Lundi 23 Septembre 2019

Critique d'un ouvrage: L'Afrocentricité de Molefi Kete Asante

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  • 29 Avril, 2012
  • Écrit par  BurkinaThinks
  • Publié dans Opinions

Le livre sur lequel porte cette critique est intitulé « L’Afrocentricité ». Il a été écrit par l’un des plus brillants intellectuels Africiains-américains de notre époque, Molefi Kete Asante. L’auteur est actuellement Professeur au  « Department of African American Studies »  à Temple University, Philadelphia, Pennsylvania, USA. Publié en Anglais sous le titre original de « Afrocentricity  : The Theory of Social Change », il a été traduit en Français par la guadéloupéenne Ama Mazama, une de ses « disciples » qui enseigne également dans le même département à Temple University.

Ce livre porte essentiellement sur l’exposé d’une philosophie d’action pour les Africains et leurs descendants, appelée Afrocentricité. L’auteur définit l’Afrocentricité comme  « la croyance en la position centrale des Africains dans l’histoire post-moderne » (p18). S’adressant aux Africains, il affirme que l’Afrocentricité «c’est notre histoire, notre mythologie, notre motif créatif, et notre ethos, le reflet de notre volonté collective » (p18).

Molefi Kete AsanteLe livre sur lequel porte cette critique est intitulé « L’Afrocentricité », publié aux éditions Menaibuc (2003). Il a été écrit par l’un des plus brillants intellectuels Africiains-américains de notre époque, Molefi Kete Asante. L’auteur est actuellement Professeur au  « Department of African American Studies »  à Temple University, Philadelphia, Pennsylvania, USA. Publié en Anglais sous le titre original de « Afrocentricity  : The Theory of Social Change », il a été traduit en Français par la guadéloupéenne Ama Mazama, une de ses « disciples » qui enseigne également dans le même département à Temple University.

Qu’est-ce que l’Afrocentricité?

Ce livre porte essentiellement sur l’exposé d’une philosophie d’action pour les Africains et leurs descendants, appelée Afrocentricité. L’auteur définit l’Afrocentricité comme  « la croyance en la position centrale des Africains dans l’histoire post-moderne » (p18). S’adressant aux Africains, il affirme que l’Afrocentricité «c’est notre histoire, notre mythologie, notre motif créatif, et notre ethos, le reflet de notre volonté collective » (p18).

Pour lui, « l’Afrocentricité et la volonté collective sont une» (p92). L’Afrocentricité apparaît comme l’impératif cognitif collectif du peuple Africain. Cet impératif cognitif est défini comme « l’irrésistible force d’un groupe d’individus dont la pensée va dans le même sens, …, l’engagement spirituel et intellectuel total vis-à-vis d’une certaine vision» (p101).

Il écarte en outre l’amalgame qu’il pourrait avoir entre ce concept et la couleur de la peau. Pour lui, « l’Afrocentricité n’est que superficiellement liée à la couleur de la peau, c’est plus précisément une perspective philosophique déterminée par l’Histoire» (p59). Il ne suffit évidemment donc pas d’être Noir pour être Afrocentrique. On peut aussi bien être Afrocentrique sans être Noir.

Le contexte de la naissance de l’Afrocentricité :

L’Afrocentricité s’inscrit dans la suite des courants d’idées (Négritude, African personality) développés par les Africains et leurs descendants pour se redéfinir au sortir des siècles d’esclavages et de dominations étrangères, essentiellement européennes mais pas exclusivement. En effet, la domination européenne s’est accompagnée de l’imposition de la vision européenne du monde, c’est-à-dire d’un eurocentrisme dans la quasi-totalité des aspects de la culture, du savoir, et des idées. Le subterfuge a consisté à faire passer cet eurocentrisme pour pensées et valeurs universelles.

Dans ce contexte, l’Afrocentricité n’apparaît-il pas simplement comme une inversion de bornes, la substitution d’une vision particulière par une autre? L’auteur répond par la négative. «Alors que l’eurocentrisme s’impose comme universel, l’Afrocentricité établit qu’elle n’est qu’une façon parmi d’autres de percevoir le monde », affirme-t-il (p157).

L’Afrocentricité n’a donc pas pour objectif de s’imposer aux autres, il vise principalement les Africains afin de leur redonner la confiance et l’unité d’action indispensable à la construction de leur futur. Pour ceux qui pensent qu’on peut « avoir recours à des idéologies et à des religions étrangères » pour « développer » l’Afrique, l’auteur répond qu’« il ne peut y avoir de discussion sensée d’un front uni, d’action commune, d’une communauté d’intérêt, tant que nous ne serons pas attachés à résoudre le problème de la conscience collective, la doctrine élémentaire d’action économique, politique et sociale »(p63). L’Afrocentricité, c’est la matrice de cette conscience collective.

Par exemple, quand on observe le paysage politique africain, rares sont les partis politiques (l’ANC faisant exception) dont ne serait-ce que le nom s’inspire de l’histoire politique récente ou ancienne des pays dont ils prétendent diriger.

Pour ce qui est de l’Histoire, combien de gouvernants ou même d’aspirants à gouverner se sentent-ils investis de l’obligation et de la nécessité d’éduquer le peuple Africain sur ce que furent l’esclavage, la colonisation, et ce qu’est le racisme, etc. et leurs implications sur la marche actuelle de l’Afrique ?

L’Afrocentricité si elle est bien comprise permettra de forger des doctrines politiques qui ne se contenteraient pas seulement de concepts (gauche, droite, socialisme, démocratie) dont le sens premier qui leur est attribué est complètement étranger à l’Histoire, à la culture et au vécu du peuple Africain. Selon l’auteur, la libération politique de l’Afrique doit se réaliser par le biais de notions forgées à partir de sa propre expérience.

Sur le plan intellectuel, Molefi Kete Asante tout comme Cheick Anta Diop insiste sur le fait que l’Egypte antique devrait être pour le continent ce que la Grèce antique est pour l’Europe, c’est-à-dire la référence civilisationnelle.

La libération du langage :

La révolution afrocentrique va de pair avec une libération du langage selon l’auteur. Pour les Africains du vieux continent (l’Afrique), il s’agit simplement d’une libération de la langue, car ils n’ont aucune excuse valide pour continuer à utiliser des langues qui leur sont étrangères et qui véhiculent les agents de leur propre aliénation.

L’Afrocentricité se veut la manifestation de la liberté du peuple Africain et selon Ama Mazama « l’ultime liberté, celle dont toutes les autres dépendent en dernière instance, est la liberté de se nommer, de nommer soi-même sa propre réalité » (p3).

L’Afrocentricité semble donc être le chemin de liberté pour l’esprit africain. Pour l’auteur, « Il ne peut y avoir de liberté tant qu’il n’y a pas de liberté d’esprit. Il nous est impossible de décider de notre avenir tant que nous ne contrôlerons pas notre langage. Si nous permettons que d’autres que nous nous emprisonnent dans leurs concepts, alors nous nous exprimerons et nous comporterons toujours comme eux » (p65).

Des exemples de pièges linguistiques sont donnés par l’auteur. Pour lui, des mots comme tribu, hutte, culte, sang mêlé, jungle, primitif, de couleur, pygmée, hottentot, dialectes africains, subsaharien qui s’appliquent comme par hasard au peuple Africain doivent être réexaminés par les Africains.

Ses nombreux autres exemples sur les expressions telles que musique classique, moyen âge, vieux continent, etc. attirent l’attention sur le fait que les mots et expressions couramment utilisés peuvent avoir un contenu idéologique qui nous prive du bonheur d’apprécier nos propres œuvres artistiques, intellectuelles, etc. Ces expressions nous définissent toujours par rapport à l’autre. Ainsi, quand on dit musique classique, l’Africain devrait-il supposer qu’on parle du warba, du mbalax ou de la musique mandingue, etc. au lieu de celle de Wagner ou de Mozart.

Molefi Kete Asante et Abdias Do Nascimento

Le subterfuge que l’auteur ne cesse de déconstruire à travers son ouvrage est la prétention que la culture occidentale serait la nature humaine  et par conséquent universelle.  Il affirme en effet que : « universel est un autre de ces mots utilisés pour maintenir le pouvoir de l’ennemi sur nos esprits » (p88). Pour lui, il faut déconstruire la critique de l’Afrocentricité qui s’appuie de façon erronée sur les équations suivantes : afrocentrique = limité,  eurocentrique = universel.

L’Afrocentricité et les idéologies :

L’Afrocentricité qui propose une révolution idéologique pour les Africains ne peut se taire sur les autres idéologies qui ont fait bonne fortune en Afrique. Le marxisme est l’une d’entre elles. L’auteur affirme que « ceux d’entre nous qui sommes pris au piège d’un discours marxiste, n’ont rien compris ni notre histoire ni celle du Marxisme. Bien qu’il soit possible que le socialisme éclose en dehors de son contexte intellectuel original, deux contextes ne sont jamais semblables» (p69).

A propos du marxisme, il affirme : « l’idée que l’histoire du monde entier se résume à l’histoire de la lutte des classes nie le rôle du racisme dans les sociétés industrialisées non-homogènes. Pour le marxisme, tout le reste n’est qu’un reflet de l’économie. Il n’y a pratiquement pas de compréhension du fait culturel et racial… A certains égards, le marxisme opère sur la même base eurocentrique que le capitalisme, car pour tous deux, la vie, c’est l’économie et non la culture » (p138).

Plus généralement, l’auteur invite les Africains à faire preuve d’une maturité intellectuelle en tout temps car « la connaissance d’une chose ne peut émerger qu’à la suite d’un acte de jugement, impliquant concept et idéologie. De quel concept disposez-vous et quel est son contexte idéologique? » (p78).

Contraste entre philosophie eurocentriste et afrocentrique :

L’auteur fait apparaître le contraste entre les philosophies eurocentriste et  afrocentrique de la façon suivante : « le matérialisme européen perçoit l’harmonie comme absence de progrès. Le progrès surgit du conflit, comme une sorte de dialectique entre différentes forces. Pour nous, la vie est culture, esprit et harmonie» (p139).

Alors que l’Occident est essentiellement matérialiste et l’Orient (l’Inde particulièrement) spiritualiste,  « l’Afrique combine les deux : Il ne nous est pas nécessaire d’établir de distinction absolue entre l’esprit et la matière, la forme et la substance, le monde et nous-mêmes» (p141).

La vision occidentale conçoit le développement comme une capacité de l’homme à mettre la nature à son service exclusif. Il affirme que : « le progrès pour l’Occident n’est pas davantage de connaissance mais davantage de technique. Le progrès d’un point de vue afrocentrique, est lié au développement de la personnalité humaine, car nous sommes à la source de la vie, du matériel et du spirituel» (p141-142).

A ce propos, il est intéressant d’observer qu’aux premiers moments de la colonisation, à l’époque où l’Europe se croyait investie d’une mission civilisatrice, les Africains qui faisaient tout pour vivre en harmonie avec la nature était perçus par les Européens comme des peuples primitifs. Un siècle plus tard, l’Occident découvre que son mode de développement n’est pas durable car non respectueux de l’environnement.

Une posture afrocentrique aurait permis aux dirigeants africains dès les indépendances de s’affirmer très tôt et surtout de se démarquer des idées préconçues sur le progrès et le développement qui semblent n’avoir aucune prise en Afrique. On aurait ainsi échappé à un demi-siècle d’égarement.

L’Afrocentricité et les religions :

La religion occupant une place très importante dans la vie des personnes, particulièrement en Afrique, il ne saurait y avoir une transformation radicale de l’Afrique sans que celle-ci ne touche les religions. Doumbi Fakoly disait que « l’Homme a créé Dieu en son image ». A l’auteur de renchérir : « toutes les religions émergent à la suite de la déification d’un nationalisme particulier » (p12).

Le problème avec l’Afrique, c’est qu’elle déifie le nationalisme des autres (christianisme, islam, bouddhisme, etc.) à son propre détriment. Il prend l’exemple d’un Jésus Blanc entouré d’anges blancs trônant sur les autels africains pour nous faire savoir que: «nous sommes victimes de la plus cruelle des mystifications : nous acceptons de n’être pas à la source du symbole spirituel le plus profond et le plus élevé. Le symbole de Dieu si celui-ci doit-être représenté anthropomorphiquement ne devrait-il pas être à notre image ?» (p135).

Il prend l’exemple d’Amadou Bamba qui a affirmé : « Je suis Noir avant tout, et musulman ensuite » pour dire que les chrétiens Africains devraient aussi pouvoir dire « Je suis Noir avant tout et chrétien ensuite » pour en arriver à « espérer un jour qu’être Africain seulement nous suffisse ».

A propos des religions, l’auteur affirme que l’Afrocentricité est compatible avec toutes les religions. La question essentielle à se poser est de savoir si l’Afrique est au centre. Ainsi, pour être une bonne musulmane, la Béninoise n’a-t-elle pas besoin de se faire appeler Fatoumata, le Tchadien non plus de se faire appeler Mahamat. Tous pourraient garder leurs prénoms africains (Koffi, Wend Kuni, etc.) sans que cela soit un handicape à leur quête spirituelle.

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Toutefois, il apparaît difficilement conciliable de mettre l’Afrique au centre tout en continuant à suivre d’autres religions qui ont « déïfié » les nationalismes d’autres peuples. Le fait que les musulmans doivent prier en direction de la Mecque ou que les chrétiens honorent des « saints » qui ne sont d’autres que les « ancêtres » d’un autre peuple, sont des exemples parfaits.

Pour ce qui est des prénoms, l’Afrocentricité invite les Africains à donner des prénoms d’essence africaine à leurs enfants pour raffermir leur identité africaine et surtout les faire prendre conscience de la richesse culturelle de leur peuple. A la suite de l’auteur il y a lieu de s’imaginer notre réaction devant un chinois qui s’appellerait Olumfulmaye Okondo ou un moaga se nommant Chang Hwan. Pourtant, des Africains s’appellent Umar Farouk Abdulmutallab ou encore Joseph Kony pour en citer les plus tristement célèbres qui cherchent même à tuer pour honorer les symboles que leurs prénoms représentent.

Les niveaux de transformation :

L’auteur énumère cinq niveaux de conscience menant à la transformation afrocentrique: la reconnaissance épidermique (lorsque le sujet reconnaît que sa peau ou son héritage sont noirs sans aller plus loin), la reconnaissance de son environnement (discrimination, abus), la conscience de sa personnalité (affirmation de sa personnalité), l’intérêt ou la préoccupation (avoir intégré  les niveaux précédents et manifester  de l’intérêt ou de la préoccupation pour les questions africaines ou noires) et enfin l’étape ultime est la conscience afrocentrique (engagement dans la lutte pour la libération de son propre esprit).

Il distingue en outre deux aspects dans la conscience : la conscience de l’oppression (verbalisation de l’oppression) et la conscience de la victoire, car pour l’auteur, « nous ne pouvons simplement chercher à être le contraire de nos oppresseurs, cela fait de nous des réactionnaires » (p66). Il affirme que : «la force est une qualité intérieure, elle ne peut être octroyée que par soi-même » (p99).

L'Afrocentricité questionne votre approche de toute entreprise humaine. Cela est assez important dans le sens ou certains pensent que leurs esprits critiques ne se résument qu'à leurs convictions ou engagements publics. Une autre partie de leur vie ne saurait être soumise à quelque critique que ce soit.

Les fondements de l’action :

Concrètement que doit prendre la forme de l’action pour la mise en œuvre de l’Afrocentricité? L’auteur affirme que : « le rejet du particularisme européen comme universel sera la première étape de la lutte intellectuelle à mener. Cinq cents ans de propagande constante, d’exploitation culturelle, de déformation de l’information et d’annihilation physique ont laissé le monde africain en état de choc et éjecté de sa propre réalité historique et de sa finalité dans le monde » (p182).

Pour lui, on doit tourner dos à la facilité des concepts : «iI ne s’agit pas de rechercher un nationalisme naïf, pas plus qu’un socialisme superficiel, mais plutôt d’un rapport profond, conscient de soi et positif à nos propres expériences. Un tel projet signifie que qui que ce soit dans le monde, ne devrait être autorisé à abuser, à exploiter ou à faire mal aux Africains sans avoir à faire face à notre colère collective» (p184).

Une Afrique afrocentrique deviendra maitresse de son destin car : « aucun peuple ne peut placer son histoire et son humanité entre des mains étrangères et espérer être traité avec justice et respect »  selon Karenga(1979).

Éviter l’enfermement :

Il y a cependant une mise en garde contre l’enfermement. Se redéfinir soi-même, définir sa vision du monde ne devra pas nécessairement signifier se renfermer ou se replier sur soi. L’auteur ne semble pas avoir bien développé cette partie et il est à craindre que des gens considèrent l’Afrocentricité comme un refus de l’autre, ou simplement un refus des expériences des autres peuples de la terre. Comment faire l’arbitrage pour la définition des concepts ? Comment affirmer notre Afrocentricité sans pour autant s’enfermer dans une idéologie aveugle qui nous priverait de profiter des acquis majeurs de l’humanité ?

Conclusion :

Au finale, l’œuvre doit être considérée comme un ouvrage capital pour tout Africain préoccupé par la redéfinition de sa personne et de son peuple en fonction de ses propres réalités. Il y a là un enjeu capital qui concerne tous les aspects de la transformation de notre société  (sur le plan spirituel, économique, culturel, éducatif, etc.).

Enfin, s’il y a une définition du sens et du but de l’Afrocentricité à retenir, c’est sans doute celle-là : « l’Afrocentricité en tant que science et méthode, cherche à changer notre rapport à nous-mêmes et à notre histoire. Elle dicte la restauration du projet culturel africain»(183). On ne peut pas refermer ce livre sans avoir un rêve de gloire pour l'Afrique.

Dernière modification le Samedi, 25 Avril 2015 21:41

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