et pactiser un peu mieux avec des vecteurs de communication populaires comme la presse écrite, le cinéma, la musique ou le théâtre. Sinon, elle continuera d'apparaître comme la triste rengaine d'intellectuels aigris, et donc comme une forme d'agitation exotique et destinée à l'autocélébration. Cette situation inconfortable des intellectuels leur vaut d’être taxés d’idéalistes et coupés de la réalité pratique. En fait, le véritable problème est de savoir si la critique intellectuelle et l’action pratique sont compatibles.

Critique intellectuelle et action pratique

Cette tension et ce questionnement existent dans toutes les sociétés. Le problème se pose avec plus d'acuité chez nous d'abord parce que la production intellectuelle tarde à se libérer de l'héritage intellectuel encombrant de la décolonisation. Rechignant à faire l'inventaire du nationalisme, nos élites intellectuelles restent, très souvent, prisonnières d'une dichotomie stérile : soit elles concentrent leurs efforts à hurler leur dépit à ceux qui nous ont longtemps opprimés, soit elles ambitionnent de séduire et impressionner leurs anciens professeurs et maîtres. Résultat : notre réflexion se détache rarement des contingences de la colère historique et du besoin de séduction.

Quant à ceux qui veulent faire de l'action directe, ils cèdent parfois à la superficialité et au mimétisme. En refusant le préalable d'une pensée endogène qui exprimerait les spécificités de nos terroirs et de nos peuples, ils reproduisent simplement les cadres mentaux et les schémas d'action en vogue en Occident. L'on crée, par exemple, des Ong dont l'objet, les statuts et les modes de fonctionnement sont calqués sur ce que l'on a vu ailleurs, notamment en Occident d’où provient, du reste, l’essentiel de leurs financements. Cela permet de se donner bonne conscience mais pas d'énoncer de manière profonde des solutions efficaces à nos problèmes.

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Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 11:40

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