Lundi 19 Novembre 2018

Le temps de penser : une adresse aux intellectuels burkinabè

Enfin, les intellectuels burkinabè évoluent trop souvent en solo. Enfermés dans leurs minuscules tours d'ivoire, ils communiquent rarement entre eux. Ils jouent chacun leur partition et apparaissent comme des farfelus si ce n’est des fous qu'on écoute par inadvertance, juste pour se distraire. Repus de leur gloire solitaire et dérisoire, ils se contentent de pérorer chacun dans son coin, comme des âmes damnées. Ils sont donc incapables de susciter le mouvement d'idées qui seul permettrait d'enclencher le type d'interrogations et de secousses sociales dont nous avons besoin.

Bien sûr, certains grands producteurs d'idées sont parvenus historiquement à initier le mouvement, à concilier une critique intellectuelle sophistiquée et l'action pratique. C'était le cas de Cheikh Anta Diop, qui avait même créé un parti politique non pas pour devenir Président du Sénégal mais pour promouvoir des idées. A la fin, il ne se présentait même pas aux élections. Il convient donc de s’interroger ici sur la question du rapport de l’intellectuel à la politique.

En effet, de grands intellectuels africains comme Kwamé Nkrumah, Julius Nyeréré, Amilcar Cabral, Alpha Omar Konaré, Joaquim Chissano, Abdoulaye Wade, Thomas Sankara, etc., entrés en politique, après des périodes plus ou moins longues de militantisme, ont accédé au pouvoir d’Etat en cristallisant autour d’eux les espoirs que leurs peuples avaient placés en eux. Mais, les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des espérances.

Certains ont personnalisé la lutte nationaliste et anticolonialiste sur le continent tout en participant à la gestion politique de leurs pays respectifs sans pour autant atteindre le but qu’ils s’étaient fixés au départ. D’autres se sont pratiquement égarés en politique. Cela montre bien que, même si sa façon d’être et de vivre reste caractérisée par une grande intégrité intellectuelle et par un refus total de la compromission, le danger qui guette l’intellectuel quand il entre en politique, c’est sa difficile reconversion au pouvoir d’Etat en tant que praticien.

Tirant leçon de cette réalité, il est grand temps que beaucoup plus d’intellectuels africains et particulièrement burkinabè se détachent, un peu, des milieux officiels pour se consacrer davantage à l’exploration d’autres domaines de l’univers social et culturel de leurs pays. Sinon, le risque de dérapage est très élevé car la nature et la qualité du rôle social et politique des intellectuels africains, comme au temps colonial, dépend, amplement, de la nature de leurs relations avec l’élite dirigeante.

En s’éloignant ainsi de leur véritable rôle social et politique, beaucoup d’intellectuels chez nous ne contribuent pas pleinement à l’émancipation de leur pays. Certes, on ne peut pas en déduire que les intellectuels  burkinabè ou africains ne peuvent pas s’adonner, de façon positive et constructive, à l’exercice de la politique pour le bonheur de leurs peuples. Mais, pour ce faire, il nous faut des intellectuels dotés d’une vision endogène, réfléchie et pensée des réalités socio-économiques et culturelles de leurs milieux. Des intellectuels débarrassés du complexe d’aliénation occidental et puisant leurs modèles dans la conscience et le patrimoine historiques et culturels profonds de leurs pays.

Des intellectuels qui sont aptes à exprimer la pensée de leurs peuples et à les conseiller, des intellectuels qui sont capables d’émettre une parole et d’exprimer des préoccupations qui dépassent leurs seules individualités pour atteindre l’universel. Comme l’a précisé le professeur Ki-Zerbo, avec force, les africains et particulièrement les intellectuels africains doivent répondre à ces deux questions essentielles : « qui sommes-nous ? » et « où allons-nous ?» préalables nécessaires pour se départir des logiques mimétiques afin de favoriser un « développement endogène » et une « renaissance du continent ».

En définitive, pour être utiles, nos intellectuels pourraient au moins établir des réseaux puissants de réflexion, d'échanges et d'action. Ils pourraient s'organiser de façon plus rigoureuse, créer des associations un peu plus dynamiques, et institutionnaliser des moments de rencontres sous la forme de symposiums ou de forums annuels où l'on discuterait des thèmes d'intérêt général, des grands chantiers de notre devenir. C’est l’objet même de ce texte qui ambitionne d’interpeller tous les intellectuels burkinabè intègres et patriotes pour qu’ensemble dans ces moments de blocage social et de manque de perspectives crédibles et mobilisateurs de la part de nos dirigeants, ils se regroupent pour servir de vecteur ou de tabernacle d’idées novatrices afin d’entraîner le sursaut nécessaire pour sortir de la fermeture sociale où nous nous acheminons actuellement.

Les intellectuels burkinabè doivent vaincre leur complexe et leur égoïsme pour sortir de l’instrumentalisation dont ils sont l’objet

Jean Ziegler disait que l’Afrique ressemble à un mendiant assis sur un sac d’or. Cette image colle très bien à la réalité chez nous ici au Burkina faso. Nos intellectuels devraient s’efforcer de faire prendre conscience de cette réalité au peuple. Il est temps pour eux de sortir de leur instrumentalisation et de leur égoïsme qui poussent nombre d’entre eux à la course effrénée pour accumuler, au lieu de travailler à se rendre utile à la société.

C’est la voie à suivre pour vaincre le complexe d’intellectuel qui les habite afin de s’assumer pleinement. En effet, beaucoup de cadres intellectuels chez nous n'ont jamais pu vaincre ce complexe de l'inutilité, ce déficit d'existence qui les pousse constamment à exiger que le peuple les prenne au sérieux. Ils passent leur temps à proclamer qu'ils ont étudié à l'étranger et que de ce fait, la société leur doit reconnaissance et rémunération. Certains, arrogants et imbus de leur personnalité, se caractérisent par des comportements excentriques et trainent des pratiques sociales détestables. Ces traits communs à beaucoup d’intellectuels de chez nous conduisent inévitablement à une réaction anti-intellectuelle chez les masses populaires.

Cet anti-intellectualisme s'explique d'abord par le fait que les burkinabè  ont tendance à confondre « intellectuels » et « diplômés » ce qui n'est pas la même chose. Beaucoup de ceux qui réclament bruyamment l'étiquette d' « intellectuels » le font surtout pour accéder à des positions de pouvoir. Certains rejoignent même les gouvernements qu'ils n'ont cessé de critiquer, et en deviennent les serviteurs les plus zélés. Le public n'est évidemment pas dupe de ces caméléons qui font de la transhumance politique. Une autre explication de la méfiance qui existe à l'égard de ceux que l'on appelle souvent abusivement les « intellectuels » est le fait qu'ils reproduisent, de façon mimétique, les rudiments de ce que l'école coloniale et post-coloniale leur a appris.

Ce faisant, ils nous proposent des représentations de nous-mêmes qui ne nous aident pas à conceptualiser efficacement nos problèmes. L’on s’aperçoit alors que l'oppression a vraiment laissé de larges cicatrices dans l'âme de beaucoup d'intellectuels chez nous. Même lorsqu'ils croient s'être émancipés, ils demeurent sans le savoir prisonniers des fantasmes des autres. Ils ne se valorisent que dans le regard de l'autre, du maître. Ils n'existent qu'à l'échelle du mépris dont ils sont l'objet. Ils ont tellement intégré l'humiliation qu'ils abdiquent leur humanité, parfois même sans en être pleinement conscients.

Si nous voulons sortir de la crise du regard dont a souvent parlé Jean-Marc Ela, nous devons engager un débat vigoureux sur le regard que nous portons sur nous-mêmes car, à plusieurs égards, les représentations de soi déterminent la manière dont on conçoit la réalité. Chacun de nous est, en fin de compte, ce qu'il croit être ou ce que les autres l'ont convaincu d'être.

En guise de conclusion

On peut dire que l'une des grandes insuffisances des intellectuels africains et particulièrement burkinabè pendant ce dernier quart de siècle est d'avoir privilégié une certaine critique politique des réalités vécues exclusivement centrée sur le pouvoir politique, notamment sur les dirigeants et leurs abus tout en négligeant la complexité du pouvoir en général, mais aussi les autres domaines de la vie des hommes. Cependant, même s’il est évident que le vrai changement est celui de l'homme lui-même, et qu’on ne saurait nullement se limiter à des discours sur le fonctionnement du politique, faut-il contourner ou oublier les pouvoirs autoritaires africains, et se concentrer sur la société africaine uniquement ?

Dans nos pays où l'ombre de l'Etat écrase tout, où le secteur privé est embryonnaire ou alors otage de quelques lobbies ayant pignons sur rue et où la société civile est étouffée, nous ne pouvons pas faire l'économie d'une discussion du rôle du pouvoir politique, de l'optimalité de ses fonctions et de sa responsabilité. Mieux, avec le phénomène de la mondialisation qui rend extrêmement rude les conditions du peuple tout entier et devant la quasi indifférence des dirigeants politiques préoccupés à assurer leur pérennité, la critique politique est d’une absolue nécessité. Nous ne pouvons pas nous taire face à de telles situations simplement par crainte d'être accusés de privilégier la critique politique.

L'intellectuel n'est pas synonyme d'universitaire, de chercheur ou de porteur de diplôme. Le Burkina Faso et l'Afrique ont produit de nombreux intellectuels dignes de ce nom qui n'ont jamais su ni lire, ni écrire dans les langues occidentales. Le diplôme ne suffisant pas et l'habit ne faisant pas le moine, l'intellectuel se définit moins comme une fonction, un statut que comme un engagement social envers la société et la capacité de communiquer avec elle, de saisir son propre message et de le reformuler.

L'intellectuel devient la voix de son peuple, plus spécialement de l'immense majorité des « sans voix ». Il n'a pas droit au silence. Aujourd’hui, si le Burkina et l'Afrique se portent mal, ce n'est pas plus à cause de la fuite de quelques cerveaux vers d'autres cieux que de la domestication, du lynchage intellectuel et de la « prostitution » de plusieurs milliers d'autres restés sur le continent.

Evidemment, nul ne peut nier la présence sur le territoire national de personnalités importantes, qui ont mené ou mènent encore des luttes courageuses, parfois au péril de leur vie, pour faire triompher les causes les plus diverses. Notons toutefois qu’au Burkina comme ailleurs, les intellectuels ne forment pas un ensemble homogène d’autant plus qu’il ne s’agit pas ici de restreindre le statut de l’intellectuel à la fréquentation d’une université et à la production de savoirs. En effet, dans un monde de plus en plus mondialisé, la production des savoirs s’est atomisée et les capacités d’analyse critique de l’ordre politique, économique ou social se trouvent aussi en dehors des structures institutionnelles.

En plus, comme l’a souligné Raymond Aron dans « L’opium des intellectuels », la qualité d’intellectuel varie dans le temps et l’espace. Alors que l’engagement politique fut pendant longtemps au centre de l’activité des intellectuels africains, la génération actuelle ne s’inscrit pas tout à fait dans la même démarche. En effet, pour les intellectuels de la période d’avant les indépendances, jusque dans les années 1970, la lutte contre la colonisation, tout comme l’affirmation et la reconnaissance de l’identité africaine étaient au cœur de leur engagement. Outre les circonstances historiques particulières de cette époque, l’une des raisons du grand écho rencontré par ces intellectuels réside dans ce combat commun qu’ils menaient contre la domination.

D’où l’émergence d’une immense solidarité fondée certes sur l’idée d’une identité africaine conçue comme « monolithique » et sacrée, alors qu’il est admis aujourd’hui que, comme toutes les identités collectives, cette identité africaine s’inscrit dans des dynamiques complexes, qui la rendent très diverse, voire éclatée. C’est pourquoi cette adresse aux intellectuels burkinabè les interpelle au sujet de leur rôle individuel et collectif dans la lutte de notre peuple pour sa libération totale et sa reconstruction à l'ère de la mondialisation.

Elle vise à les interpeller pour une contribution majeure à la réflexion sur l’avenir de notre pays et au-delà de l’Afrique noire ; ce qui requiert un réveil du nationalisme et du panafricanisme, ainsi qu'un plus grand engagement. C’est là que se situe le plus difficile car il s’agira de contribuer à la construction d’une société inspirée des valeurs éthiques auxquelles chacun dit adhérer, et abandonner les habitudes et les mentalités dans lesquelles tout le monde s'est longtemps endormi.

Diallo Amadou:  Ameddiallo@yahoo.fr

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Dernière modification le Dimanche, 26 Avril 2015 11:40

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