Dimanche 17 Décembre 2017

La transition démocratique peut-elle réussir au Burkina Faso sous le régime de Blaise Compaoré?

Armoirie du Burkina FasoLe mot «democracy» dans le moteur de recherche Google Schoolar produit environ 40 millions de liens que le lecteur pourra consulter. De cette simple expérience de recherche sur Internet, on pourra conclure que si la démocratie était un concept simple, il ne serait peut-être pas nécessaire de consacrer tant d’efforts sur le plan académique pour l'expliquer. En dépit de cette complexité, de nombreux pays se tournent de plus en plus  vers la démocratie. L’organisation de défense des pratiques démocratiques, Freedom House (2012)[1], estime que 117 pays dont le Burkina Faso, ont opté pour la démocratie, entendue comme un moyen de sélection des leaders politiques ou des gouvernements à travers des élections libres et transparentes dans lesquelles tout citoyen adulte peut voter.

Par conséquent, sans une analyse plus approfondie de ce que revêt le concept de démocratie, on peut émettre l'hypothèse que le Burkina Faso dirigé par le régime actuel de Blaise Compaoré (BC) est une démocratie. Si tel est le cas, comment expliquer le passif du régime en matière de protection des libertés civiles, de garantie de l’indépendance de la justice et surtout du respect de la règle de l’État de droit?

Si le Burkina Faso n’est pas encore une démocratie, il y a lieu de s’interroger si Blaise Compaoré (BC) peut entreprendre les réformes nécessaires pour l’instauration d’un véritable régime démocratique qui répondrait aux aspirations profondes des Burkinabè ?  Cet article tentera d’apporter des éléments de réponse à ces questions à travers une revue de la littérature sur les transitions démocratiques dans les pays autoritaires ainsi que la consolidation de la démocratie (ou des acquis démocratiques) dans les pays ayant réussi cette transition.

Bref rappel de l’histoire politique du Burkina Faso

Le Burkina Faso a acquis son indépendance le 5 Août 1960, avec Maurice Yaméogo comme premier président et l’adoption d'une nouvelle Constitution par référendum la même année. En Janvier 1966, trois jours [2] de protestation syndicale ont conduit au renversement du régime civil de Maurice Yaméogo et un officier de l'armée,  le Lieutenant-Colonel Sangoulé Lamizana prenait le pouvoir.

Ce fut le début d'un long règne militaire au sommet de l’État et dans la conduite des affaires politiques du pays. En effet, de 1966 à 1991, le pays a connu seulement six années de gouvernement civil et 25 ans de pouvoir militaire sans interruption, marqués par cinq coups d'État[3] militaires successifs, y compris la révolution du capitaine Thomas Sankara. La révolution d'Août 1983 a marqué un tournant décisif dans l'histoire du pays.

Bien qu'il y ait eu des restrictions sur les droits politiques et les libertés civiles, Thomas Sankara a réussi à mettre en œuvre des politiques sociales, obtenu des résultats significatifs dans la lutte contre la corruption, et conduit le pays à réaliser l'autosuffisance alimentaire en seulement quatre ans (Dorrier, 2012)[4]. Il a changé le nom du pays en Burkina Faso qui signifie le pays des hommes intègres et dignes.

Le 15 Octobre 1987, le capitaine Blaise Compaoré monta un coup d'État et renversa le gouvernement révolutionnaire. Thomas Sankara et 13 de ses plus proches collaborateurs furent assassinés ce jour-là. Blaise Compaoré est toujours au pouvoir après 25 ans, dont quatre ans en tant que dirigeant d’un régime militaire et 21 ans en tant que dirigeant élu par la voie des urnes.

Le pays a adopté une nouvelle Constitution en juin 1991, ce qui a pavé la voie à l'introduction du multipartisme et d’un système semi présidentiel. Blaise Compaoré a été élu pour la première fois en 1991, puis réélu en 1998, 2005 et 2010. Il n'y a toujours pas de signe clair qu'il ne sera pas à nouveau candidat en 2015 pour un nouveau mandat (RFI, 2011)[5]  malgré la limitation du nombre de mandats consacrée par la Constitution.

Que faut-il entendre par démocratie ?

La définition la plus courante de la démocratie au Burkina Faso est la suivante : « c’est le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». N’importe quel homme/femme politique ou activiste dans notre pays vous répètera cette définition avec un air de satisfaction. Il y a pourtant lieu d’être plus spécifique dans la manière dont on pourrait décrire la démocratie tant dans sa forme que  dans son contenu. Pour ce faire, il peut être utile d’explorer d’autres définitions possibles du concept de démocratie.

Le dictionnaire Robert (2012), par exemple, définit la démocratie comme une forme de gouvernance dans laquelle la souveraineté appartient au peuple [6]. Cette définition n’est par ailleurs pas différente de la définition burkinabè. L’exercice de la souveraineté du peuple peut prendre plusieurs formes.

Lorsque la souveraineté est exercée directement par le peuple, on parle de démocratie directe. La démocratie est dite participative lorsque le peuple participe seulement aux concertations et aux prises de décision. La  démocratie est qualifiée de représentative quand le peuple élit des représentants qui agissent à sa place et en son nom. Cette forme semble être la plus répandue de nos jours. La démocratie peut également être du type majoritaire ou consensuel, selon que l’on accorde de l’importance à la majorité des citoyens ou à un plus grand nombre de citoyens.

La démocratie entendue comme modèle politique, tel que développé par les auteurs contemporains comme Rawls et Habermas[7] se caractérise par la liberté d’expression, le multipartisme, des consultations électorales régulières, ainsi que la séparation du pouvoir. La séparation du pouvoir a été théorisée par John Locke[8] et Montesquieu [9] qui la considèrent comme un gage d’équilibre des institutions et une garantie contre l’arbitraire. Il est bien entendu que l’accent peut être mis sur l’un ou l’autre de ces éléments caractéristiques, mais il est considéré que ce sont ces éléments qui définissent un régime politique démocratique.

On note également que plusieurs visions de la démocratie ont été développées dans l’histoire, il s’agit notamment de la démocratie chrétienne inspirée par la morale chrétienne, les démocraties dites populaires d’inspiration marxiste, ainsi que la démocratie libérale fondée sur le libéralisme politique tel que développé par John Rawls [7].

Toutefois, il convient de signaler que le but de cet article n'est pas de disserter sur la démocratie dans la mesure où le débat fait toujours rage dans le milieu académique sur une définition consensuelle de ce qu'il est ou n'est pas. Malgré les diverses définitions, la plupart des auteurs semblent s'accorder sur l’idée que la démocratie devrait s'apparenter au mode de sélections des leaders et responsables politiques grâce à des élections libres et transparentes où la majorité l'emporte toujours. Étant donné que ce sont les leaders qui gouvernent au profit de ceux à qui ils doivent d’avoir été choisis. C'est pour cette raison que cet article s'appuie sur le concept de la démocratie libérale pour analyser le contexte politique du Burkina Faso.


 

Dans son ouvrage The Future of Freedom Illiberal Democracy at Home and Abroad [10]Fareed Zakaria (2007) a remis au-devant de la scène la question de la démocratie libérale. Pour lui, la démocratie libérale a deux composantes principales. La première c’est la démocratie qui est déterminée par la qualité de la tenue d’élections périodiques. La seconde composante qui est le libéralisme constitutionnel (à distinguer du libéralisme économique), renvoie à un paquet global de droits que la Constitution doit garantir et protéger.

Ainsi donc, tout gouvernement démocratique doit aussi garantir et protéger les droits humains, l’État de droit, la liberté d’expression, l’impartialité de la justice, etc. De ce qui qui précède, on peut conclure qu’un pays peut avoir un gouvernement élu par la voie des urnes, sans forcément être une démocratie libérale (surtout si le régime en place ne respecte pas les règles du jeu démocratique ou ne protège pas de manière efficace les libertés individuelles et collectives).

L'approche proposée par Fareed Zakaria est loin d’être la seule approche qui vaille en matière de démocratie. Mais vu que l’objectif de cet écrit n’est point de disserter sur le sens de la démocratie mais plutôt d’analyser à partir de critères relativement simples l’état et le devenir du système de gouvernance burkinabè, on peut donc retenir cette approche de Zakaria comme base d’analyse sans perte de généralité. Cette approche, de par sa simplicité et sa clarté,  a le mérite d’offrir une grille de lecture permettant d’apprécier la marche de la démocratie au Burkina Faso.

Sur la base de cette approche de la démocratie, on constate qu’en Afrique, la plupart des régimes en place ont mis l’accent sur la partie visible de la démocratie (multipartisme, organisation d’élections) plutôt que sur les questions fondamentales de gouvernance et de construction d’un véritable État de droit.

Comment s’opère la transition démocratique ?

Pour les régimes autoritaires, la tenue d’élections est devenue un moyen efficace pour prouver à la face du monde qu’ils ont reçu l’onction de la démocratie. Et pendant ce temps, la mise en place d’un système de gouvernance garantissant le respect inconditionnel d’un paquet global de droits individuels et collectifs tarde à voir le jour.

Au Burkina Faso par exemple, plusieurs élections ont été organisées et des institutions formellement démocratiques ont été mises en place. Pourtant, le pays est toujours considéré par the Economist Intelligence Unit, comme gouverné par un régime autoritaire. Le Burkina Faso est même classé 124ième sur 167 pays en 2011, sur la base des cinq critères suivants: le processus électoral et le pluralisme politique, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation au débat politique par les citoyens, et la culture politique (Economist Intelligence Unit, 2011)[11]. On peut donc se poser la question de savoir si en matière de démocratie, le pays a mis la charrue avant les bœufs ? Y a-t-il des préalables ou des conditions à remplir pour une bonne transition démocratique ?

Pour Zakaria, un pays qui n'a pas une tradition avec le libéralisme constitutionnel ou une expérience approfondie dans la pratique de la règle de l’État de droit, ne peut pas devenir une démocratie du jour au lendemain. Il va plus loin en insistant sur l’idée que «la démocratie sans libéralisme constitutionnel produit des régimes centralisés, l'érosion de la liberté, des rivalités ethniques, des conflits et la guerre» (Zakaria, 1997).

En effet, l'expérience de notre pays semble renforcer le scepticisme sur la valeur ajoutée de la tenue des élections à l’instauration d’un système de gouvernance véritablement  démocratique. Notre pays n'a pas eu une expérience poussée de libéralisme constitutionnel. La période coloniale et non-démocratique de l'ère des militaires au pouvoir (pendant 25 ans) sont des exemples illustrant l'absence d'une expérience significative du libéralisme constitutionnel ou de l’exercice de la règle de l’État de droit avant que le pays ne s'engage dans la voie de la démocratie.

Cela pourrait expliquer peut-être pourquoi la démocratie telle qu’entendue par les dirigeants du Burkina Faso se résume à l’organisation et la tenue d’élections et non la construction des éléments clés du libéralisme constitutionnel. Même si les élections au Burkina Faso n’ont jamais débouché sur des conflits ethniques, ou des guerres (comme Zakaria le prétend), il n’en demeure pas moins que la tenue d’élections ne doit pas être considérée comme le point final de la démocratie, mais seulement le début.

Par conséquent, on doit juger le caractère démocratique du  système de gouvernance burkinabè et mesurer son degré de démocratie par sa capacité à promouvoir, protéger, et garantir de manière effective les libertés civiles, les droits politiques, et la liberté d'expression de tous les Burkinabè.

Force est de constater qu’après un cinquième mandat de Blaise Compaoré, un long chemin reste encore à parcourir dans ce domaine. Depuis 2002, Freedom House classe chaque année notre pays comme étant partiellement libre. La majeure partie des média est contrôlée par l’État ou par des gens très proches du régime. Les journalistes ne sont donc pas totalement libres et exercent leur métier sans une assurance d’être protégés contre les menaces du régime. Le système judiciaire en dépit de son apparente indépendance reste en grande partie sous l'influence du régime Compaoré (Freedom House, 2012).

D’autres ont avancé l’argument économique selon laquelle la démocratie est directement liée au niveau de richesse économique d’un pays. Par exemple, Przeworski et Limongi  (in Pei, 1999)[12] expliquent que la démocratie ne peut survivre dans un pays que si les habitants de ce pays ont un revenu par habitant supérieur à US $ 6.000.

Cette pré-condition économique suggère qu'il existe une linéarité entre le niveau de richesse d’un pays et la qualité de sa démocratie, ce qui n'est pas prouvée de manière scientifique. En fait, de nombreux chercheurs affirment que la corrélation entre la démocratie et le développement économique n'est pas parfaite (Pei, 1999; Clague, Gleason, et Knack, 2001[13]).

Roll et Talbot (2003)[14] suggèrent même que la démocratie devrait stimuler la croissance économique et non l'inverse. Dans le cas du Burkina Faso qui en 2011 avait un revenu de 600 $ US par habitant, mesurer le niveau de préparation du pays à la démocratie en termes de revenu par habitant signifierait tout simplement qu’il faille renoncer à être un pays démocratique.

Faut-il alors s'en remettre à un homme providentiel pour la réussite de la transition démocratique dans un pays? L'histoire des nations est parfois marquée par l'émergence de grands leaders charismatiques qui ont su conduire leur peuple vers un horizon de prospérité économique et démocratique. La section suivante examine le rôle de Blaise Compaoré et son régime dans la conduite du Burkina Faso vers la démocratie et l’édification d'un État de droit.

Le régime actuel et la démocratie

Si la démocratie burkinabè a toujours du mal à décoller (ou vole à très basse altitude), une seule question fondamentale demeure : Blaise Compaoré (BC), l’actuel Président peut-il instaurer un véritable régime démocratique au Burkina Faso ? En d’autres termes, peut-on espérer que BC agisse en tant que leader éclairé pour bâtir le libéralisme constitutionnel, et un système étatique efficace avant l’instauration d’autres réformes politiques pour faire du Burkina Faso le modèle démocratique tant rêvé des Burkinabè ?

A en croire la littérature, il n’y a pas lieu de nourrir de tels espoirs car dans le monde des autocrates, d’autres logiques codifient leur réalité. Carothers (2007)[15] développe deux arguments majeurs pour montrer qu’un régime autocratique ne peut pas garantir et protéger de manière efficace les libertés individuelles et collectives, l’État de droit, etc.  avant de conduire les reformes pour l’instauration de la démocratie. Premièrement, Carothers soutient que les autocrates sont incapables de construire un système étatique efficace, car ils utilisent l'État comme un moyen d’enrichissement personnel, un outil pour opprimer les opposants (qui les critiquent) et récompenser les amis et groupes favorisés (Carothers, 2007).

Cela est particulièrement vrai dans le cas du Burkina Faso où Blaise Compaoré, après 25 ans de pouvoir, n'a pas réussi à construire une administration impartiale. La quasi majorité de l’élite et des fonctionnaires de l’État sont tenus d'être membres ou au moins partisans du parti au pouvoir, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) pour survivre. Durant les campagnes politiques, pratiquement tous les hauts fonctionnaires de l’État doivent montrer leur loyauté envers le régime en mobilisant leurs proches (dans leurs villes d’origine et circonscriptions électorales) pour voter en faveur du Président et du CDP, en échange de l’évolution de leur carrière et/ou de leur protection au sein de l'administration (Loada, 2010)[16].


 Deuxièmement, les autocrates ne peuvent pas construire un véritable État de droit parce que les éléments clés de la règle de l’État de droit mettront en danger l'existence même de leur régime. Par exemple, un système judiciaire indépendant, le respect des droits civils et politiques, la subordination du pouvoir politique à la règle du jeu démocratique (respect de la constitution), etc., toutes ces composantes essentielles de l'État de droit suppriment ou limitent fortement les outils ou moyens que les régimes autocratiques emploient pour contrôler la vie politique et demeurer ainsi indéfiniment au pouvoir (Carothers, 2007).

En appliquant cela au cas du Burkina Faso, on admettra avec le Professeur Loada, que le système judiciaire sous l'administration de BC, a deux objectifs principaux: i) protéger le régime et ii) réprimer tout dirigeant politique qui conteste ou menace la puissance de régime (Loada, 2010).

La justice burkinabè a montré son refus ou son incapacité à poursuivre adéquatement divers hauts fonctionnaires de l'administration accusés de corruption. Le cas le plus flagrant et incompréhensible est celui de l’ancien Directeur Général des Douanes, Ousmane Guiro. Suite à la découverte par la gendarmerie de deux cantines contenant des objets de valeurs et près de deux milliards de FCFA au domicile de M. Guiro, il fut mis aux arrêts le 1er janvier 2012 et déféré à la Maison d'Arrêt et de Correction de Ouagadougou (MACO) le 5 janvier 2012. Le Parquet retenait alors quatre chefs d'accusation contre M. Guiro à savoir: détournement de denier publics, corruption, concussion, et enrichissement illicite. M. Guiro qui fut libéré en juillet dernier pour des raisons de santé se retrouve à la surprise générale du peuple Burkinabè entrain de battre campagne pour être conseiller municipal aux élections du 2 décembre 2012.

Il y a pire pour le système judiciaire au Burkina. Le régime actuel a manipulé à sa guise la primauté du droit en modifiant la Constitution à deux reprises pour s'assurer de l'éligibilité de Blaise Compaoré et par voie de conséquence la survie de son régime. Ceci suggère que Blaise Compaoré ne peut pas ou n’arrivera pas à construire un État de droit au Burkina Faso. En revanche, il aura réussi à bâtir la règle d'un seul homme qui est au pouvoir depuis 25 ans.

Consolidation des acquis démocratiques au Burkina Faso

La consolidation de la démocratie au Burkina Faso sera le fruit de l’interaction et de la combinaison d’un certain nombre de facteurs dont un appui international à la pression des acteurs nationaux sur le régime. Toutefois, ça serait une illusion pour le peuple burkinabè de penser que seuls les détenteurs du levier financier pourraient faire plier le régime. La plupart des pays occidentaux qui interviennent en faveur de la démocratie en Afrique ou ailleurs dans le monde ont leurs propres agendas.

Leur pression ou dénonciation des régimes autoritaires reste sélective ou du moins subordonnée à la protection de leurs intérêts (par les régimes en place). Même s’il faut admettre que dans ce monde interconnecté l’expérience démocratique burkinabè ne s’effectuera pas en vase clos, il y a lieu de souligner avec insistance que l'action exclusive des pays occidentaux n'apportera pas la démocratie au Burkina Faso.

Il faut considérer la démocratie comme est un processus permettant d’engager les gens en politique pour résoudre les contradictions et divergences qui existent au sein de leur société. Ce processus est forcément affecté par la culture dans la mesure où les peuples autour de la terre ont des systèmes de valeurs et de croyances différentes. C’est dire donc que différentes sociétés auront besoin de différents types de gouvernance en raison de la différence culturelle entre ces sociétés.

Il n’y a donc pas de panacée pour la démocratie. Mieux, le chemin vers la démocratie n’est pas unique. Ainsi, le libéralisme démocratique qui est une réflexion approfondie de l'expérience occidentale en matière de démocratie ne peut pas s'appliquer à la lettre au cas du Burkina Faso, en quête pour la consolidation des acquis de sa jeune démocratie.

Les Burkinabè n’ont donc pas d'autres choix que de construire leur démocratie « avec des matériaux locaux, et en partant de la base vers le sommet parce qu’aucune démocratie ne réussira sans que les gens de la  base ne la comprennent et y participent» (Kpundeh, 1992, p. 10)[17]. Privilégier l’approche « bottom-up » signifie implicitement que dans le cas actuel du Burkina Faso, l'amélioration du libéralisme constitutionnel ne viendra pas du bon vouloir du régime en place mais résultera de longues et douloureuses luttes entre le peuple et le régime.

Comme Berman (2007)[18] le suggère, les problèmes et les échecs résultant de la lutte entre le peuple et les institutions non démocratiques  doivent ouvrir la voie à l'émergence de futurs successeurs démocratiques. Ainsi, les acteurs internes, tels que la société civile et l'opposition doivent continuer à pousser le régime autoritaire pour plus de responsabilité et de transparence dans la gestion des affaires de l’État, l’indépendance de la justice, la protection de la liberté d'information et des droits humains.

Ils doivent pousser le régime à construire une administration impartiale au service du peuple, et des entreprises que les gens s’efforcent de faire fonctionner à l’abri de la prédation de certains fonctionnaires de l’État. Pour ainsi dire, seule la lutte libère.

Seule la lutte constante du peuple pourra donc briser le monopole du pouvoir par le régime, ou du moins le contraindre  à   introduire des réformes pour améliorer le libéralisme constitutionnel au Burkina Faso. Gardons en mémoire que, à chaque fois que l’opposition et les organisations de la société civile se mettent débout et coordonnent leurs actions, elles réussissent soit à terrasser des régimes (celui de Yaméogo en janvier 1966), soit à arracher de grandes concessions au régime comme ce fut le cas au lendemain de l’assassinat de Norbert Zongo.

Conclusion

Au terme de cette analyse, il faut admettre que la démocratie considérée comme un processus culturel d’engagement et de mobilisation des gens dans la vie politique ne peut pas être mise en œuvre étape par étape ou à travers des processus séparés.

La transition démocratique et sa consolidation ne suivent pas une évolution unilinéaire. C’est la combinaison de divers facteurs internes et externes à travers de longues et difficiles luttes entre les institutions, les dirigeants et leurs peuples, qui conduit à la démocratie qui en définitive, n’est rien d’autre qu’un bon système de gouvernement qui vient du peuple lui-même.

Cependant, comme Berman (2007) le suggère le chemin de la démocratie est long, douloureux, marqué par des troubles, des conflits et même la violence et la guerre [19] (cas de l’Europe). Il faut donc avoir une vision à long terme pour évaluer les progrès de la démocratie dans un pays comme le Burkina Faso où, malgré l’habillage du dehors, malgré l’organisation et la tenue d’élections, y règne toujours un régime autoritaire.

Tout est mis en œuvre pour que du dehors, on considère le pays comme démocratique. Toutefois, de l’intérieur, on voit la nudité de cette démocratie. Le rêve du peuple burkinabè de voir le régime actuel relâcher la pression sur ses opposants ou construire des institutions libérales au service du pays ne se réalisera que s’il se mobilise pour transformer son rêve en une réalité. Après 25 ans de pouvoir, il est clair que la priorité pour BC est bien plus sa survie politique que la construction d’un État de droit.

Il paraît aussi trivial que la démocratie ne pourrait être imposée de l’extérieur, quelles que soient les bonnes intentions de ses promoteurs. Pour une meilleure consolidation des acquis démocratiques au Burkina Faso, il est nécessaire pour le peuple burkinabè de redéfinir la forme et le contenu de sa démocratie en tenant compte de ses propres valeurs culturelles et du système de valeurs africain. Cela ne se réalisera que si les acteurs internes (avec ou sans l’appui des acteurs externes) s’organisent pour intensifier leur pression sur le régime en place et briser ainsi son monopole de la vie politique et économique sur la société burkinabè.

En définitive, le chemin de la démocratie au Burkina Faso est pavé d’embûches que seul peuvent terrasser la volonté et la détermination de son peuple. Il ne résultera pas d'un processus linéaire, mais sera le résultat d'une longue et douloureuse lutte.

Notes

1. Freedom House (2012). Freedom in the World 2012: The Arab Uprisings and Their Global Repercussions. Freedom House. Consulté le 19 Novembre 2012, de http://www.freedomhouse.org/article/freedom-world-2012-arab-uprisings-and-their-global-repercussions. Freedom House est l'une des organisations de référence qui produit chaque année des documents d’analyse et d’information sur l’évolution des libertés civiles dans le monde. [Retour]

2. Du 3 au 6 janvier 1966. [Retour]

3. Le Lieutenant-Colonel Sangoulé Lamizana de Janvier 1966 à Novembre 1980 ; Le Colonel Saye Zerbo de novembre 1980 to à novembre  1982;Le Commandant Jean-Baptiste Ouédraogo de novembre 1982 to aout 1983; Le Capitaine Thomas Sankara qui a conduit la révolution d’aout 1983 à octobre 1987; et le Capitaine Blaise Compaoré d’octobre 1987 à Juin 1991. Ce dernier est toujours au pouvoir après une mutation de son régime militaire en régime démocratique. [Retour]

4. Dorrier, P. (2012, October). 25 Years On: The Mixed Legacy of Burkina Faso’s Thomas Sankara, Socialist Soldier. Think Africa Press. Consulté le 04 décembre 2012 à http://thinkafricapress.com/burkina-faso/mixed-legacy-thomas-sankara-socialist-soldier-25-year-anniversary [Retour]

5. Radio France International, (2011, July). Le président Blaise Compaoré laisse planer le doute sur une candidature en 2015. RFI. consulté le 04 décembre 2012 à http://www.rfi.fr/afrique/20110725-le-president-blaise-compaore-laisse-planer-le-doute-une-candidature-2015 [Retour]

6. Définition tirée de Le Robert illustré, 2012 [Retour]

7. HABERMAS J. et  RAWLS J. 1997, Débat sur la justice politique, trad. R. Rochlitz, Paris, Cerf, 1997. [Retour]

8. John Locke, The Two Treatises of Civil Government (Hollis ed.) [1689] The Online Library of Liberty [Retour]

9. Monstesquieu (1748), De l'esprit des lois, Le texte de De l'esprit des lois sur Les classiques des sciences sociales [Retour]

10. Zakaria, F. (2007). The Future of Freedom Illiberal Democracy at Home and Abroad. New York, NY: Norton & Company, Inc. [Retour]

11. Economist Intelligence Unit, (2011). Democracy index 2011, Democracy under stress. Sida. Accédé le 04 décembre 2012 à http://www.sida.se/Global/About%20Sida/S%C3%A5%20arbetar%20vi/EIU_Democracy_Index_Dec2011.pdf [Retour]

12. Pei, M. (1999, February). Economic Institutions, Democracy, and Development. Carnegie Endowment. Accédé le 04 décembre 2012 à http://www.carnegieendowment.org/1999/02/26/economic-institutions-democracy-and-development/3i9 [Retour]

13. Clague, C., Gleason, S., & Knack, S. (2001). Determinants of Lasting Democracy in Poor Countries: Culture, Development, and Institutions. The Annals of American Academy of Political and Social Science. 573, 16-41 [Retour]

14. Roll, R., & Talbott, J. R. (2003, July). Political Freedom, Economic Liberty, and Prosperity. Journal of Democracy. 14(3), 76-89 [Retour]

15. Carothers, T. (2007, January). How Democracies Emerge: The Sequencing Fallacy. Journal of Democracy. 18(1), 12-27 [Retour]

16. Loada, A. (2010). Contrôler L’opposition dans un Régime Semi-autoritaire Le cas du Burkina Faso de Blaise Compaoré. 269-294 in Hilgers, M., & Mazzocchetti, J. (2010). Révoltes et Oppositions dans un Régime Semi-autoritaire Le cas du Burkina Faso. Paris, Edition Karthala [Retour]

17. Kpundeh, S. J. (1992). Democratization in Africa: African Views, African Voices. Washington, D.C. The National Academy Press [Retour]

18. Berman, S. (2007). How Democracy Emerge, Lesson from Europe. Journal of Democracy. 18(1), 28-41 [Retour]

19. On ne souhaite pas le pire pour notre pays. [Retour]

Dernière modification le Samedi, 13 Juin 2015 21:20

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